«To Walk Invisible» – Tournage sur la rue principale

James Fortune-Clubb – I love Haworth and the Bronte Parsonage (Facebook)
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Suite aux aménagements sur les façades des maisons de la rue principale de Haworth pour les besoins du film «To Walk invisible», voici quelques photos du tournage avec les actrices incarnant Anne, Charlotte et Emily Brontë.

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2016

Haworth dans «To Walk Invisible»

Photo : Rose & Co http://www.roseandcompany.com/
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La rue Principale de Haworth a subie toute une transformation ces jours-ci pour les besoins du tournage du film «To Walk Invisible» relatant la vie des Brontë. Si la partie extérieure de la maison des Brontë fut reconstruite plus loin sur la lande, plutôt que d’utiliser l’emplacement du musée Brontë, l’équipe de tournage a choisi de masquer les façades des commerces actuels de Main Street pour lui redonner son cachet d’époque. J’ai déjà parlé de l’aspect de Haworth au XIXe siècle dans mon article «Haworth au temps des Brontë» et cette reconstitution semble tout à fait convaincante !

Photo : … And Chocolate of Haworth https://www.andchocolate.co.uk/
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Photo : Rose & Co http://www.roseandcompany.com/
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2016

Haworth au temps des Brontë

Haworth au XIXe siècle
Haworth au XIXe siècle

La compréhension de la vie et de l’œuvre des sœurs Brontë prend une signification particulière lorsqu’on les superpose à l’environnement du XIXe siècle où elles ont vécu. C’était Haworth, un village dans le West Riding dans le Yorkshire (Angleterre), accroché à un flanc de la chaîne des montagnes Pennine. Autour de la pente raide de la petite rue principale, les maisons isolées, toutes construites avec une pierre sombre typique des carrières locales, surgissaient ici et là parmi de vastes étendus de collines, recouvertes de bruyère et balayées par les vents.

Haworth c1890
Haworth c1890

Le sol y était pauvre et peu propice à la culture. La région fut plutôt le centre névralgique du textile pendant près de 500 ans. En 1820, lorsque la famille Brontë vint s’installer dans le presbytère du village, la mécanisation avait amorcé une profonde transformation de cette industrie locale. Plusieurs tisserands (qui utilisaient des métiers manuels dans leurs maisons)  organisèrent la résistance face à l’introduction de ces machines qui menaçaient leur gagne-pain et leur indépendance. Surnommés les Luddites, ils allèrent jusqu’à attaquer les nouvelles manufactures qui se multipliaient dans la vallée.

Église d'Haworth c1860
Église d’Haworth c1860

À l’époque des Brontë, le village d’Haworth  ne présentait  pas l’allure pittoresque et coquette qu’il arbore aujourd’hui. Pratiquement sans arbres, insalubre et surpeuplé, il ne possédait pour tout système d’égout qu’un simple ruisseau coulant à ciel ouvert dans la rue principale. Le cimetière, devant le presbytère en surplomb du village, était mal irrigué et trop rempli, répandant ses émanations fétides et contaminant l’approvisionnement d’eau en aval. Le révérend Patrick Brontë avait fort à faire pour soutenir ses paroissiens, accablés par les maladies et la mort en raison de ces conditions de vie malsaines.

Haworth, Presbytère et maison des Brontë en1856
Haworth, Presbytère et maison des Brontë en1856

Les célèbres écrivaines n’étaient que des enfants à leur arrivée à Haworth : Charlotte, quatre ans ; Emily, deux ans ; Anne, née depuis quelques mois. Pour les enfants Brontë, le beau presbytère devait représenter un véritable refuge au cœur de ce triste environnement. À prime abord austère, la nouvelle maison des Brontë présentait un intérieur lumineux, avec des murs peints d’un bleu-gris pâle. C’était la dernière maison du village, la plus proche de la lande. «Mon humble demeure ne peut qu’être sans attrait pour des étrangers ; cependant, nulle part ailleurs au monde je ne pourrais trouver la profonde, l’intense affection qu’éprouvent les uns pour les autres un frère et des sœurs dont l’esprit a été formé dans le même moule, dont les pensées viennent de la même source, liés étroitement depuis l’enfance sans que la moindre querelle les ait jamais désunis.» Lettre de Charlotte Bronte à Ellen Nussey, 1841.

