La genèse de Jane Eyre via Bookwitty

Charlotte Brontë par Joan Hassal

Une belle traduction par Camille de l’article fort éclairant d’Augusta Leopold Tales of a Juvenile Genius: The Fantasy Worlds of Charlotte Brontë  est parue récemment sur le site web Bookwitty.

Voici la version intégrale de cet article qui nous éclaire au sujet de la genèse du roman Jane Eyre de Charlotte Brontë :

«Charlotte Brontë est l’un des plus grands noms de la littérature anglaise. Elle et ses sœurs, Emily et Anne, ont signé quelques uns des plus beaux textes du XIXème siècle. Si ses principaux romans, Shirley et Villette, sont aujourd’hui encore salués par la critique, Jane Eyre reste le chef-d’œuvre indiscutable de Charlotte Brontë.

Jane Eyre, un roman classique et révolutionnaire

Ce roman retrace la vie de l’héroïne éponyme et son passage à l’âge adulte, lorsqu’elle devient gouvernante et tombe amoureuse du mystérieux et imprévisible M. Rochester.

Jane Eyre est, à maints égards, un roman révolutionnaire. Explorant les thèmes du classicisme, de l’expression féminine et de la sexualité, il se démarque par le recours à l’intériorisation. Ce procédé a consacré Charlotte Brontë en tant que « première historienne de la conscience privée » et précurseur de Joyce et de Proust.

Jane Eyre est également considéré comme l’un des meilleurs exemples de la littérature gothique, réunissant de nombreuses références du genre, notamment une atmosphère mystérieuse et inquiétante, un héros byronien, la révélation de secrets sinistres et le recours au surnaturel. Le génie de Brontë tient en partie à l’équilibre qu’elle parvient à maintenir entre ses personnages, la critique sociale et une atmosphère singulière, ne laissant aucun doute sur l’étendue de son talent et sa place parmi les auteurs les plus éminents.

Genèse d’un chef-d’oeuvre

À présent que l’essentiel a été rappelé, il paraît utile de signaler que Jane Eyre ne sort pas de nulle part. Cette œuvre est le fruit d’un « apprentissage long et laborieux de l’écriture », dont les premiers résultats furent des plus surprenants. Voici une brève introduction aux œuvres de jeunesse de Charlotte Brontë, qui contiennent les prémisses attachantes, et parfois embarrassantes, de son style remarquable entre tous.

Charlotte Brontë se lança dans la littérature après une expérience bouleversante et traumatisante de l’école. Elle fut envoyée avec trois de ses sœurs, Emily, Maria et Elisabeth, au Clergy Daughters’ School à Cowan Bridge, à Lancashire. La dureté de ce nouvel environnement et la violence des enseignants lui inspirèrent la Lowood School dans Jane Eyre.

Très vite, les mauvais traitements infligés aux Brontë eurent des conséquences tragiques : scolarisées en août 1824, Maria et Elizabeth moururent toutes deux de la tuberculose en juin 1825. Charlotte et Emily furent par la suite retirées de l’école et retournèrent vivre auprès de leur père, de leur plus jeune sœur Anne et de leur frère Branwell. La fratrie réunie se mit dès lors à créer des jeux et à écrire des histoires ayant pour cadre un monde imaginaire.

Une fratrie d’écrivains en herbe

Le Jeu des Insulaires est l’une de leurs premières tentatives littéraires. Écrits en 1829, quand Charlotte n’avait que treize ans, ces contes décrivent une île idyllique sur laquelle se trouve une école somptueuse, à l’opposé de leur précédent environnement scolaire.

Sur cette île, à la place des élèves affamés et éreintés de Cowan Bridge, se trouvent un Petit Roi et des Petites Reines. Le jeune âge de Brontë se traduit dans ces contes par une imagination débridée et une survalorisation de soi très enfantine. Brontë décrit « l’école-palais » avec emphase et une naïveté attachante.

