Lettres choisies de la famille Brontë (1821-1855)

Bonne nouvelle ! Un tout nouveau livre en Français au sujet des Brontë vient de paraître (13 avril !) aux éditions Quai Voltaire, La Table Ronde. Il s’agit d’une sélection de quelques centaines de lettres des Brontë, traduites par Constance Lacroix. Cet ouvrage vient à propos pour combler un manque, puisque la correspondance des Brontë demeurait jusqu’à maintenant publiée surtout en Anglais (quelques extraits furent traduits, entre autres dans le livre «Le secret des Brontë» de Charlotte Maurat paru en 1967 aux éditions Buchet/Chastel). Voici ce que nous en dit le quatrième de couverture :

«Les œuvres des sœurs Brontë sont presque devenues des lieux communs. Et pourtant leur correspondance reste méconnue, a fortiori en France où elle n’a pas encore été traduite. Parmi les quelque mille lettres recensées par Margaret Smith dans l’édition originale (The Letters of Charlotte Brontë, 3 vol., 2004), le présent recueil en réunit plus de trois cents.

C’est à son amie et confidente Ellen Nussey que sont adressées la plupart des lettres de Charlotte Brontë. D’une humilité extrême et d’une plume franche, tantôt pleines de véhémence, tantôt d’une infinie mélancolie, elles sont aussi empreintes d’un humour effronté et témoignent du regard affûté que l’écrivain portait sur la société de son temps.

La correspondance avec ses éditeurs londoniens et les cercles d’intellectuels qu’elle rencontre par leur biais (Thackeray, Wordsworth, Lewes ou Elizabeth Gaskell, pour ne citer qu’eux), témoigne d’une intelligence supérieure. Mais dans son œuvre comme au quotidien, jamais la jeune femme ne place l’art au-dessus de la vie. Son credo est clair : l’expression ne doit pas dépasser la pensée, ni la carrière la vie de famille. Durant sa courte existence, Charlotte s’éloigne rarement de la cure de Haworth et de ses landes natives. C’est là qu’elle mène, avec son frère et ses sœurs, une vie de réclusion, et qu’elle les veille un à un dans leurs derniers instants. De ses deuils, il reste des lettres magnifiques et pudiques.

Cet autoportrait non prémédité, plus exact et émouvant qu’une monographie, se complète par les lettres de sa famille qui ont été conservées. Celles de son frère Branwell décrivent la déchéance d’un esprit prometteur. Celles d’Emily sont d’une rareté et d’une austérité caractéristiques. À l’approche de sa mort, Anne laisse des lettres en forme de professions de foi. Quant au père Brontë, il révèle une tendresse et un humour inattendus, bien loin des traits sévères sous lesquels on l’avait dépeint.»

«Les sœurs Brontë à 20 ans» – nouveau livre en français

soeurs bronte a 20 ansLe Lannionnais (France) Stéphane Labbe publie une biographie originale des jeunes sœurs Brontë qui est aussi un acte d’amour à leur génie littéraire.

Charlotte, Emily, Anne. Jane Eyre, Les Hauts de Hurle-Vent, Agnes Grey. Tout le monde sait l’apport essentiel des sœurs Brontë à l’histoire de la littérature. Mais des lectures souvent lointaines entretiennent bien des incertitudes.

Plus d’excuses : la biographie signée Stéphane Labbe est là pour nous remettre les idées en place. Et plus encore. Les sœurs Brontë à 20 ans (éditions Au Diable Vauvert) est une véritable plongée dans l’Angleterre du XIXe siècle, au village de Haworth qui vit éclore la plus belle des fratries littéraires.

Claque littéraire

Le professeur de français au lycée Bossuet à Lannion s’est fait depuis longtemps ambassadeur de littérature anglaise, il a proposé voici trois ans une nouvelle traduction de Peter Pan à L’école des loisirs.

Son attirance pour les sœurs Brontë est ancienne. C’est celle de l’adolescent qui lit Les Hauts de Hurle-Vent, « une grosse claque littéraire » qui l’a menée, avec Moby Dick de Melville, à enseigner les lettres.