Rue d'Haworth vers 1870
Rue d’Haworth vers 1870

Les sœurs Brontë vécurent dans ce lieu toute leur vie, à l’exception de quelques séjours ailleurs en Angleterre et en Belgique, dans le cadre de leurs études ou de leurs professions d’institutrice et de gouvernante. La famille se fit quelques rares amis au village, dont John Greenwood, un cardeur de laine qui, en raison de sa santé fragile, abandonna ce métier pour devenir papetier. Les sœurs Brontë furent des clientes assidues, bien que l’écriture de leurs romans et de leurs poèmes demeura un secret bien gardé de tous, même au moment de leur publication sous les pseudonymes Currer, Ellis et Acton Bell. Elles n’avaient pas du tout prévu que le roman de Charlotte, Jane Eyre, connaîtrait une célébrité aussi fulgurante et soudaine. Peu à peu, la renommée de Jane Eyre et des autres romans de Charlotte éveilla l’intérêt du public et de nombreux curieux commencèrent à affluer à Haworth. La rumeur courait en effet que la fille du pasteur du village n’était nul autre que l’auteure de ces écrits controversés, au grand déplaisir de Charlotte. «Toutes sortes de gens ont commencé de se rendre ventre à terre à Haworth en prétextant une mission érudite qui consisterait à venir voir les paysages décrits dans Jane Eyre et Shirley… mais la rudesse de nos collines et notre voisinage sans raffinement constitueront, à n’en pas douter, une barrière suffisante à la récurrence de telles visites». Lettre de Charlotte Brontë à Ellen Nussey, 1850.

Ancienne carte postale d'Haworth
Ancienne carte postale d’Haworth

Quoi qu’il en soit, la publication de Jane Eye amorça «l’éclosion du tourisme culturel dans le village d’Haworth. La mort de Charlotte en 1855 précipita le phénomène. La famille Brontë était pour ainsi dire devenue propriété publique». (Haworth et les sœurs Brontë : attraits culturels et développements économiques par Laurence Matthewman).

Ancienne carte postale du Musée Brontë montrant le sofa sur lequel Emily aurait rendu son dernier souffle.
Ancienne carte postale du Musée Brontë montrant le sofa sur lequel Emily aurait rendu son dernier souffle.

Nostalgie d’Haworth

Haworth
Haworth © Mark Davis

Les mois d’octobre et novembre me rendent toujours nostalgique du village d’Haworth (Yorkshire, Angleterre). J’y ai séjourné quelques jours en 2006 et en 2010 pour visiter le Musée Brontë et me promener sur la lande. Cette période de l’année me semble idéale pour traverser l’Atlantique et aller à la rencontre des sœurs Brontë, ne serait-ce que parce que le flot de touristes y est considérablement réduit.

Musée Brontë © Mark Davis
Musée Brontë © Mark Davis

Bien sûre, le pourpre flamboyant de la bruyère estivale n’est plus qu’un voile grisâtre tapissant les montagnes Pennines, et la nuit tombe rapidement. Le silence est plus dense dans les rues sinueuses de ce petit village accroché au XIXe siècle ; il enveloppe d’un voile solennel l’ancienne maison des sœurs Brontë.

Le Black Bull © Mark Davis
Le Black Bull © Mark Davis

Heureusement, on peut se réconforter en allant à la rencontre des habitants d’Haworth, particulièrement chaleureux et accueillants, en prenant un bon cidre avec eux à l’un des pubs de la rue principale. Il y a entre autres l’incontournable Black Bull où Branwell, le frère des sœurs Brontë, y a malheureusement englouti sa jeunesse et son génie. Le souvenir de cette triste destinée m’a toujours empêchée d’entrer au Black Bull, comme si un spectre sinistre traînait encore à la porte d’entrée et me barrait le chemin.

Le Fleece Inn © Trudy Pilmoor
Le Fleece Inn © Trudy Pilmoor

J’ai plutôt adopté le Fleece Inn, où je loue une petite chambre à l’étage. L’ambiance y est des plus réjouissante le soir venu ! Tout y est tellement typique et familier qu’on a l’impression d’être sur le plateau de tournage de la télésérie Coronation Street : les amoureux tassés l’un contre l’autre sur une banquette, le jeux de fléchettes au mur, le foyer où brûle un bon feu et les vieux sofas en cuir, les gens réservés (parfois d’un âge respectable) qu’on a croisés pendant la journée et qui dévoilent tout à coup leur côté exubérant dans de vives discussions au bar, la musique celtique, les rires. Au déjeuner, le boudin noir du Yorkshire y est particulièrement délicieux.

La Lande © Garry Atkinson
La Lande © Garry Atkinson

Les promenades sur la lande sont par ailleurs plus difficiles en cette période de l’année. Les pluies abondantes rendent certains sentiers difficiles à repérer, ou carrément impraticables. Le vent souffle avec force à chaque instant. Il fait froid, que ce soit sous un beau soleil ou sous les nuages. Les montagnes s’étalent à perte de vue et l’on croise de rares randonneurs, la plupart du temps des gens de la région qui se promènent avec leurs chiens. La lumière y est magnifique et cristalline.