« Se tenant au milieu du hall, une statue colossale tenait dans chaque main une caisse de cristal de laquelle s’épanchait un jet d’eau claire qui se fendait en milliers de diamants et de perles qui tombaient dans un bassin d’or pur, disparaissant à travers une ouverture, et montaient de nouveau dans les différentes parties du parc où ils jaillissaient sous la forme d’une brillante fontaine. »

Néanmoins, il ne s’agit pas de simples utopies. De nombreux ennemis et « mauvais enfants » vivent également sur l’île et l’école possède un donjon, avec des instruments de torture, dont seules Emily et Charlotte détiennent les clés (afin de s’assurer de leur bon usage). Avec cette allégresse morbide qu’ont souvent les enfants, Brontë prend le pouvoir et se place avec toute sa fratrie au-dessus de leur entourage (« J’ai oublié de mentionner que Branwell possédait un gourdin noir avec lequel il frappait les enfants occasionnellement et, la plupart du temps, impitoyablement »).

Brontë, pionnière de la fanfiction

L’île est également peuplée par les personnalités préférées de Charlotte, dans un genre qu’on nommerait aujourd’hui fanfiction.

Brontë était subjuguée par le Duc de Wellington et ses deux fils, Arthur, le Marquis de Duoro, et Lord Charles Wellesley. Tous trois sont très présents dans ses œuvres de jeunesse.

Dans Le Jeu des Insulaires, ils sont invités par les Brontë pour régner sur l’île où ils sont finalement kidnappés, empoisonnés et blessés au cours d’une bataille, sous le regard attentif de la fratrie Brontë qui se tient en retrait et chronique les faits.

Malgré la présence de certains éléments qui reflètent ses œuvres futures, notamment l’horreur surnaturelle et les héros byroniens, ces contes sont très clairement des histoires d’enfants. Les intrigues sont fragmentaires et se résolvent de manière improbable grâce à de mirobolantes coïncidences. L’intérêt et le charme du Jeu des Insulaires résident principalement dans la mise en œuvre de l’imagination foisonnante de la jeune Charlotte Brontë. Il convient de les lire comme les débuts balbutiants d’un écrivain de grande renommée.

Charlotte et les livres miniatures

En dépit de son âge, Brontë était précoce et confiante en sa vocation, allant jusqu’à signer quelques-unes de ses œuvres « la géniale C.B. ». Et malgré la qualité littéraire discutable de ses premiers textes, elle est parvenue au fil des années à se rendre digne de ce titre autoproclamé, s’acharnant avec zèle et dévouement dans son travail. C’est à cette époque qu’elle commença avec son frère Branwell à confectionner des livres miniatures pour contenir leurs histoires.

Ils réalisèrent ainsi neuf livres de 3,5 cm par 5 cm, reliés manuellement et composés de cahiers recouverts d’une écriture microscopique, d’illustrations et de nombreuses cartes. Avec des bouts de papiers et des traits de crayons maladroits, Brontë et son frère ont réussi à créer des objets d’une beauté fascinante, à la hauteur du monde fantastique qu’ils ont créé. Ces livres miniatures rassemblent les premières séries d’histoires qui seront par la suite au coeur des œuvres des Brontë, réunies à l’époque sous le titre de La Confédération de Glass Town et connues plus tard sous le nom du Royaume d’Angria.

Le déclic des soldats de bois

La genèse de la saga du Royaume d’Angria date de 1827 et du jour où Branwell reçoit douze soldats de bois. Dès lors, les enfants commencèrent à imaginer un monde et une histoire autour de ces figurines.

À cette même époque, la lecture du Blackwood’s Magazine les introduisit à la figure héroïque de Byron, ainsi qu’à un grand nombre de récits d’aventures et d’horreur se déroulant en Afrique. L’histoire qu’ils ont créée a pour cadre l’ouest du royaume africain, colonisé par les « Douze », vainqueurs face aux indigènes Ashantees et fondateurs de la cité de Glass Town, rebaptisée Verdopolis. En 1832, Emily et Anne décidèrent de créer leur propre royaume, Gondal, tandis que Charlotte et Branwell continuèrent d’écrire l’histoire originale, centrée sur l’expansion à l’est de Verdopolis, en vue de créer le nouveau royaume d’Angria.

Les personnages évoluent. Arthur devient le Duc de Zamorna, un héros byronien énigmatique, et Charles devient Charles Townsend, un narrateur à la langue bien pendue.

