Retour d’un précieux artefact au Musée Brontë

Table de la salle à dîner de la famille Brontë, de retour au musée du presbytère à Haworth.

Table de la salle à dîner de la famille Brontë, de retour au musée du presbytère à Haworth.

La table originale de la salle à dîner de la famille Brontë, sur laquelle les célèbres sœurs ont écrit la majorité de leurs poèmes et de leurs romans, s’ajoute depuis janvier 2015 à la collection du Musée Brontë d’Haworth. La Société Brontë a en effet bénéficié d’une généreuse subvention de £ 580,000 du Fonds commémoratif du patrimoine national (NHMF) afin d’acquérir cet artefact majeur de la littérature anglaise du XIXe siècle.

Après la mort de Patrick Brontë en 1861, cette table avait été vendue à des collectionneurs privés avec d’autres effets personnels de la famille. Répertoriée #154 parmi les objets du catalogue de vente de l’époque, elle fut acquise par M. Ogden pour la somme de £ 1-11-0. Les Ogdens l’ont ensuite vendue à une autre famille, au sein de laquelle elle fut transmise en héritage de génération en génération, jusqu’à ce que le Musée Brontë puisse en faire l’acquisition.

Cette table aura été au centre de la vie domestique des Brontë pendant toute leur vie à Haworth ; elle porte d’ailleurs les marques de son utilisation quotidienne, avec ses taches d’encre, un grand cerne de brûlure de bougie en son centre, une petite lettre «E» sculptée dans sa surface et, en dessous de la table, des marques de propriété, peut-être de la main du mari de Charlotte Brontë, Arthur Bell Nicholls.

Déménagement de la table en janvier 2015, dans des conditions météorologiques difficiles.

Déménagement de la table en janvier 2015, dans des conditions météorologiques difficiles.

La table fut brièvement de retour au presbytère en 1997 dans le cadre des célébrations du 150e anniversaire de la publication du roman Jane Eyre de Charlotte Brontë. Aujourd’hui, elle a enfin retrouvé son cadre d’origine de façon permanente, au milieu de la salle à dîner du presbytère, pour le plus grand bonheur des visiteurs.

Noël avec les Brontë – Lettre à Southey

© Mark Davis

© Mark Davis

Pendant la période des Fêtes en 1836, les enfants Brontë se retrouvent réunis au presbytère d’Haworth avec leur père et leur tante, après avoir vécu chacun de leur côté quelques expériences décevantes. D’une part, Branwell revint bredouille de son voyage à Londres, où il devait vraisemblablement entrer à la Royal Academy afin de devenir peintre. D’autre part, Emily ne supporta guère d’être éloignée de la maison plus de trois mois pendant ses études au pensionnat Roe Head, duquel elle revint très malade. Enfin, Charlotte raconta dans ses lettres à son amie Ellen Nussey combien sa première expérience d’institutrice à Roe Head fut pour elle particulièrement éprouvante.

Les carrières de peintre ou de gouvernante ne semblant plus être des options à leur portée, les Brontë reconsidérèrent leur première ambition : la littérature. Depuis les sagas et les petits journaux de leur enfance, les Brontë n’avaient en effet jamais cessé d’écrire.

Branwell fut le premier à solliciter un avis extérieur afin de déterminer si sa plume pourrait lui permettre d’en vivre. Il écrivit au Blackwood’s Magazine et au poète William Wordsworth, desquels il ne reçut aucune réponse. Le 29 décembre, Charlotte écrivit à son tour, cette fois au poète Robert Southey, lui soumettant quelques-uns de ses poèmes (cette lettre ne sera malheureusement pas conservée par Southey). Les vacances des Fêtes s’achevèrent sans que Charlotte reçu une réponse du célèbre poète. Elle retourna donc enseigner à Roe Head.

Ce n’est que trois mois plus tard, au début du mois de mars 1837, que la lettre de Southey arriva enfin. Bien qu’il concéda que Charlotte possédait un réel talent pour l’écriture, le poète la découragea de poursuivre dans cette voie de façon professionnelle, en soutenant que «la littérature ne peut et ne doit pas être l’objet essentiel de la vie d’une femme.» Bouleversée, Charlotte lui répondit le 16 mars :