© Steve Swiss
© Steve Swiss

Vers la fin novembre, Haworth se couvre de neige et se pare pour le temps des fêtes. Plusieurs activités sont organisées pour l’occasion. Il y a une procession aux flambeaux, un marché et des chorales de Noël ; les vitrines des nombreuses boutiques de la rue principale sont décorées et les commerçants eux-mêmes s’habillent comme à l’époque victorienne. Au Musée Brontë, une programmation spéciale invite les familles à participer à la fabrication de couronnes de Noël ou à une visite guidée du musée aux chandelles.

Enseigne du Musée Brontë © Mark Davis
Enseigne du Musée Brontë © Mark Davis

Oui, je suis très nostalgique d’Haworth quand arrivent les mois d’octobre et novembre. À chaque année, je voudrais faire ce retour dans le temps à la rencontre des auteures de Jane Eyre, Villette, Les Hauts de Hurlevent et La Châtelaine de Wildfell Hall. L’incroyable résilience de leurs héroïnes et le pouvoir de leur imagination m’ont aidée à survivre aux difficultés pendant mon enfance et mon adolescence. Leur rendre hommage lors d’un séjour à Haworth, qu’il soit réel ou imaginaire, n’est qu’un juste retour des choses.

Voyage à Haworth (2010)

Le musée Brontë © Louise Sanfaçon 2010

Avec l’automne qui colore les arbres de rouge et de jaune, je me remémore avec nostalgie mon dernier voyage à Haworth au tout début du mois de novembre 2010. Il s’agissait de mon deuxième voyage au Royaume-Uni dans le cadre de mon travail. À travers mes rendez-vous d’affaire dans les villes de Londres, Édimbourg, Stirling, Glasgow et Belfast, je me suis réservé deux petites journées de temps libre à Haworth.

Cette fois, à mon arrivée, j’ai prix un taxi plutôt que de traîner mon bagage à partir de la gare de train de Keighley jusqu’à l’arrêt d’autobus, à plusieurs coins de rues de là. Le trajet d’une dizaine de minutes en voiture m’a permis de découvrir le paysage encore verdoyant sous un autre angle, de même que les belles maisons en pierres de Keighley.

J’ai séjourné à l’hôtel-pub The Fleece Inn, juste au pied de la rue principale d’Haworth. J’en ai aimé l’ambiance chaleureuse, la petite chambre confortable et sans prétention (un lit simple, un bureau, une armoire, une minuscule salle de bain), dont la grande fenêtre donnait sur la rue avec les champs où paissaient les moutons, au loin en arrière-plan.

Ma chambre au Fleece Inn
Ma chambre au Fleece Inn
Vue de la fenêtre de ma chambre au Fleece Inn © Louise Sanfaçon 2010

Si j’en avais eu les moyens, j’aurais bien aimé occuper la suite « Brontë » du Fleece Inn, plus spacieuse, ne serait-ce que pour le nom (ce sera pour la prochaine fois !). J’ai également savouré avec plaisir le bon déjeuner typique du Yorkshire du Fleece Inn : œufs brouillés, saucisses, black pudding (boudin noir délicieux), pommes de terre, pain grillé.

Tout comme lors de mon voyage en 2006, dès mon arrivée à Haworth j’ai rangé mon bagage dans ma chambre d’hôtel et je suis sortie aussitôt pour monter la rue principale jusqu’au presbytère. Un mignon chat noir m’a escortée jusqu’à la maison des Brontë. Le musée Brontë était étonnamment vide et silencieux cet après-midi-là, une situation exceptionnelle selon la préposée à l’accueil. J’ai profité de ce moment intime en faisant lentement le tour de la maison-musée. Je me suis ensuite dirigée vers l’église St. Michael and All Angels. J’ai pris quelques minutes pour savourer le silence dans la chapelle dédiée aux Brontë. Sur la plaque commémorative d’Emily, quelqu’un avait déposé un petit bouquet de bruyère.

Même si je ne suis pas pratiquante, j’ai été émue en découvrant un arbre de prières à la sortie de l’église. Une note à proximité invitait les visiteurs à écrire une prière sur un papier et à l’accrocher à l’arbre. Les résidents d’Haworth  recueillaient ces papiers et s’engageaient à inclure ces prières à leurs oraisons personnelles. J’ai donc écrit ma prière (en anglais) sur un petit bout de papier et je l’ai accroché à l’une des branches de l’arbre. Je m’imaginais avec reconnaissance une vieille dame du village intégrant aimablement mes mots dans sa prochaine dévotion à l’église.