Le Nain vert

La nouvelle Le Nain Vert révèle l’étendue de l’imagination et du talent de Charlotte Brontë. Délaissant son protagoniste, le Duc de Zamorna, elle explore les générations antérieures au Duc.

L’intrigue met en scène une jeune héroïne romantique, Lady Emily Charlesworth, écartelée entre deux prétendants : le premier, un artiste en difficulté au passé mystérieux ; le second, un aristocrate arrogant et possessif. Brontë fait ici appel à un grand nombre de ressorts gothiques : des amants séparés, des masques qui tombent et des héroïnes kidnappées.

Brontë, qui se projette dans une Afrique fantasmée, décrit un monde de compétitions de tir-à-l’arc, de forteresses, et une société inspirée de la période de la Régence, dans ce qui semble proche de ce que l’on verrait aujourd’hui comme une nouvelle fantastique anglaise. Elle écrit dans une perspective précolonialiste, les colons étant présentés comme les occupants légitimes des indigènes Ashantees et de leurs alliés au Sénégal.

Le Nain Vert fait le grand écart entre le passé et le futur. Le traitement narratif est encore très enfantin et, tout comme dans le Jeu des Insulaires, le Duc de Wellington offre une résolution surprenante à tous les conflits. Cette nouvelle, construite sur de nombreuses intrigues politiques et déceptions amoureuses, marque un raffinement certain dans l’écriture de Brontë et s’impose comme une œuvre solide et cohérente. Bien que le sens de l’aventure et de l’exotisme y soit très appuyé, loin du ton posé et réaliste de Jane Eyre, Le Nain Vert pose les premières interrogations en matière de narration qui préoccuperont Brontë pour le reste de ses jours.

L’ouverture à la poésie

La jeune Charlotte fait ici son entrée en littérature et consolide peu à peu son expérience d’écrivain. En même temps qu’elle développe son monde imaginaire, elle continue d’explorer d’autres voies d’expression.

Une des pièces les plus fascinantes qu’elle ait produite à cette époque reste son poème Richard Cœur de Lion et Blondel. La narration du poème repose sur les légendes et le folklore liés à Richard Cœur de Lion, en l’occurrence son emprisonnement en Autriche à son retour des Croisades et sa rencontre avec le troubadour Blondel qui l’aidera à s’échapper. Le poème décrit le moment où Blondel découvre le roi.

L’écriture sophistiquée et romantique nuance la dimension sinistre du genre gothique. Les descriptions de la nature et les nombreuses références oniriques rappellent le Prélude de Wordsworth :

« Oh ! comme cette souche se remplit au-dessus de la rivière, et se mêle de son doux murmure,
À la véritable fontaine du Chant divin, se remplit. »

Ce poème témoigne d’une sensibilité différente de celle de ses autres œuvres. Certes il manque la passion à laquelle Brontë est souvent associée. Cependant, son talent et son intérêt pour la poésie sont déjà bien présents et trouveront par la suite un juste écho dans Jane Eyre dont la dimension poétique est indéniable.

Les Contes d’Angria

Avec les années, Charlotte et Branwell continuent de s’immerger dans le royaume d’Angria, Branwell développant les histoires militaires et Charlotte se concentrant plutôt sur les interactions sociales et autres intrigues amoureuses. L’écriture de ces histoires se poursuit au-delà de ces seules œuvres de jeunesse, puisque Brontë avait 22 ans en 1838 quand elle écrivit ses dernières histoires angriennes.

L’apogée de la saga est indéniablement les cinq nouvelles intitulées Contes d’Angria. Charles Townsend se fait une fois de plus le narrateur volubile des différents exploits de l’énigmatique et magnétique Duc de Zamorna. Les histoires sont principalement centrées sur la vie amoureuse du duc, écartelé entre deux maîtresses : sa femme impulsive et possessive qu’il aime pour sa pathétique dépendance envers lui, et son amour d’enfance, la loyale Mina Laury.

Vers le roman sentimental

C’est avec ces contes que Brontë affirme réellement sa démarche, à travers son univers fantaisiste et une chronologie minutieuse, trouvant l’essence de son art dans les tourments amoureux de ses personnages. Ces écrits se distinguent clairement des jeux d’enfants d’autrefois et deviennent un moyen pour Charlotte de peaufiner son style. Elle y démontre déjà sa capacité à penser l’enchevêtrement des relations et les liens entre les personnages ; un thème qui jouera un rôle central dans ses futurs romans, Shirley et Villette.