«…À la première lecture de votre lettre, je n’ai éprouvé que honte et regret d’avoir ainsi osé vous importuner par mes effusions excessives. Une pénible rougeur a envahi mon visage en pensant aux rames de papier que j’avais couvertes avec ce qui, autrefois, faisait mes délices, mais n’est plus, aujourd’hui, que source d’humiliation. Cependant, après avoir réfléchi quelque peu, lu et relu votre lettre, tout s’est éclairé. Vous ne m’interdisez pas d’écrire, ni ne me dites que ce que j’écris est totalement dépourvu de valeur. Vous me mettez seulement en garde contre la folie de négliger mes devoirs pour rechercher les plaisirs de l’imagination ; d’écrire par amour de la gloire… Je sais que ma première lettre était dépourvue de sens du commencement à la fin ; mais je ne suis pas tout à fait la personne oisive et rêveuse qu’elle semble évoquer…Une fois de plus, veuillez me permettre de vous remercier en vous exprimant ma sincère gratitude. Je pense que je n’aurai plus jamais l’ambition de voir mon nom imprimé. S’il m’arrivait d’éprouver encore ce désir je lirais la lettre de Southey, et il s’évanouirait. »

Heureusement pour nous, Charlotte n’a finalement pas suivi le conseil de Southey, ni cédé à sa résolution de ne jamais voir son nom imprimé, sans quoi nous n’aurions jamais eu le bonheur de lire les poèmes de sa sœur Emily (publiés à l’initiative de Charlotte pour la première fois en 1845, soit 10 ans après la lettre de Southey) ou ses merveilleux romans Jane Eyre (1847) et Villette (1853).

Poème d’Anne Brontë «Musique le matin de Noël»

pd447637[1]La musique, je l’aime — mais jamais accords ne parvinrent à susciter ravissements aussi divins, à apaiser ainsi le chagrin, à surmonter ainsi la peine, et à réveiller ce cœur pensif qui est le mien, — comme ceux que nous entendons le matin de Noël, charriés par la brise hivernales.

Malgré que les Ténèbres gardent toujours leur empire, et qu’il doive se passer des heures avant que la matinée ne finisse ; cette musique, aimablement, nous commande de rester éveillés, loin des rêves troublés ou des sommeils profonds : de sa voix d’ange, elle nous appelle à nous réveiller, à l’adorer, et à nous réjouir.

Anne Brontë, non daté (extraits), traduction Davy Pernet, éditions Fougerousse, 2009.

Noël avec les Brontë – La poupée de Jane Eyre

Inconnu, école américaine, XIXe siècle

Inconnu, école américaine, XIXe siècle

Dans les premiers chapitres du roman Jane Eyre, l’héroïne de Charlotte Brontë témoigne des mauvais traitements auxquels elle a été confrontée pendant son enfance. Au quatrième chapitre, l’épisode racontant les Fêtes de Noël est particulièrement triste, alors que la petite Jane, âgée de dix ans, se retrouve complètement exclue et isolée.

«Noël et le Nouvel an avait été célébrés à Gateshead avec l’éclat habituel de ces fêtes ; des cadeaux avaient été échangés, des dîners et des soirées avaient été données. De toutes les réjouissances j’avais été naturellement exclue : ma participation aux festivités avait consisté à contempler la toilette quotidienne d’Eliza et Georgiana, à les voir descendre au salon vêtues de robe de mousseline légère avec de larges ceintures rouges et les cheveux arrangés en savantes bouclettes ; et ensuite, à écouter monter le son du piano ou de la harpe, les allées et venues du maître d’hôtel et du valet, le tintement des verres et de la porcelaine quand on passait des rafraîchissements, le murmure haché des conversations quand on ouvrait ou refermait les portes du salon. Quand je me lassais de ces occupations, je quittais le palier pour me retirer dans la chambre d’enfants silencieuse et solitaire ; et là, un peu triste, certes, je n’étais pourtant pas malheureuse. À dire le vrai, je n’avais pas le moindre désir de paraître en société, car en société il était très rare qu’on s’intéressât à moi ; et si seulement Bessie avait été gentille et sociable, j’eusse tenu pour un grand privilège de passer mes soirées tranquillement avec elle, plutôt que sous le redoutable regard de Mme Reed, dans une pièce pleine de belles dames et de beaux messieurs. Mais Bessie, dès qu’elle avait fini d’habiller ses jeunes maîtresses, se déplaçait vers la région plus animée de la cuisine et de la chambre de l’intendante, emportant généralement la bougie avec elle. Je restais alors assise avec ma poupée sur les genoux, jusqu’au moment où le feu baissait, non sans jeter de temps à autre un regard à la ronde pour m’assurer qu’aucun être plus dangereux que moi ne hantait la pénombre de la pièce ; puis, quand il ne restait plus que des braises rouges sombres, je me dépêchais de me déshabiller en tirant tant que bien que mal sur les nœuds et les cordons, et je cherchais dans mon petit lit un refuge contre le froid et l’obscurité. Dans ce lit j’emportais toujours ma poupée ; les êtres humains ont besoin d’aimer et, faute d’objet plus digne de mon affection, je parvenais à me réjouir d’aimer et de chérir cette idole défraîchie, déguenillée comme un épouvantail en miniature. Je suis étonnée aujourd’hui quand j’évoque l’absurde sincérité de ma folle tendresse pour ce petit jouet, que j’arrivais presque à croire vivant et capable d’éprouver des sensations. Je ne pouvais pas m’endormir si la poupée n’était pas enveloppée dans ma chemine de nuit ; mais, quand elle y était, bien au chaud et en sécurité, j’étais relativement heureuse, car je la croyais heureuse, elle aussiJane Eyre, chapitre IV, traduction de Sylvère Monod, édition Garnier, 1966.