Arbre à prières à l’entrée de l’église St. Michael and All Angels © Louise Sanfaçon 2010

Je suis ensuite allée à la boutique de l’apothicaire où les Brontë s’approvisionnaient autrefois en médicaments, et j’ai terminé la journée par un bon repas au Stirrup (de loin le meilleur restaurant d’Haworth). La jeune et jolie serveuse, très sympathique et originaire de la région, arborait des dents supérieures en avant comme Emily et Anne Brontë.

Le soir, de la fenêtre de mon hôtel, j’ai observé les feux d’artifice. Chaque année, au début du mois de novembre, les Anglais font des feux d’artifice en mémoire de la conspiration de Guy Fawkes en 1605, qui visait à faire exploser le parlement de Westminster et le règne de Jacques 1er. À un certain moment, j’ai vu le ciel s’enflammer derrière l’une des collines de la lande. Sur une grande étendue, je voyais des flammes lécher le ciel noir. Peut-être avait-on perdu le contrôle sur l’un des feux de joie, là-bas dans la campagne ? Quoi qu’il en soit, cette grande flambée s’est éteinte peu à peu. J’entendais encore les feux d’artifice au loin lorsque je me suis endormie.

Le lendemain, sous un soleil d’automne radieux, j’ai d’abord fait un arrêt au bureau de poste pour envoyer une carte postale à un ami du Canada. J’ai écrit les mots de cette carte assise sur le vieux banc de pierre en haut de la rue principale. Je me sentais tellement bien, j’écrivais à mon ami que je ne voulais plus jamais quitter Haworth. J’ai eu ensuite une longue et agréable conversation avec le préposé des postes, un vieil homme avenant qui avait de la famille au Canada.

Ce fut ensuite une grande excursion sur la lande. Mon objectif était d’atteindre Top Withens, mais les fortes pluies des derniers jours ayant inondé plusieurs parties du trajet indiquées sur la carte, j’ai donc dû rebrousser chemin avant même d’atteindre le Brontë Bridge. Pendant cette longue marche solitaire sur les Moors, j’ai intensément réfléchi à mon existence. En contemplant le magnifique paysage sous le soleil, un paysage dont j’ai rêvé pendant tellement d’années, il m’apparaissait évident que je devais apporter des changements profonds à ma vie. Telle qu’elle était devenue, elle ne me ressemblait plus du tout. Je devais changer de cap, me réorienter, retrouver ce qui m’importait vraiment. Je me disais que les sœurs Brontë devaient avoir eut ce genre de prise de conscience elles aussi en se promenant sur la lande. C’est peut-être là que Charlotte pris la résolution de devenir écrivain et qu’Emily décida de se retirer complètement du monde pour vivre ses dernières années en ermite au presbytère.

Sur le chemin menant à la lande © Louise Sanfaçon 2010

Le dernier jour de mon séjour à Haworth, j’ai refait une brève visite au musée Brontë (cette fois très achalandé) et quelques achats à la boutique, avant de prendre la route pour l’Écosse. Dans le train frigorifique qui traversait lentement la sombre campagne du nord de l’Angleterre pour m’amener à Stirling, je me suis promis que, pour mon prochain voyage au Royaume-Uni, je viendrais pour mon plaisir et non pour le travail, et que je séjournerais minimalement au moins une semaine à Haworth.

Si je le pouvais, je retournerais chaque année à Haworth en octobre et au début du mois de novembre. Quoique, voir la bruyère mauve en fleur sur la lande en été doit être tout un spectacle… ou voir la lande sous la neige en hiver… bref, l’idéal pour mois serait de séjourner six mois par année là-bas et six mois par année ici ! Ce sera ma requête lorsque je tomberai de nouveau sur un arbre de prières…

Les autres sœurs Brontë : Maria et Elizabeth

© Beatriz Martin Vidal

Au début, elles étaient cinq sœurs : Maria, née le 23 avril 1814 ; Elizabeth, née le 8 février 1815 ; Charlotte, née le 21 avril 1816 ; Emily Jane, née le 30 juillet 1818 ; Anne, née le 17 janvier 1820.

Seul trois d’entre elles connaîtrons la postérité.

La vie de Maria et d’Elizabeth

En avril 1820, tous les membres de la jeune famille Brontë quittent leur petite maison de Thornton pour occuper le presbytère d’Haworth dans le Yorkshire où le père, Patrick Brontë, homme d’église protestante, est nommé à la cure perpétuelle. Après un peu plus d’une année de vie familiale heureuse dans la grande maison, située tout en haut de la rue principale d’Haworth au pied des landes de bruyères, un événement tragique allait profondément marquer le destin des Brontë : Maria Branwell, l’épouse de Patrick, décède le 15 septembre 1821 à l’âge de 38 ans, après une longue maladie. À la mort de leur mère, Maria, l’aînée, n’est âgée que de 7 ans ; Elizabeth a 6 ans ; Charlotte a 4 ans ; Branwell, le seul garçon de la famille, a 3 ans ; Emily Jane a 2 ans et, Anne, la cadette, n’est âgée que de 3 mois. Après le décès de leur mère, Maria assume le rôle de petite maman auprès de son frère et de ses sœurs. Elle sera décrite plus tard comme très adulte, témoignant d’une grande intelligence, délicate, douce et profonde pour son âge.