Elle explore les conflits et l’ambiguïté associés à l’amour et à la fidélité, ainsi que le cheminement intérieur lié aux émotions et au désir. Certaines interactions entre le duc et Mina peuvent nous paraitre très familières, en attestent ces propos de Mina au sujet du duc :

« Il était parfois plus qu’un être humain, il dépassait toute chose : tout sentiment, tout intérêt, toute peur ou espérance ou principes. Déconnecté de lui, mon esprit serait vierge – froid, mort, susceptible de susciter uniquement un sentiment de désespoir. »
Des propos qui pourraient très bien être tenus par Jane Eyre quand elle évoque son amour inéluctable pour Rochester :

« Je n’avais nulle intention de l’aimer ; le lecteur sait que j’ai ardemment travaillé afin d’extirper de mon âme les pousses d’amour là-bas détectées ; et maintenant, au premier instant où je le revois, elles reviennent vertes et solides ! Il m’obligeait à l’aimer, sans même me regarder. »

La consécration

Les Contes d’Angria sont le dernier témoignage de la vie imaginaire de Charlotte Brontë. Il s’ensuivra une longue pause dans son activité littéraire. Elle renouera avec l’écriture en 1846, à travers un recueil de poèmes et un roman, Le Professeur.

En 1847, elle publie Jane Eyre qui scelle sa carrière d’écrivain. Considéré à tort comme une première œuvre, ce roman est au contraire le fruit de nombreuses années de création. De ses loisirs d’enfance, Charlotte en a fait la matière première de son œuvre ainsi qu’un moment crucial de son histoire. Ces contes sont une parfaite introduction à l’art de la « géniale C.B. » et une excellente occasion de découvrir cette immense auteure.»

Sortie en DVD de «To Walk Invisible»

J’ai vraiment ADORÉ le téléfilm «To Walk Invisible» de la réalisatrice Sally Wainwright au sujet des Brontë, qui relate la période tourmentée où les trois sœurs ont décidé de publier leurs poèmes et leurs romans sous les pseudonymes masculins Currer, Ellis et Acton Bell. Même si aucune réalisation cinématographique ne peut rendre de façon parfaitement fidèle la réalité des Brontë telle qu’elles l’ont vécue, «To Walk Invisible» apporte un éclairage particulièrement percutant au sujet de leur vie et de leur dynamique familiale, de même que sur leurs tempéraments.

D’une part, Sally Wainwright recherchait une reconstitution de l’environnement des Brontë qui soit la plus fidèle possible à leur époque. Les films et séries à propos du XIXe siècle nous en offrent souvent un portrait parfaitement récuré ; ce n’est pas le cas de «To Walk Invisible». La patine et la saleté de la vie quotidienne y sont soigneusement reconstituées, que ce soit dans le village d’Haworth ou dans les décors, à tel point qu’on a l’impression de faire un véritable voyage dans le temps.

D’autre part, la réalisatrice a réussi à établir un parfait équilibre des forces entre les trois sœurs Charlotte, Emily, Anne et leur frère Branwell, grâce entre autres à des dialogues riches et incarnés, de même qu’à une excellente distribution (Finn Atkins, Chloe Pirrie, Charlie Murphy, Adam Nagaitis). Par ailleurs, dans la plupart des films ou téléfilms, Anne restait souvent une figure beaucoup plus effacée comparée à l’ambitieuse Charlotte et à la puissante Emily. Ce n’est heureusement pas le cas ici ; l’auteur d’«Agnes Grey» et de «La locataire de Wildfell Hall» bénéficie enfin d’une interprétation digne de son importance dans cette triade : douce, oui, mais avec un jugement particulièrement lucide et pénétrant (Charlotte disait d’Anne qu’elle était la plus «philosophe» des trois). Les problèmes d’alcool de Branwell y sont également traités sans complaisance, pesant de tout leur poids sur la vie des membres de la famille, surtout le père, le révérend Patrick Brontë (Jonathan Pryce). L’ami d’enfance de Charlotte Brontë, Ellen Nussey (Gracie Kelly), tient également une place non négligeable dans cette réalisation, d’une part en tant que confidente (plusieurs extraits des lettres de Charlotte à Ellen sont lus en voix off pendant les 2/3 du téléfilm) puis en personne lorsqu’elle rejoint les Brontë pour une visite, qui sera symboliquement déterminante dans la révélation de leur future postérité littéraire lorsque les trois sœurs et Ellen assistent à un étrange phénomène atmosphérique sur la lande (un beau clin d’œil au Romantisme, qui s’inspirait de la nature comme métaphore de l’événement intérieur).