Et celle du jeune homme fasciné par le film de Téchiné, Les sœurs Brontë, avec Isabelle Adjani dans le rôle d’Emily Brontë. « Je me suis dit : un jour je ferai quelque chose sur elle. À l’époque, cela restait un personnage un peu mystérieux. » Il a patiemment attendu une année sabbatique en 2015 pour mener son envie à quai.

Être biographe des Brontë relève de la gageure. Pas d’événements vraiment marquants, d’aventures, de grandes histoires d’amour dans les « existences un peu ternes » de ces filles de pasteur anglican. « Mon problème, ça a été de traiter des trois sœurs. Au départ, j’ai soumis un Emily Brontë à l’éditeur mais leurs vies sont liées, m’a-t-il rappelé. J’ai donc décidé d’entrer dans le point de vue des trois. »

Écrits d’enfance

Pour reconstruire cette histoire, Stéphane Labbe s’est appuyé sur la correspondance inédite de Charlotte, alors qu’Emily, « très sauvage, voire asociale, n’a rien laissé » hors ses romans et poèmes, l’écriture d’Anne étant « plus autobiographique ».

L’originalité est également apportée par les écrits d’enfance qui « constituent pour la fratrie Brontë un véritable laboratoire d’écriture ». De fait, il livre un regard précis sur le processus de création littéraire, l’enrichissement d’un style, l’évolution de techniques d’écriture.

Mises en veille

Ces textes de jeunesse sont « étonnants et mériteraient d’être tous publiés. Elles ont vraiment créé une sorte de monde parallèle. Charlotte y écrit de 10 à 22 ans. C’est très élaboré, on a un peu l’impression de lire de la fantasy. C’est dû au fait aussi que ces gamins sont solitaires, leur statut social les empêchait d’être amis avec les paysans du coin. »

Un vrai travail a été nécessaire pour « trouver une explication à des phénomènes étranges » et tordre le cou à des spéculations hasardeuses d’autres biographes.

Le livre recèle aussi en creux une observation de la place de la femme dans la société du XIXe. Ou comment une famille, un père surtout, mise tout sur la carrière du frère, Branwell, au détriment de l’épanouissement artistique de ses sœurs. « Elles sont mises en veille par la société et la famille. »

Mais Branwell l’inconstant déçoit et sombre. L’ambition des trois sœurs finit par émerger, avec la publication de romans parmi les plus marquants du siècle. Si Agnes Grey lorgne du côté de Jane Austen, Jane Eyre reprend les codes du roman gothique mais sa prise de position féministe lui donne une dimension particulière.

Stéphane Labbe ne cache pas son admiration pour l’œuvre d’Emily : « C’est un auteur d’une grande modernité, avec un univers complètement fantasmé. Elle annonce le surréalisme. C’était une mystique, cela se ressent. C’était déroutant pour l’époque. J’ai un élan de sympathie pour ces jeunes femmes qui ont contribué à moderniser la littérature. Elles ont lutté contre un destin imposé qu’elles ont réussi à braver. »

L’auteur restitue très bien l’atmosphère particulière des « moors », ces collines désolées du Yorkshire. En visite sur les lieux une première fois, accompagné de sa fille Laura, le Lannionnais y est retourné seul l’an dernier.

Brontë Society

« Je me suis documenté à la bibliothèque du musée, j’ai visité tous les lieux où elles ont vécu. Quand tu te retrouves à Haworth, sur cette lande balayée par les vents, aride, où les fermes sont totalement isolées, tu comprends la tonalité des romans, ce côté rude des Hauts de Hurle-Vent, la violence des rapports humains. »

Avec émotion, il a pu feuilleter les petits carnets de jeunesse des sœurs, dans le vieux presbytère familial devenu musée… Car Stéphane Labbe est désormais membre de la Brontë Society, qui contribue à préserver l’héritage de la fratrie.

Par cette biographie, qui vient d’être traduite en chinois, il y apporte une jolie contribution. Qui donne une furieuse envie de relire Charlotte, Emily et Anne.