Malgré le deuil, les enfants Brontë vivent une vie paisible et ordonnée au sein de leur foyer. Leurs journées se déroulent habituellement ainsi : après s’être levés, les enfants sont lavés et habillés, puis la maisonnée (incluant les deux servantes) se rassemble dans le bureau de Patrick Brontë pour réciter des prières. Les enfants accompagnent ensuite leur père dans la salle à manger pour prendre leur petit-déjeuner : du porridge avec du lait et du pain beurré. Après le repas, ils se retrouvent de nouveau dans le bureau de leur père pour recevoir quelques leçons. Les petites Brontë étaient ensuite confiées à l’une des servantes pour apprendre la couture, pendant que Branwell poursuivait son apprentissage auprès de son père.

Les enfants dînaient à 14 h dans la salle à manger en compagnie de Patrick : de la viande rôtie ou bouillie, des légumes, un dessert (pouding au riz, ou autres douceurs préparées avec des œufs et du lait). En après-midi, pendant que leur père vaquait à ses occupations auprès de ses paroissiens, les enfants Brontë allaient se promener sur la lande (ils s’y promenaient tous les jours, sauf si la température était trop mauvaise). Cette promenade marquait le moment culminant de leur journée. À leur retour, les enfants Brontë prenaient le thé et leur repas du soir dans la cuisine. La soirée se déroulait auprès de leur père ; pendant que les petites filles cousaient de nouveau, ils discutaient ensemble des nouvelles parues dans les journaux, où ils écoutaient leur père leur parler d’histoire, de géographie, de biographies ou de voyages.

Patrick Brontë ne s’étant pas remarié (malgré quelques tentatives), il s’est rapidement retrouvé débordé avec la responsabilité d’éduquer six enfants en bas âge tout en s’occupant de sa cure à Haworth. Il était par ailleurs soucieux de donner une bonne éducation à ses filles et ce, malgré ses moyens financiers limités, pour qu’elle puisse éventuellement subvenir à leurs besoins à l’âge adulte.

Dans un premier temps, Maria et Elisabeth furent envoyées à Crofton Hall près de Wakefield, grâce à une aide financière de leurs marraines. C’était un pensionnat pour jeunes filles, modeste mais de bonne réputation. Cependant, les frais de cette institution, trop élevés pour les moyens de Patrick Brontë, obligèrent ce dernier à mettre fin rapidement au séjour de Maria et d’Elizabeth à Crofton Hall.

Une école/pensionnat venait à peine d’ouvrir ses portes à Cowan Bridge, The Clergy Daughters’ School. Elle semblait répondre aux prières de Patrick Brontë au sujet de l’éducation de ses filles : elle priorisait les enfants des hommes d’église pauvres, comme lui, avec des frais de seulement 14£ par an, par élève (la moitié de ce qu’il en coûtait normalement à l’époque dans ce genre d’institution). Avec un léger supplément, les jeunes filles pouvaient également recevoir une éducation les préparant à devenir professeur d’internat ou gouvernante.

Les écoles à bas prix comme The Clergy Daughters’ School jouissaient pourtant d’une bien mauvaise réputation. On rapportait parfois dans les journaux des histoires d’horreur concernant ce genre d’établissement : hygiène déficiente entraînant de nombreuses maladies ou même des handicaps, sévices physiques, etc. Cependant, la liste des donateurs de l’école de Cowan Bridge étant parfaitement honorable, Patrick Brontë se sentit malgré tout en confiance pour y envoyer quatre de ses filles. En juillet 1824, Maria (10 ans) est donc placée avec sa sœur Elizabeth (9 ans) à l’internat de la Clergy Daughters’ School, pour «y recevoir une bonne éducation et y apprendre les bonnes manières». Elles y sont rejointes en août par Charlotte, et en novembre par Emily.

Malheureusement pour les petites Brontë, l’école est assez mal tenue. Les élèves y connaissent un régime de vie austère et sévère (bien que cela soit relativement commun à l’époque dans ce genre d’établissement) mais aussi le froid et, surtout, la faim. En effet, la nourriture servie à l’école de Cowan Bridge était particulièrement mauvaise, mal préparée dans des conditions d’hygiène douteuses.