Cette petite fenêtre temporelle que Sally Wainwright ouvre pour nous, avec minutie, dans la vie des Brontë possède sans aucun doute l’avantage de nous plonger avec beaucoup de réalisme dans leur univers (déboulonnant au passage quelques mythes tenaces au sujet des Brontë). Cependant, tous les événements importants qui ont précédé cette période de leur vie y sont évoqués, à mon sens, de façon parfois inégales (et par le fait même peut-être un peu confondante pour ceux qui sont moins familiers avec les Brontë). Je prends pour exemple cette longue scène où le personnage d’Emily décrit par le menu une histoire locale qu’elle a entendue lorsqu’elle travaillait comme institutrice à Halifax, qui serait à l’origine des «Hauts de Hurlevent». La réalisatrice semble vouloir contourner le manque d’information au sujet d’Emily Brontë afin d’expliquer l’existence de ce roman complexe, troublant et controversé, en le réduisant à une simple relecture romanesque d’un fait divers. Les autres romans de Charlotte et d’Anne puisent pourtant directement aux sources de leurs existences, comme l’évoquent les quelques phrases des dialogues à ce sujet… Quoi qu’il en soit, c’est là mon seul bémol, au sujet de «To Walk Invisible» et je le recommande chaleureusement à tous ceux qui apprécient les Brontë, de même qu’à ceux qui souhaitent les découvrir.

«To Walk Invisible» est maintenant disponible en DVD, entre autres chez amazon.com.

Lettres choisies de la famille Brontë (1821-1855)

Bonne nouvelle ! Un tout nouveau livre en Français au sujet des Brontë vient de paraître (13 avril !) aux éditions Quai Voltaire, La Table Ronde. Il s’agit d’une sélection de quelques centaines de lettres des Brontë, traduites par Constance Lacroix. Cet ouvrage vient à propos pour combler un manque, puisque la correspondance des Brontë demeurait jusqu’à maintenant publiée surtout en Anglais (quelques extraits furent traduits, entre autres dans le livre «Le secret des Brontë» de Charlotte Maurat paru en 1967 aux éditions Buchet/Chastel). Voici ce que nous en dit le quatrième de couverture :

«Les œuvres des sœurs Brontë sont presque devenues des lieux communs. Et pourtant leur correspondance reste méconnue, a fortiori en France où elle n’a pas encore été traduite. Parmi les quelque mille lettres recensées par Margaret Smith dans l’édition originale (The Letters of Charlotte Brontë, 3 vol., 2004), le présent recueil en réunit plus de trois cents.

C’est à son amie et confidente Ellen Nussey que sont adressées la plupart des lettres de Charlotte Brontë. D’une humilité extrême et d’une plume franche, tantôt pleines de véhémence, tantôt d’une infinie mélancolie, elles sont aussi empreintes d’un humour effronté et témoignent du regard affûté que l’écrivain portait sur la société de son temps.

La correspondance avec ses éditeurs londoniens et les cercles d’intellectuels qu’elle rencontre par leur biais (Thackeray, Wordsworth, Lewes ou Elizabeth Gaskell, pour ne citer qu’eux), témoigne d’une intelligence supérieure. Mais dans son œuvre comme au quotidien, jamais la jeune femme ne place l’art au-dessus de la vie. Son credo est clair : l’expression ne doit pas dépasser la pensée, ni la carrière la vie de famille. Durant sa courte existence, Charlotte s’éloigne rarement de la cure de Haworth et de ses landes natives. C’est là qu’elle mène, avec son frère et ses sœurs, une vie de réclusion, et qu’elle les veille un à un dans leurs derniers instants. De ses deuils, il reste des lettres magnifiques et pudiques.