Par Philippe Gestin / Le Trégor

2016

Les Brontë en français

Le-Palais-de-la-mortEn 2013, la sortie du livre «Le Palais de la Mort» aux éditions Hermann nous permet de lire de brefs textes rédigés en français par Charlotte et Emily Brontë, alors qu’elles avaient 26 et 24 ans. Ces exercices de rédaction, réalisés à Bruxelles en 1842 et 1843 lors des études des deux sœurs au pensionnat Héger, nous donnent un aperçu du style et de la personnalité des écrivaines qui, quelques années plus tard, allaient publier Jane Eyre et Les Hauts de Hurlevent.

Les textes qu’elles soumettaient alors à leur professeur, Constantin Héger, ne ressemblent guère à des devoirs d’écolières. Les deux sœurs étaient déjà des jeunes femmes qui s’étaient formées à la littérature depuis leur plus tendre enfance par la rédaction de poèmes, de nouvelles et de pièces littéraires. Écrire en français avec style et élégance constituait pour elles un défi, et le niveau de langue dont elles témoignèrent attestent que la langue de Molière leur fut un moyen d’expression véritable leur permettant d’aborder de nouveaux sujets.

L’ambitieuse Charlotte s’était déjà initiée au français dans son jeune âge : «à 13 ans, elle écrivit en français une histoire intitulée L’Enfant ; à 14 ans, elle traduisit le premier livre de la Henriade de Voltaire ; à 15 ans, elle remporta le prix de français de l’école de Roe Head ; à 16 ans, elle écrivit en français une lettre passionnée, bien que remplie d’erreurs.» P.9 En arrivant au pensionnat Héger, Charlotte avait donc acquis une bonne base de grammaire et un vocabulaire étendu en français.

Si la mort de leur tante Branwell mis fin à leur semestre et obligea Charlotte et Emily à revenir précipitamment à Haworth, Monsieur et madame Héger leur offrirent de revenir pour poursuivre leurs études, tout en donnant des cours d’anglais à leurs élèves. Emily déclina l’offre, mais Charlotte, éperdument amoureuse de monsieur Héger, accepta avec gratitude de revenir seule à Bruxelles l’année suivante.

«Le Palais de la Mort» rassemble une sélection des textes que monsieur Héger suggéra à ses deux élèves anglaises pendant leur séjour sur le Continent. Ces textes sont particulièrement éloquents pour nous révéler le caractère unique de chacune des sœurs.

 

L’ingratitude, par Charlotte Brontë

16 mars 1842

Ce petit conte moral raconte l’histoire d’un jeune rat de campagne, qui trouve la mort après avoir quitté un père aimant pour aller à l’aventure. En lisant ce bref récit, je ne pouvais m’empêcher de reconnaître dans cette métaphore les mésaventures du frère des sœurs Brontë, Branwell, entre autres lors de son premier voyage à Londres. Nous savons que l’attitude de Charlotte face à l’échec et à la déchéance de son frère comportait beaucoup d’amertume. Après avoir été la fierté et l’espoir adulé de toute la famille dans sa jeunesse, Branwell échoua tous ses projets de carrière, que ce soit à titre de portraitiste, d’écrivain, de précepteur ou d’employé des chemins de fer. Sa dépendance à l’alcool et à l’opium causa cette déchéance, pour finalement l’entraîner vers une mort prématurée.

L'ingratitude«Un Rat, las de la vie des villes, et des cours; (car il avait joué son rôle aux palais des rois et aux salons des grand seigneurs) un rat, que l’expérience avait rendu sage, enfin, un rat qui de courtisan était devenu philosophe, s’était retiré à sa maison de campagne (un trou dans le tronc d’un grand ormeau) où il vivait en ermite et dévouait tout son temps et tous ses soins à l’éducation de son fils unique.

Le jeune rat qui n’avait pas encore reçu de ces leçons sévères mais salutaires que donne l’expérience, était un peu étourdi; les sages conseils de son père lui semblaient ennuyeux; l’ombre et la tranquillité des bois, au lieu de calmer son esprit, le fatiguaient. Il s’impatientait de voyager et de voir le monde.

Un beau matin, il se levait de bonne heure, il fit un petit paquet de fromage et de grain, et sans mot dire à personne l’ingrat abandonna son père et le logis paternel et partit pour des pays inconnus.