En février 1825, Maria, affaiblie par ce régime, est devenue très malade à cause de la tuberculose. Elle est retirée précipitamment de l’école de Cowan Bridge et meurt quelques mois plus tard au presbytère d’Haworth, le 6 mai, à l’âge de 11 ans. La tuberculose emporte aussi sa sœur Elizabeth le 15 juin 1825. Patrick Brontë, sous le choc, retire Charlotte et Emily de Cowan Bridge avant qu’elles ne tombent malades elles aussi.

Dans son roman Jane Eyre, publié en 1847, Charlotte Brontë nous livre un poignant témoignage de ces mois de misères passés à Cowan Bridge. Tout particulièrement, le sort de Maria à la Clergy Daughters’ School marque profondément Charlotte Brontë. Elle ressent de l’amertume et de la colère à l’égard de cette institution qu’elle rend responsable de la mort de sa sœur. De plus, le rôle quasi-maternel assumé par Maria auprès de ses sœurs suite au décès de leur mère accentue son sentiment de perte. Ce traumatisme transparaît dans Jane Eyre : Cowan Bridge y devient alors le terrifiant pensionnat de Lowood, et la figure pathétique de Maria est représentée sous les traits de la douce et patiente Helen Burns.

En ce qui concerne Elizabeth, nous savons malheureusement très peu de choses sur elle. On pense qu’elle n’a pas montré la même précocité que ses trois sœurs. D’ailleurs, il n’avait pas été prévu par Patrick Brontë qu’elle reçoive à Cowan Bridge l’éducation qui lui permettrait de devenir un jour gouvernante. On sait par ailleurs qu’elle a subi un mystérieux accident à la Clergy Daughters’ School, se blessant sérieusement à la tête ; elle fut alors obligée de garder la chambre plusieurs jours.

La tuberculose au XIXe siècle

La tuberculose, qui a emporté les jeunes Maria et Elizabeth Brontë, est une infection des poumons et d’autres organes. Elle est due à une bactérie qui détruit les tissus et crée des cavités. La maladie serait aussi vieille que l’humanité ; elle est connue et décrite depuis l’Antiquité.

L’épidémie de tuberculose a atteint son apogée au XIXe siècle, à l’époque des Brontë, où elle a été responsable de près d’un quart des décès des adultes en Europe. L’école de Cowan Bridge n’était donc pas à l’abri d’une épidémie ; seules les conditions difficiles dans lesquelles étaient éduquées les jeunes filles (surtout le froid et une mauvaise alimentation) ont contribué à ce que cette épidémie devienne une hécatombe pour la famille Brontë.

Le terme de « tuberculose » n’est par ailleurs apparu qu’au XIXe siècle (après 1830 plus précisément). Auparavant, la maladie était appelée «Phtisie» (terme qui vient du Grec et signifie «dépérissement»), «Consomption» (de «consumer») ou «Peste blanche».Les symptômes de la tuberculose sont la fatigue, la perte de poids, la perte d’appétit, une toux grasse (avec parfois expectoration de sang), la fièvre.

Emily, Anne et Charlotte, devenues adultes, seront elles aussi emportées par la maladie qui leur a brutalement enlevé leurs jeunes sœurs.

Sources :

-Juliet Barker «The Brontës», Phoenix Press, 1994

-Wikipédia

La tuberculose, maladie romantique du XIXe siècle»

Voyage à Haworth (2006)

© Louise Sanfaçon 2006

En novembre 2006, je me retrouvais dans le village de Haworth en Angleterre. Je réalisais alors l’un de mes rêves les plus chers, que je caressais depuis l’âge de douze ans : visiter les lieux où avaient vécu Charlotte, Emily et Anne Brontë. Leur maison bien sûr, transformée en musée depuis les années 1920, mais surtout la lande sauvage dans les montagnes Pennines, maintenant un parc national (Penistone Hill Country Park).

En mission culturelle depuis le 25 octobre dans les villes bruyantes et animées de Londres et de Liverpool, cette courte pause de deux jours dans la campagne du West Yorkshire s’avérait des plus bénéfique pour moi, avant de repartir pour une autre ronde de mission d’une semaine dans les villes d’Écosse et d’Irlande. Mais il fallait vraiment le vouloir pour se rendre jusqu’au vieux village de Haworth, pratiquement inchangé depuis l’époque des Brontë : de Lime Station à Liverpool, prendre le train en direction de Leeds vers le Nord-Est ; prendre ensuite un autre train à Leeds, en direction de Keighley, plus au Nord, ce dernier s’arrêtant à tous les villages rencontrés en chemin, de plus en plus pittoresques et isolés à mesure que l’on s’enfonce dans les montagnes : Shipley, Saltaire, Bingley, Stalybrigde…

Arrivée à la vieille gare peinte en rouge et blanc de Keighley, traîner ma valise à pieds jusqu’à la station d’autobus (une dizaine de coins de rues, en pente) ; enfin, prendre le bus jusqu’à mon auberge, le Woodland Grange. La chauffeuse de l’autobus, très sympathique et avenante (comme tous les Anglais que j’ai rencontrés depuis le début de ma mission), me dépose juste devant l’auberge en me souhaitant un bon séjour.