Cet autoportrait non prémédité, plus exact et émouvant qu’une monographie, se complète par les lettres de sa famille qui ont été conservées. Celles de son frère Branwell décrivent la déchéance d’un esprit prometteur. Celles d’Emily sont d’une rareté et d’une austérité caractéristiques. À l’approche de sa mort, Anne laisse des lettres en forme de professions de foi. Quant au père Brontë, il révèle une tendresse et un humour inattendus, bien loin des traits sévères sous lesquels on l’avait dépeint.»

France Culture

Merci à l’une de mes lectrice (Akem Syl’) qui m’a informée que la station de radio France Culture avait utilisé la bannière de mon blogue pour faire la promotion (entre autres sur Twitter) d’une émission spéciale au sujet des Brontë, diffusée au début du mois de mars. La bannière de mon blogue est un collage que j’ai réalisé avec un tableau de John William Inchbold (Moorland, 1855) et le tableau de Branwell Brontë représentant ses trois sœurs (portrait dit «à la colonne», 1834).

Relecture de «Villette», le chef-d’œuvre méconnu de Charlotte Brontë (6)

Après l’incursion de Ginevra Fanshawe, Lucie Snowe peaufine par ses minutieuses observations sa compréhension du comportement complexe de son employeuse, madame Beck. Admirative devant sa force inébranlable, elle dénonce par ailleurs l’évident manque de cœur derrière sa façade doucereuse : «Indulgente envers tout le monde, elle ne témoignait de tendresse particulière à personne.» p 511

Ce trait de caractère d’acier est entre autres mis en relief dans la relation qu’entretien Madame avec ses propres enfants. L’une d’elle, charmante mais intrépide, se casse un jour le bras en tombant dans un escalier. Sans perdre son sang-froid et son calme légendaire, madame Beck envoya tout simplement quérir le vieux médecin de la famille. Celui-ci étant malheureusement engagé ailleurs, ce fut un collègue, le jeune docteur John, qui vint au pensionnat.

L’arrivée imprévue de ce beau et charmant docteur causa tout un émoi dans l’établissement, à tel point qu’il fût sollicité à maintes reprises pour des maux plus ou moins factices. Même l’inébranlable madame Beck fut sensible à ses charmes, bien que seul la très perspicace Lucy Snowe fût à même d’observer chez cette femme passée maître dans l’art de la dissimulation certains changements dans son comportement, propres à trahir une faiblesse toute féminine, bien que momentanée.

L'Allée défendue, pensionnat Héger
L’Allée défendue, pensionnat Héger

Dans le chapitre suivant, l’auteure Charlotte Brontë entraîne son héroïne dans une profonde introspection, nous livrant du même souffle une saisissante confession au sujet d’elle-même. En nous présentant le vieux jardin derrière le pensionnat, elle s’attarde plus particulièrement à un sentier ombragé et négligé, dont l’accès est strictement interdit aux élèves et qu’on nomme «l’allée défendue». Lucy Snowe aime se promener et se recueillir dans cette allée tranquille, surtout le soir. Le spectacle d’un croissant de lune au-dessus du jardin la ramène soudain à ses souvenirs d’enfance. À travers les mots de son personnage, Charlotte Brontë nous laisse alors entrevoir une part des plus intime de son être, dominée par le pouvoir salvateur de l’imagination et de son monde intérieur, exacerbée par ailleurs d’une manière tout à fait propre au Romantisme par les phénomènes atmosphériques :

«Ah ! Mon enfance ! Des sentiments… je n’en manquais pas et toute passive que fût ma vie, toute taciturne que je fusse et froide que je puisse paraître, je n’étais pas insensible. Mais il valait mieux être stoïque en face du présent… et faire la morte face à l’avenir – à un avenir comme celui qui m’attendait. Et je réfrénais soigneusement la vivacité de mon tempérament en une catalepsie de commande.

