Su Blackwell chez les Brontë

© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Lors de mon passage à Haworth en novembre 2010, j’ai eu la chance de voir les œuvres de Su Blackwell au musée Brontë. Le Brontë Parsonage Museum avait en effet invité cette jeune artiste à réaliser des œuvres inspirées par l’illustre famille, dans le cadre de son programme d’expositions temporaires permettant de jeter un regard actualisé sur ses collections. L’exposition qui en a résulté, Remnants (Vestiges), présentait une série d’installations dans les salles historiques de la maison.

Su Blackwell s’exprime principalement avec le papier-matière. Née en 1975 à Sheffield en Angleterre, elle a complété des études en art textile au Bradford College et au Royal College of Art de Londres, où elle a gradué en 2003. L’artiste crée des livres-sculptures ; de complexes illustrations en trois dimensions découpées à même les pages des livres et inspirées par les textes.

«Je travaille souvent dans l’univers des contes de fées et du folklore. J’ai commencé à faire des livres-sculptures en découpant des images dans de vieux livres, pour créer des dioramas en trois dimensions, présentés dans des boîtiers en bois […] Pour les illustrations découpées, j’ai tendance à représenter surtout des personnages de jeunes filles. Je les mets en scène dans des situations obsédantes et fragiles. Ces tableaux expriment la vulnérabilité de l’enfance, tout en véhiculant un certain sentiment d’anxiété et d’émerveillement.»

L’exposition Remnants de Su Blackwell, répondait plus particulièrement au roman «Les Hauts de Hurlevent» d’Emily Brontë, ainsi qu’aux thèmes de l’enfance, de l’imagination et de la narration. Apparaissant parmi les objets historiques originaux de la maison-musée, les délicates œuvres sur papier de l’artiste suggéraient à merveilles le monde imaginaire et secret des Brontë, où le papier a toujours été un médium de création précieux et essentiel. Les installations de l’artiste faisaient également allusion à un monde des esprits encore présents.

À cet égard, je dois vous raconter une anecdote assez amusante. Lors de ma visite, je n’arrivais pas à localiser l’œuvre de Su Blackwell dans la salle à manger de la maison des Brontë. Un cartel discret au mur indiquait pourtant la présence de l’œuvre, mais j’avais beau balayer la pièce du regard, encore et encore, je ne voyais aucune installation, ni en papier, ni en textile. Je suis donc allée m’enquérir de la situation auprès du préposé à l’accueil du musée. J’ai alors appris que l’œuvre de l’artiste avait été «désactivée» dans la salle à manger ; il s’agissait d’un livre posé sur une table, dont une page tournait à intervalle régulier à l’aide d’un dispositif électronique. Le préposé à l’accueil me raconta qu’un jour, des touristes asiatiques (toujours nombreux à Haworth) s’étaient enfuis en hurlant en voyant les pages du livre se tourner toutes seules… Sans doute n’avaient-ils pas remarqué les informations au sujet de l’exposition de Su Blackwell et croyaient à une manifestation soudaine d’un fantôme des sœurs Brontë.

Le fameux livre… © Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk
© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Je poursuivis ma visite de l’exposition. Un peu plus loin dans la cuisine, l’artiste avait découpé un texte dans un linge de coton bordé de dentelle suspendu au plafond, près du poêle. Les lettres, attachées à des fils, descendaient vers la table pour rejoindre un livre, un pain, une théière et des ustensiles. Su Blackwell évoquait sans doute ici la relation étroite entre les activités domestiques et littéraires des Brontë. En effet, malgré leur vive intelligence, les sœurs Brontë n’étaient pas exemptées des innombrables tâches domestiques dévolues aux femmes de l’époque. Cependant, tout en pétrissant le pain ou en cousant, leur imagination fébrile leur permettait une fuite salutaire vers leur riche monde intérieur.

Dans l’escalier montant à l’étage, juste à côté de l’horloge grand-père et de la fenêtre donnant sur la lande, Su Blackwell avait placé un tout petit boîtier contenant un minuscule livre découpé. La scène représentait une jeune femme courant devant une forêt et une grande maison. L’œuvre évoquait certainement le besoin de liberté d’Emily Brontë, de même que son profond amour pour les Moors. Il évoquait aussi sans doute une scène des Hauts de Hurlevent où l’héroïne, Cathy, courant sur les collines, appelle désespérément Heathcliff qui s’est enfui.

© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk
© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Dans la salle de jeu au deuxième étage, qui devint plus tard la chambre d’Emily, l’installation exubérante de Su Blackwell rappelait le foisonnement et la fébrilité des juvenilias, ces histoires des enfants Brontë racontant les péripéties de leurs mondes inventés, Gondal et Angria. Inspirées par une série de soldats jouets que Branwell reçu un jour pour son anniversaire, les chroniques étoffées de ces royaumes imaginaires occupèrent une grande place dans la vie et dans la création littéraire des Brontë et ce, jusqu’à l’âge adulte. Guerres, conquêtes, rivalités, trahisons et amours interdits faisaient la une des journaux ou des livres miniatures que les enfants Brontë fabriquaient eux-mêmes.

© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Dans la pièce à côté, soit la chambre du révérend Patrick Brontë, une scène des plus émouvante nous attendait. La chemise de nuit, habituellement posée à plat sur le lit, se soulevait pour laisser échapper une volée de papillons sans couleur. Devant cette installation, je ne pouvais que penser à la fin tragique de Branwell Brontë qui, à la fin de sa vie, dormait dans la chambre de son père en raison de ses délires provoqués par une consommation abusive d’opium. Son génie n’avait pas, comme celui de ses sœurs, trouvé sa place dans la postérité en raison de cette autodestruction par l’alcool et la drogue. Il s’étiolait et s’envolait, tels des papillons sans couleurs, dans le monde du silence et de l’oubli.

Détail de l’installation dans la chambre de Patrick Brontë. © Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Pour en savoir plus :

Su Blackwell a récemment présenté ses œuvres lors de son exposition individuelle «Happily Ever After» à la Long & Ryle Gallery. L’artiste vit et travaille à Londres.

Article du Crafts Magazine.

Byron-Albë / Elbë-Heathcliff…

Lord Byron peint par Elisabeth Vigée-Lebrun c1802
Lord Byron, Elisabeth Vigée-Lebrun c1802

Emily Brontë (1818-1848) avait accès à de nombreux livres dans la bibliothèque de son père, dont sans doute les écrits de Lord Byron (1788-1824) et des biographies illustrées à son sujet. A-t-elle été frappée dès son plus jeune âge par le portrait du jeune et séduisant Byron, peint par Elisabeth Vigée-Lebrun vers 1802 et reproduit dans l’un des livres concernant le célèbre poète ? J’en suis convaincue.

L’impact de la vie et des écrits de Lord Byron sur l’imaginaire d’Emily Brontë et de ses sœurs est indéniable ; plusieurs ouvrages en font état. Pour ma part, je note ici quelques corrélations explicites entre les deux auteurs.

Tout d’abord, dans le monde imaginaire de Gondal créé par Emily, l’héroïne principale se nomme «Augusta», portant ainsi le même prénom que le premier enfant du père de Lord Byron, la demi-sœur de ce dernier, avec qui il eut une relation extrêmement trouble. D’autre part, l’amant de l’héroïne d’Emily Brontë dans le monde de Gondal se nomme « Lord of Elbë » ; il est intéressant de noter que le poète Percy Shelley nommait familièrement Byron « Albë ». Du monde de Gondal aux Hauts de Hurlevent, la filiation entre les héros « Augusta-Catherine » et « Albë-Heathcliff » semble donc avoir été fortement influencée par la vie de Byron. Par ailleurs, la mère de Byron se nommait Catherine, tout comme l’héroïne de Wuthering Heights. Enfin, Byron eut une fille (1815), qu’il nomma Augusta, prolongeant dans une autre génération le nom de sa sœur bien-aimée, tel les deux Catherine du roman d’Emily.

En 1869, deux décennies après la mort d’Emily Brontë, le rapport incestueux qu’entretenait Byron avec sa sœur Augusta fut rendu public par son ex-femme (et seule épouse légitime) Anne Isabella Byron. Autre étonnante filiation entre Les Hauts de Hurlevent et la vie de Lord Byron, la malheureuse épouse d’Heathcliff dans le roman d’Emily se nomme elle aussi « Isabella » ; elle semble avoir souffert du dérèglement émotionnel d’Heathcliff autant qu’Anne Isabella Byron semble avoir souffert du comportement frivole de son célèbre mari (toujours selon son témoignage en 1869). Je me demande : comment Emily pouvait-elle avoir misé si juste au sujet des relations qu’entrenait Byron avec son épouse et sa demi-sœur et ce, plus de vingt ans avant que le scandale n’éclate au grand jour ? J’imagine que plusieurs journaux de l’époque faisaient étalage des aventures sulfureuses de Byron, avec plus ou moins de sous-entendus et ce, bien avant les révélations de l’épouse de ce dernier. D’autre part, les écrits du poète dont raffolaient les jeunes Brontë révélaient certainement, d’une manière ou d’une autre, la nature extrême de ses sentiments envers sa demi-sœur…