Je pose les pieds au sol avec ma valise et l’autobus s’éloigne. C’est à ce moment seulement qu’extasiée, je mesure la merveilleuse qualité du silence de cette campagne lumineuse (il fait très beau en Angleterre depuis le 25 octobre) et la pureté de l’air que je respire à pleins poumons. Dans les montagnes au loin, où broutent des moutons et où courent des chevaux, j’entends un chien aboyer. Et le silence. Un silence fabuleux, voguant comme un ange de paix dans le clair bleu du ciel sans nuage, au-dessus des pâturages d’un vert intense illuminé de soleil, à perte de vue. Bonheur. Ravissement. Éblouissement. Jubilation… Moi qui souffrais d’un terrible mal du pays depuis mon arrivée (et ce, malgré l’émerveillement quotidien d’être en Angleterre), j’ai soudain l’étrange impression d’être revenue à la maison.

Mon auberge, petite maison de pierres grises, vieillotte et adorable, est située pratiquement au pied de la vieille rue en pente du village de Haworth (Main Street). À peine ai-je déposé mes bagages dans ma jolie chambre d’inspiration victorienne, que je ressors pour monter la rue vers le musée Brontë. Je me suis habillée chaudement (lainage et manteau) car il fait frais dans ces montagnes du Yorkshire en cette saison (comparé aux 17° ou 20° C de Londres !).

La pente de la rue est vraiment très raide. Elizabeth Gaskell, amie et première biographe de Charlotte Brontë, n’exagérait pas quand elle décrivait combien la montée d’une calèche à chevaux pouvait être périlleuse dans cette rue, surtout l’hiver. J’arrive enfin au Black Bull à ma gauche, puis au Old Apothecary à ma droite, encore quelques pas pour dépasser l’église St. Michael and All Angels et l’école du dimanche fondée par les Brontë. Tourner encore à gauche et voilà, la fameuse maison-musée. Un véritable voyage dans le temps, dans un décor du 19e siècle où seul l’une de ces fameuses cabines téléphoniques rouges, des panneaux d’affichage et quelques voitures nous rappellent le temps présent. Je me pince le bras pour m’assurer que je ne suis pas en train de rêver. J’entre dans la maison.

Le musée est, lui aussi, très silencieux. Les rares visiteurs qui sont déjà là sont solennels ; quand ils ont quelques choses à dire, ils chuchotent discrètement. Tout a été reconstitué comme à l’époque où ont vécu les Brontë. La très grande majorité des meubles et des objets familiers du musée ont d’ailleurs appartenus aux Brontë ; pour le reste, ce sont de fidèles copies réalisées par des artisans du Yorkshire à partir de dessins d’époque. Je suis émue. Il y a même une véritable robe de Charlotte exposée dans la chambre à l’étage. On a beau d’écrire dans ses biographies combien Charlotte était petite (environ 4 pieds), voir la taille de ce mannequin portant cette robe du milieu du 19e siècle donne un choc. Une formidable ambition couvait dans ce tout petit corps. Une ambition qui lui a fait écrire Jane Eyre et Villette, envers et contre tous les préjugés de son temps à l’égard des femmes.

Je prends mon temps, en déambulant dans la maison. Elles étaient là, autrefois. Elles ont vécu ici, dans ces petites pièces austères, ces écrivaines qui ont tant marqué mon existence depuis la découverte de Jane Eyre durant l’année de mes douze ans.

Avant de m’élancer dans les landes, je vais prendre une bouchée au Haworth Tea Rooms & Guest House, l’un des nombreux cafés de Main Street, un peu plus bas sur la rue. Un vieux couple y prend le thé et des pâtisseries, avec leur beau chien Golden couché bien sagement à leurs pieds. Je les écoute parler dans leur accent typique du Yorkshire. Ils sont familiers avec la jeune propriétaire du restaurant. Des gens du village. Il n’y a pas beaucoup de touristes en cette saison.

Puis je prends le chemin des landes, le fameux sentier en face de la maison et du cimetière, qu’empruntait si souvent Emily pour ses excursions dans les Moors avec ses chiens, à la rencontre des sauvages héros de son unique roman, Wuthering Heights. Une mousse verte, quasiment fluorescente, recouvre les vieilles pierres des murets qui longent Balcony Lane ; une autre pente à monter vers les montagnes. Dans les pâturages de chaque côté du chemin, encore et toujours des moutons, accompagnés de quelques chevaux. Et puis, tout à coup, en haut du sentier : l’espace, le vent, et la vue à l’infini sur les sévères montagnes Pennines, sans aucun arbre, lunaires, couvertes de bruyères brunies, qui roulent, puissantes et majestueuses, jusqu’à l’horizon.