À cette époque, bien des choses suffisaient pour m’émouvoir : je craignais, par exemple, certains phénomènes du temps, parce qu’ils réveillaient en moi l’être que je m’efforçais toujours d’endormir et excitaient des désirs qu’il m’était impossible d’assouvir. Un orage éclata, une nuit ; une sorte d’ouragan nous secoua dans nos lits : affolées, les catholiques se levèrent pour se confier à leurs saints. En ce qui me concernait, la tempête tyrannique me maîtrisa : profondément remuée, je me vis contrainte de vivre. […] j’éprouvais trop de plaisir à demeurer au milieu de cette nature déchaînée, dans cette nuit noire que le roulement du tonnerre emplissait de rumeurs – il chantait une ode assourdissante telle qu’aucun langage humain n’en exprima jamais : le spectacle de ces nuages que sillonnaient et illuminaient des éclairs aveuglants de blancheur était trop magnifique.

À ce moment – et cela dura près de vingt-quatre heures – j’avais une envie folle de me voir enlevée par n’importe quoi, tirée de mon existence actuelle, menée au loin, vers des buts plus élevés. Mais ce désir, comme tous ceux du même genre, je devais l’étouffer…» pp 526-527.

Par contraste avec madame Beck, Lucy est réservée et effacée par nécessité au regard de sa condition, plutôt que dissimulatrice par soucis de contrôler tout et tout le monde ; ce masque qu’arbore Lucy cache des émotions profondes et incandescentes, qui font paraître bien pâles et superficiels les émois passagers de Madame. Rappelons-nous que ce roman puise directement dans l’expérience de Charlotte Brontë au pensionnat de madame Héger à Bruxelles, où elle tomba follement amoureuse de l’époux de la directrice, monsieur Héger. Celui-ci étant tout à fait indifférent aux sentiments de Charlotte (et fort heureux en ménage), sans doute l’auteure de Villette aura voulu, par ce contraste entre Lucy et madame Beck, s’attribuer au moins le mérite d’avoir ressentie la passion la plus puissante face à sa rivale.

Si c’est le cas, Charlotte Brontë aura très vite puni son héroïne pour cette complaisance, puisqu’un étrange petit coffret en ivoire tombe soudain au pied de Lucy dans «l’allée défendue», depuis une fenêtre de la façade de l’immeuble adjacent. Il contient un billet doux, mais pas à l’intention de Lucy. S’adressant à son aimée qu’il croit être dans «l’allée défendue» à la place de l’héroïne (qu’il voit de loin à travers le feuillage des arbres), l’auteur du billet décrit au contraire Lucy en ces termes, à sa douce : «…le professeur d’anglais, ce dragon… une véritable bégueule britannique à ce que vous dites… espèce de monstre, brusque et rude comme un vieux caporal de grenadiers, et revêche comme une religieuse.» p. 529

Voilà des mots bien cruels qui, comme une gifle, ramène Lucy à la nécessité de sa réserve, de même qu’à son existence terne et sans joie. Qui sait, Charlotte Brontë aura sans doute elle-même vécu un jour la douloureuse déchirure de ce genre de revers, complexée qu’elle était de son apparence des plus quelconque au milieu des élégantes Bruxelloises, consciente également de son tempérament austère de fille de pasteur anglais et pauvre dans ce pensionnat aisé et animé.

Source : Villette, Charlotte Brontë, traduction Gaston Baccara, édition Robert Laffont 1990.

Quelques mises à jour

inconnu-message-aux-internautesChères lectrices, chers lecteurs,

Le temps me manque ces derniers temps pour accorder à ce site toute l’attention que je souhaiterais, mais j’ai quand même fait quelques mises à jour qui, je l’espère, sauront vous plaire.

D’une part, les documentaires «Being the Brontës», «The Brilliant Brontë Sisters» et «In Brontë Footsteps: Tracy Chevalier visits Wycoller», tous produits en 2016, ont été ajoutés à la page Vidéos. J’ai également mis à jour l’article «Le vrai visage de Charlotte ?» avec une légère modification du portrait et l’ajout d’un dessin original de Charlotte Brontë. Les Mood Boards ont été intégrés dans les pages «Anne Brontë», «Charlotte Brontë» (en construction) et «Emily Brontë» (en construction). J’ai également créé une nouvelle page regroupant mes petites créations de portraits des sœurs Brontë. La fonctionnalité de certains hyperliens a également été améliorée.

À bientôt !