Charlotte Brontë utilise différents stratagèmes littéraires pour nous mettre d’emblée du côté de sa jeune héroïne. Écrit au «je», le roman nous expose dès les toutes premières pages les nombreux sévices que subit la petite Jane au sein de la famille de ses cousins, les Reed. Enfant solitaire et résiliente face à l’hostilité de sa famille adoptive, possédant une nature sensible mais aussi une grande force intérieure, Jane fera preuve de beaucoup de courage et d’un sens aigu de la justice, ce qui l’amènera finalement à se rebeller contre la tyrannie des Reed. Elle refusera toujours d’être une victime et, à l’âge adulte, cette rébellion se transformera en indépendance. Bien que consciente des circonstances difficiles et peu enviables de son destin, Jane ne baissera jamais les bras devant l’adversité.

Dans un judicieux effet de miroir temporel, Charlotte Brontë fera revivre à son héroïne devenue adulte une situation semblable à ce funeste Noël des premiers chapitres. Alors qu’elle est employée à Thornfield Hall comme gouvernante pour une véritable «poupée vivante», la petite Adèle Rochester, Jane se sent de nouveau à l’écart lorsque le maître des lieux revient d’un voyage avec un groupe d’invités. Monsieur Rochester insiste pour que Jane assiste à leurs fêtes ; bien qu’elle lui obéit par amour (elle préfèrerait se retirer, comme quand elle était enfant), elle restera en retrait, dans un coin, pour les observer de loin. Parmi ces invités, la belle et riche Blanche Ingram, de même que sa mère, traitent la jeune gouvernante avec mépris et n’hésite pas à la remettre à sa place, faisant écho à l’attitude des Reed. Heureusement cette fois, d’étranges circonstances inattendues rapprocheront Jane de son employeur, brisant l’isolement de Jane et lui permettant de connaître enfin l’amour. Mais si, dans le Noël de son enfance, Jane jetait un regard à la ronde pour s’assurer qu’aucun fantôme ne hantait la pénombre de la pièce, elle sera maintenant confrontée un être invisible et effrayant hantant les couloirs de Thornfield Hall…

Noël avec les Brontë – Gâteau aux épices du Yorkshire

© Lavender and Lovage

© Lavender and Lovage

Pendant la période des Fêtes, Charlotte Brontë utilisait une recette semblable à celle-ci pour fabriquer des gâteaux aux épices, qu’elle distribuait auprès des paroissiens d’Haworth.

Ce met traditionnel du Yorkshire, remontant au Moyen-Âge, était cuisiné dans tous les foyers pour être offert aux invités ou en cadeaux.

 

-2 livres (907 grammes) de farine

-1/2 livre (226 grammes) de beurre

-1 livres (453 grammes) de raisin de Corinthe

-1/2 livres (226 grammes) de raisins secs Sultana

-1/2 livre (226 grammes) de sucre brun ou cassonade

-4 œufs

-1/4 livres (113 grammes) de zest d’orange et de citron confits, en dés

-1 oz (28 g) de levure

-1 demi-noix de muscade

-1 cuillère à thé (5 grammes) de cannelle

-2 cuillère à thé (10 grammes)  de sel

Émietter la levure dans un peu de lait réchauffé. Couvrir et laisser lever jusqu’à consistance mousseuse. Pendant ce temps, mettre la farine et deux cuillères à thé de sel dans un bol chaud. Incorporer le beurre, puis ajouter la levure et le reste du lait tiède. Mélanger. Couvrir d’un linge propre et laisser lever à température ambiante pendant 20 minutes.