 » …la lande, la nature, est loin d’être ici une déesse enveloppante et bénéfique, un Éden consolateur. Elle est un univers décentré, ouvert, balayé d’orages et de liberté ; un paradis plein d’une sensualité intense, non définie, auquel le corps participe mais qui dépasse infiniment ses limites : un paradis mental sans bien ni mal, totalement amoral, où seules comptent une force, une résistance et une vitalité qui ont la dimension de l’espace.  » Diane de Margerie, préface de Hurlevent des Monts, GF Flammarion, p. 14.

Je marche. Le vent est vraiment froid dans ces montagnes et je couvre mes oreilles gelées avec mon foulard. À ma droite, plus bas dans le creux de la lande, je contemple le petit lac Lower Laithe Reservoir, bordé de pâturages encore verts sur sa pente Sud. Le sentier des Moors devient de plus en plus abrupte et sauvage à mesure que j’avance. Au bout d’un moment, je m’assois sur une vieille pierre bordant le chemin, fatiguée de lutter contre le vent dans les nombreuses pentes ascendantes du sentier. Deux petits chiens Terriers blancs arrivent tout à coup en courant et me sautent dessus pour jouer. Ils sont gentils, mais souillent mon manteau avec leurs petites pattes pleines de terre. Leurs maîtres, un couple dans la cinquantaine, arrivent à ma hauteur quelques instants après et s’excusent de l’enthousiasme trop débordant de leurs chiens. Il n’y a pas de mal. Cette chaleur animale est la bienvenue dans le froid de ces Moors désolées. Je comprends pourquoi Emily amenait toujours ses chiens en promenade. Les marcheurs repartent avec leurs compagnons à quatre pattes. Ma petite chienne Lassie me manque terriblement depuis le début de mon séjour en Angleterre, mais tout spécialement en cet instant.

Je reste un long moment seule assise sur ma pierre à regarder les montagnes, à me laisser pénétrer par le vent. Je ramasse un petit caillou et le mets dans ma poche. Il reviendra avec moi au Québec. Un précieux souvenir de la lande et de ses roches arides. Un autre groupe de marcheurs se pointe sur l’étroit sentier. De jeunes hommes, équipés des pieds à la tête comme des alpinistes, avec de gros sacs à dos. Il est vrai que le sentier de plusieurs kilomètres menant aux célèbres ruines de Top Withens (qui auraient inspiré Wuthering Heights) est assez sportif. Je regarde avec dépit mes fragiles souliers de ville et renonce à regret à cette excursion. La fin de l’après-midi approche de toute façon, il vaut mieux rebrousser chemin et retourner à l’auberge avant la tombée du jour.

Le lendemain, je fais le même pèlerinage, cette fois en poussant un peu plus loin sur la lande, et en m’attardant longuement ensuite à la boutique du musée, pour faire provision de livres sur les Brontë. Je visite également l’église. Tous les Brontë, à l’exception d’Anne inhumée à Scarborough, gisent sous ses dalles de pierre. L’église est vide et mes pas me mènent vers l’alcôve dédiée aux Brontë. Une citation de Charlotte, sur un petit carton blanc posé sur le rebord de la fenêtre, me bouleverse. Je m’assois sur l’un des bancs, écoutant le profond silence du lieu. Je me sens terriblement triste. Je réalise combien sera à jamais silencieuse la voix des Brontë dans le monde, ensevelies sous le plancher de cette église. Elles reposent en paix, leur œuvre est terminée, scellée à jamais par la mort. Tout a été écrit, et pourtant, j’aurais encore tellement besoin de l’écho sororal de leurs voix.

Puis arrive le jour du départ. Tôt le matin, avant de prendre mon train en direction d’Édimbourg, je refais une dernière petite promenade aux abords de Woodland Grange. Je ne veux pas partir, je ne veux pas quitter ce silence des montagnes, je veux encore saturer mes yeux de ce vert vibrant des pâturages, de ce silence, de cet air limpide, de ce calme campagnard encore accroché au 19e siècle. Mais il faut partir. Mes obligations de travail pour la mission culturelle m’attendent. Adieu donc, cher Haworth. Je reviendrai un jour. Du moins, je l’espère. Cette fois, j’apporterai dans mes bagages de solides bottes de marche, et j’irai jusqu’au fond de la chaîne des montagnes Pennines, au bout du sentier des Brontë, à la rencontre des fantômes imaginés par Emily, à Top Withens.