Louise Sanfaçon

Recréation du portrait de groupe dit «au fusil » pour le tournage de «To Walk Invisible»

© James Fortune-Clubb
© James Fortune-Clubb

Le 23 janvier 2017, James Fortune-Clubb a publié sur Facebook (page «I love Haworth and the Brontë Parsonage) une photographie qui m’a particulièrement interressée : une reconstitution d’un portrait disparu des Brontë dans le cadre du téléfilm produit par la BBC en 2016 «To Walk Invisible». Cette photo fut prise lors de la conférence de la Société Brontë «Building the Brontës», offerte le 21 janvier par Grant Montgomery, responsable des décors de «To Walk Invisible».

Le portrait de groupe dit «au fusil» fut peint par Branwell Brontë vers 1833-1834. Peu après 1861, soit environ six ans après le décès de son épouse Charlotte (en 1855), Arthur Bell Nicholls détruisit le tableau sous prétexte qu’il n’était pas ressemblant. Il conserva seulement un fragment, soit le portrait d’Emily Brontë, qui lui sembla sans doute plus fidèle au modèle. Le veuf emporta en Irlande ce fragment, de même que le portrait des Brontë dit «à la colonne» datant de la même époque. Ces tableaux ne furent retrouvés qu’en 1914, après sa mort, pliés au-dessus d’une armoire.

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Emily par Branwell Brontë (portrait de groupe dit «au fusil» c.1833) – National Portrait Gallery, Londres, Angleterre.

Heureusement, avant la destruction du tableau par Arthur Bell Nicholls, l’ami de la famille Brontë (et papetier d’Haworth) John Greenwood réalisa un calque des portraits à partir du tableau original.

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De gauche à droite, Anne, Charlotte et Emily Brontë, calques de John Greenwood, d’après le tableau original de Branwell Brontë.

Pendant de nombreuses années, ces calques, de même qu’une gravure de 1879, furent les seuls vestiges de ce tableau détruit…

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Reconstitution du portrait de groupe dit «au fusil», gravure, 1879. De gauche à droite : Anne, Charlotte, Branwell et Emily Brontë.

…jusqu’à ce qu’en 1989 une photographie du tableau fut retrouvée, réalisée à partir d’un daguerréotype datant de la période 1858-1861.

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Aussi fascinante que puisse être la reconstitution de ce tableau, réalisé par l’artiste Timna Woollard pour la production de «To Walk Invisible», elle comporte malgré tout une erreur* importante.

© Timna Woollard - Reconstitution du portrait de groupe dit «au fusil» par «To Walk Invisible» 2016. De gauche à droite : Emily (Chloe Pirrie), Charlotte (Finn Atkins), Branwell (Adam Nagaitis) et Anne (Charlie Murphy).
© Timna Woollard – Reconstitution du portrait de groupe dit «au fusil» par «To Walk Invisible» 2016. De gauche à droite : Emily (Chloe Pirrie), Charlotte (Finn Atkins), Branwell (Adam Nagaitis) et Anne (Charlie Murphy).

En effet, Emily et Anne ont été interverties dans cette reconstitution ! J’ai du mal à m’expliquer ce choix, étant donné le grand soucis d’authenticité qui fut apporté à la production de «To Walk Invisible», et d’autant plus que le fragment représentant Emily est assez célèbre. Quoi qu’il en soit, cette reconstitution demeure fascinante puisqu’il ne reste que très peu de portraits des sœurs Brontë.

*MISE À JOUR DU 26 JANVIER 2017 : le commentaire de Cristina indique qu’il ne s’agit pas d’un erreur de la production de «To Walk Invisible», mais un choix délibéré en référence à une théorie qui circule depuis quelques décennies, à l’effet que le fragment rescapé du portrait de groupe dit «au fusil» serait en fait le portrait d’Anne et non celui d’Emily. Bien que, pour ma part, je crois que ce fragment restitue le portrait d’Emily, le menton en retrait d’Anne n’y étant pas représenté de façon convaincante selon moi, il est intéressant de se poser la question quant au véritable modèle de ce portrait, a fortiori au regard du témoignage de l’amie d’enfance de Charlotte, Ellen Nussey, qui indique qu’Emily et Anne se ressemblaient beaucoup.