Une fois levée, pétrir la pâte comme vous le feriez pour de la pâte à pain. Plus vous pétrissez et plus le mélange sera léger. Laissez ensuite reposer pendant une heure de plus pour laisser le mélange lever encore un peu.

Mélanger les fruits secs et les œufs et ajouter au mélange. Mélangez bien avec vos mains. Couvrir et laisser lever pendant une autre heure.

Prenez deux moules à gâteau et en remplir les deux tiers de la hauteur avec le mélange. Cuire au four pendant 1 heure (ou jusqu’à ce qu’un couteau en ressorte propre) dans un four modéré (environ 320°F ou 160°C). Laissez le gâteau refroidir et retirer du moule. Servir avec du fromage.

Bon appétit !

Portraits en sépia

© Louise Sanfaçon

Anne, Charlotte et Emily Brontë devant le presbytère d’Haworth (collage combinant le tableau de Branwell Brontë de 1834, une photographie du presbytère de 1856 et une photographie de Domowa Kostiumologia de 2014) © Louise Sanfaçon

Si l’invention de la photographie en 1839 fut contemporaine des sœurs Brontë, nous ne connaissons aucune photographie de ces auteures. Heureusement, grâce au talent artistique des Brontë et à la vigilance de leurs admirateurs, quelques rarissimes dessins et peintures nous présentant leurs portraits sont parvenus jusqu’à nous.

La postérité aura puisé à ces maigres sources pour tenter de recréer des représentations des sœurs Brontë, plus à même de témoigner de leur univers singulier. Voici mon humble contribution à ces créations, dans un style graphique rappelant la sérigraphie.

© Louise Sanfaçon

Charlotte Brontë (collage combinant une variante du portrait de George Richmond et une gravure de William Jackman) © Louise Sanfaçon

Charlotte Brontë (collage combinant le portrait de J. H. Thompson et un tableau de Barend Cornelis Koekkoek) © Louise Sanfaçon

Charlotte Brontë (collage combinant le portrait de J. H. Thompson et un tableau de Barend Cornelis Koekkoek) © Louise Sanfaçon

Emily Brontë (collage combinant le tableau de Branwell Brontë de 1834, et une photographie de Bakken) © Louise Sanfaçon

Emily Brontë (collage combinant le tableau de Branwell Brontë de 1834, et une photographie de Bakken) © Louise Sanfaçon

Emily Brontë (collage combinant l’un des deux seuls portraits de l’auteure par son frère Branwell datant de 1833, une photographie d’Abigail Atelier avec la pierre tombale d’Heathcliff et un tableau de John William Inchbold de 1854 représentant la lande) © Louise Sanfaçon

Emily Brontë (collage combinant l’un des deux seuls portraits de l’auteure par son frère Branwell datant de 1833, une photographie d’Abigail Atelier avec la pierre tombale d’Heathcliff et un tableau de John William Inchbold de 1854 représentant la lande) © Louise Sanfaçon

Anne Brontë (collage combinant un portrait de l’auteure datant de 1833 réalisé par Charlotte et une illustration de Russ Docken) © Louise Sanfaçon

Anne Brontë (collage combinant un portrait de l’auteure datant de 1833 réalisé par Charlotte et une illustration de Russ Docken) © Louise Sanfaçon

Anne Brontë (collage combinant un portrait de l’auteure datant de 1833 réalisé par Charlotte et une illustration d’un artiste inconnu) © Louise Sanfaçon

Anne Brontë (collage combinant un portrait de l’auteure datant de 1833 réalisé par Charlotte et une illustration d’un artiste inconnu) © Louise Sanfaçon

© Louise Sanfaçon

© Louise Sanfaçon

 

Le masque

Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d'après Sir Joshua Reynolds (1790)

Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d’après Sir Joshua Reynolds (1790)

Le révérend Patrick Brontë écrivit un jour à la biographe de Charlotte Brontë, Elizabeth Gaskell, afin de lui raconter un épisode énigmatique survenu pendant l’enfance de ses célèbres filles, vers 1824. Il y révèle ses surprenantes méthodes d’enseignement, de même que la grande liberté intellectuelle qu’il laissait à sa progéniture. «Quand mes enfants étaient très jeunes —aussi loin que je me souvienne, l’aînée devait avoir une dizaine d’années, et la plus jeune environ quatre ans, persuadé qu’ils en savaient plus que je ne l’avais déjà découvert, voulant les faire parler avec moins de timidité, je pensai que s’ils étaient derrière une sorte de protection, je pourrais atteindre mon but. Ayant justement un masque à la maison, je leur dis de tous se lever et de parler franchement sous le couvert du masque.