D’abord tout lui parut charmant; les fleurs étaient d’une fraîcheur, les arbres d’une verdure qu’il n’avait jamais vues chez lui – et puis, il vit tant de merveilles; un animal avec une queue plus grande que son corps (c’était un écureuil) une petite bête qui portait sa maison sur son dos, (c’était un limaçon). Au bout de quelques heures il approcha une ferme, un odeur de cuisine l’attira, il entra dans la bassecour – là il vit une espèce d’oiseau gigantesque qui faisait un horrible bruit en marchant d’un air fier et orgueilleux. Or, cet oiseau était un dindon, mais notre rat le prit pour un monstre, et effrayé de son aspect, il s’enfuyait sur le champ.

Vers le soir il entra dans un bois, lassé et fatigué il s’assit au pied d’un arbre, il ouvrait son petit paquet, mangeait son souper, et se couchait.

S’éveillant avec l’alouette – il sentit ses membres engourdis de froid, son lit dur le faisait mal; alors il se souvenait de son père, l’ingrat rappellait les soins, et la tendresse du bon vieux rat, il formait des vaines résolutions pour l’avenir, mais c’était trop tard, le froid avait gelé son sang. L’Expérience fut pour lui une maîtresse austère, elle ne lui donna qu’une leçon et qu’une punition, c’étaient la mort.

Le lendemain un bucheron trouva le cadavre, il ne le regarda que comme un objet dégoutant et le poussa de son pied en passant, sans penser que là gisait le fils ingrat d’un tendre père.»

 

Le Chat, par Emily Brontë

15 mai 1842 

En 1842, Emily Brontë quitte l’Angleterre avec sa sœur Charlotte pour parfaire son éducation au pensionnat Héger à Bruxelles. Durant neuf mois, elle reçoit l’enseignement de Constantin Héger, qui lui apprend à écrire le français. Neuf des devoirs d’Emily rédigés pendant cette période ont été retrouvés. Truffés de fautes et de maladresses, ce sont les rédactions d’une étudiante qui résiste tant bien que mal à l’autorité et à la rigueur de la langue française. Dans son devoir intitulé «Le chat», une métaphore ironique sur la nature humaine, nous retrouvons l’apologie de la misanthropie dont faisait preuve l’auteure des Hauts de Hurlevent.

«Je puis dire avec sincérité, que j’aime les chats ; aussi je sais rendre des très bonnes raisons, pourquoi ceux qui les haïssent, ont tort.

Un chat est un animal qui a plus des sentiments humains que presque tout autre être. Nous ne pouvons soutenir une comparaison avec le chien, il est infiniment trop bon : (mais) mais le chat, encore qu’il diffère en quelques points physiques, est extrêmement semblable à nous en disposition.

Il peut être des gens, en vérité, qui diraient que cette ressemblance ne lui approche qu’aux hommes les plus méchants ; qu’elle est bornée à son excès d’hypocrisie, de cruauté, et d’ingratitude ; vices détestables dans notre race et également odieux en celle des chats. Sans disputer les limites que ces individus mettent à notre affinité, je réponds, que si l’hypocrisie, de cruauté et l’ingratitude sont exclusivement la propriété des méchants, cette classe renferme tout le monde ; notre éducation développe une de ces qualités en grande perfection, les autres fleurissent sans soins, et loin de les condamner, nous regardons tous les trois, avec beaucoup de complaisance. Un chat, pour son intérêt propre cache quelquefois sa misanthropie sous une apparence de douceur très aimable ; au lieu d’ar­racher ce qu’il désire de la main de son maître il s’approche d’un air caressant, frotte sa jolie petite tête contre lui, et avance une patte dont la touche est douce comme le (che) duvet. Lorsqu’il est venu à bout, il reprend son caractère de Timon, et cette finesse est nommée l’hypocrisie en lui, en nous-mêmes, nous lui donnons un autre nom, c’est la politesse et celui qui ne l’employait pas pour déguiser ses vrais sentiments serait bientôt chassé de société

Malgré les nombreuses imperfections des devoirs de Bruxelles de Charlotte et d’Emily Brontë, il est fascinant pour un francophone de lire dans le texte ces auteures dont les chefs d’œuvres sont parvenus jusqu’à nous à travers les filtres de la traduction.

Manguel & Brontë

Petite fille lisant-photographe inconnuEn relisant le fascinant essai Une histoire de la lecture d’Alberto Manguel publié en 1996, plus précisément le chapitre traitant du puissant pouvoir d’évasion que nous offrent les livres, j’ai retrouvé avec bonheur un bref extrait au sujet des sœurs Brontë :

«La romancière Anita Desai, que sa famille appelait, dans son enfance, ‘ lese ratte ’ ou rat lecteur, un rat de bibliothèque, se rappelle comment, lorsqu’elle découvrit à neuf ans Les Hauts de Hurlevent, son univers personnel, ‘’un bungalow de la vieille ville de Delhi, avec ses vérandas, ses murs enduits de plâtre, ses ventilateurs aux plafonds, son jardin planté de papayers et de goyaviers pleins de perroquets stridents, la poussière granuleuse qui se déposait sur les pages d’un livre avant qu’on ait le temps de les tourner, tout cela s’estompa. Ce qui était devenu réel, d’une réalité éblouissante, par le pouvoir et la magie de la plume d’Emily Brontë, c’était les landes du Yorkshire, la bruyère battue par l’orage, les tourments de ses habitants errant angoissés sous la pluie et le grésil, en lançant du fond de leurs cœurs brisés des appels auxquels seuls répondaient des fantômes.’’ Les mots écrits par Emily Brontë pour décrire une jeune fille en Angleterre en 1847 servaient à illuminer une jeune fille en Inde en 1946. » pp. 247-248

Ce témoignage me rappela l’effet similaire que m’avait procuré la lecture du roman Jane Eyre de Charlotte Brontë, vers l’âge de 11 ou 12 ans. Mon univers d’alors s’évanouit dernière un rideau de brume fraîche sur la lande anglaise, derrière les belles tentures épaisses du manoir de Thornfield, alors que la voix feutrée de Charlotte Brontë chuchotait à mon âme «tu n’es pas seule à souffrir, je comprends ce que tu ressens». Je fus alors happée dans son monde secret, solitaire et silencieux, comme si enfin une main secourable avait jailli du néant pour m’extirper de ma réalité douloureuse, permettant à mon âme de s’épanouir, en toute liberté, dans les vastes paysages du Yorkshire, de se régénérer en respirant à pleins poumons ses antiques vents d’orage.

Toujours dans l’essai de Manguel, une deuxième et dernière évocation des Brontë à la page 269 révèle d’autre part cet effet particulier que peuvent avoir les romans de femmes sur les autres femmes qui les lisent : «…les œuvres de Marguerite de Navarre, La Princesse de Clèves de madame de La Fayette et les romans des sœurs Brontë et de Jane Austen doivent beaucoup à la lecture de la littérature sentimentale. Comme le fait remarquer la critique anglaise Kate Flint, la lecture de ces romans n’offrait pas seulement à la lectrice l’occasion ‘’de se réfugier dans la passivité induite par l’opium de la fiction. De façon bien plus intéressante, elle lui permettait de prendre conscience de sa personnalité et de savoir qu’elle n’était pas seule à le faire.’’ Dès les temps les plus reculés, les lectrices ont trouvé des moyens de subvertir le matériau que la société plaçait sur leurs étagères.»

SUBVERSIF, voilà le mot qui caractérise bien l’effet que les  sœurs Brontë ont eu sur moi !

Les filles de Jane (3) : Laura Willowes

Laura Willowes de Sylvia Townsend Warner a été publié pour la première fois en 1926. Dès les premières pages de ce roman très «british» qui se déroule au début des années 1900, il m’apparaissait évident que l’héroïne partageait plusieurs traits de caractère avec la Jane Eyre de Charlotte Brontë, même si aucune mention à cet œuvre ne figure dans le livre de Warner.

© Felicia Olin

Laura Willowes

Tout comme Jane, Laura Willowes est éprise d’absolu et de liberté ; elle est amoureuse des livres et bien éduquée ; elle possède un physique des plus ordinaire. Célibataire, elle se voit confinée pendant des années au rôle de «tante Lolly» auprès de ses neveux et nièces, un rôle qui n’est pas sans évoquer par moments les frustrations du métier de gouvernante décrites par les sœurs Brontë dans leurs œuvres.