Je commençai avec la plus jeune (Anne), et lui demandai ce qu’une enfant comme elle désirait le plus ; elle répondit « L’âge et l’expérience ». Je demandai à la suivante (Emily), ce que j’avais de mieux à faire avec son frère Branwell, qui était parfois désobéissant ; elle répondit « Raisonnez-le, et quand il refuse d’entendre raison, fouettez-le. » Je demandai à Branwell la meilleure façon de connaître la différence entre l’esprit des hommes et celui des femmes ; il répondit « En considérant les différences de leurs corps. » Ensuite, je demandai à Charlotte quel était le meilleur livre au monde ; elle répondit « La Bible » et quel était le suivant ; elle répondit « La Livre de la Nature. » Je demandai ensuite à [Elizabeth] quelle était la meilleure éducation pour une femme ; elle répondit « Celle qui la fera tenir sa maison correctement. » Enfin, je demandai à la plus âgée [Maria] quelle était la meilleure façon d’occuper son temps ; elle répondit « En se préparant à l’Éternité Bienheureuse. » Je ne pensais pas les citer précisément, mais c’est à peu de choses près ce que j’ai fait, car leurs mots ont marqué profondément et durablement ma mémoire.»

Lorsque Patrick Brontë encouragea ses enfants à s’exprimer en utilisant un masque, Maria et Elizabeth avait fait un bref séjour à l’école Crofton Hall à Wakefield, de laquelle elles étaient revenues malades de la grippe. L’aînée de la famille, la précoce et brillante Maria, prenait soin de ses frères et sœurs et leur faisait régulièrement la lecture, incluant celle des journaux locaux et des livres de la bibliothèque du révérend, qu’il laissait librement à leur disposition.

Nous n’avons pas de détail sur la manière exacte dont l’interrogatoire s’est déroulé, ni sur le masque lui-même. Les érudits cherchent encore aujourd’hui à tirer de ce curieux témoignage une signification qui pourrait nous révéler quelques secrets au sujet de l’enfance des sœurs Brontë. Si les questions et les réponses nous semblent étranges aujourd’hui, elles ne l’étaient pas dans le contexte du XIXe siècle protestant en Angleterre. Anne fut interrogée à propos d’elle-même ; Branwell, le garçon de la famille, à propos de la différence entre les sexes ; Charlotte à propos des livres ; Elizabeth à propos de l’éducation des femmes et Maria sur la meilleure façon d’employer son temps. Bien que sans doute un peu trop sages et graves pour leurs âges respectifs, les enfants répondirent avec  la rectitude morale attendue, sans grande originalité.

Emily fut plutôt interrogée à propos de son frère et sur la manière de le discipliner. La future auteure des Hauts de Hurlevent subissait-elle la tyrannie de son grand frère turbulent pour justifier une telle question ? Nous pouvons nous aventurer à le présumer. Dans le célèbre roman, la manière dont le personnage Hindley  Earnshaw réduit Heathcliff au rang de serviteur pourrait faire écho à une réminiscence de la condescendance masculine de Branwell envers ses sœurs — et de l’ensemble de la gent masculine à l’époque victorienne. Si Heathcliff fomente une terrible vengeance envers celui qui l’a ainsi humilié, le génie littéraire des trois sœurs Brontë pourrait par ailleurs être la plus extraordinaire des revanches envers la misogynie de leur époque.

Les sœurs Brontë ont en effet lancé leurs ovnis littéraires dans l’horizon intellectuel guindé du siècle victorien en utilisant un autre masque, celui de pseudonymes masculins : Acton, Ellis et Currer Bell. Conscientes des préjugés défavorables de leur époque envers les femmes, le recours à cette précaution ne constituait pas une extravagance pour celles qui souhaitaient vivre de leur plume. Suite au succès, aux controverses et aux manœuvres malhonnêtes de certains éditeurs  concernant les publications de Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey, Charlotte et Anne décidèrent finalement de révéler leurs identités, alors qu’Emily refusa catégoriquement (et jusqu’à sa mort) d’abandonner le précieux masque du pseudonyme.