Et puis un jour, la fantaisie s’empara d’elle… C’était dans une petite boutique de Londres qui ne paye pas de mine, une de celles qui vend des fleurs, des fruits et des légumes dans un joyeux désordre campagnard. Laura y entre, comme poussée par une force mystérieuse, envoûtante. Et tout à coup elle oublie tout. Elle oublia la boutique, les autres clients. Elle oublia l’air de froid de l’hiver, les gens qui marchaient sur les trottoirs mouillés. Elle avait l’impression de se trouver seule dans un verger à la nuit tombante, les bras tendus vers le canevas de feuilles et de fruits, cherchant des doigts les courbes rebondies des fruits parmi les courbes sans relief des feuilles. Elle achète de magnifiques chrysanthèmes, d’un grenat profond au centre et jaune fauve à l’extérieur. Pour étoffer le bouquet, l’épicier lui offre des branches de hêtre à l’odeur de forêt bruissante et obscure.

 -D’où viennent-elles ?

-De la région des Chenies, Madame…

 C’est tout décidé, elle quitte Londres pour s’installer dans le petit village de Great Mop. Et là c’est LA révélation. Dans ce petit coin reculé d’Angleterre, le plus perdu et le plus reculé qui soit, Laura renaît à la vie, la sienne, celle de la terre, de ses odeurs, des forêts et des puissances occultes qui y sommeillent.»

Le puissant et étrange appel de la nature entendu par Laura chez l’épicier à travers cette branche de hêtre n’est pas sans évoquer celui d’Edward Rochester appelant Jane Eyre dans la vent alors qu’elle habite chez St. John Rivers ; un appel qui l’a fait retourner immédiatement à Thornfield Hall. Dans le cas de Laura Willowes, celui qui l’appelle à Great Mop est certainement tout aussi fascinant, bourru, peu commode et énigmatique que Mr Rochester : il s’agit du Diable lui-même…

Les filles de Jane (2) : Margaret Lea

Existe-t-il un livre qui pourrait amalgamer la grande fascination que j’ai vécu en lisant le roman Jane Eyre de Charlotte Brontë et la profonde répulsion que j’ai ressentie en lisant Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë ? Oui, un tel livre existe, il s’agit du roman Le treizième conte de Diane Setterfield, publié en 2006.

© Vanessa Bell

Margaret Lea

J’ai d’abord adoré l’héroïne du roman Le treizième conte, Margaret Lea. Nous la découvrons dans les rangées d’ouvrages rares et anciens de la petite librairie de son père, où elle passe la majeure partie de ses temps libres depuis l’enfance. Tout comme Jane, Margaret est une jeune fille ordinaire, recluse et solitaire, qui aime vivre dans les livres. Parmi ses romans favoris, elle indique dès les premières pages qu’il s’agit de Jane Eyre et des Hauts de Hurlevent de Charlotte et Emily Brontë. Elle adore également les biographies et a publié un essai universitaire sur le sujet.

J’aurais volontiers passé les 500 pages du Treizième conte dans cette librairie avec l’attachante Margaret, mais voilà qu’elle reçoit une lettre l’invitant à rédiger la vie d’une auteure célèbre et énigmatique, Vida Winter. Elle se rend donc au domicile de l’écrivaine, dans les landes du Yorkshire (le pays des sœurs Brontë), et nous voilà tout à coup happé dans les méandres d’une histoire étrange et tortueuse, aux multiples résonances brontënnes.

De Jane Eyre, nous retrouvons dans Le Treizième conte de nombreuses mentions du roman de Charlotte Brontë, mais aussi : la maltraitance, l’abandon et la solitude pendant l’enfance ; le personnage de la folle cachée au grenier ; une maison hantée puis incendiée ; une étonnante gouvernante. Des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, nous retrouvons :  le récit dans le récit ; le thème de la gémellité, entre autres avec le couple Charlie-Isabelle (qui n’est pas sans évoquer clairement celui d’Heathcliff-Cathy) ; la maison familiale, Angelfield qui, à l’instar de Hurlevent, tombe en décrépitude en reflétant la chute morale et la perversité de ses habitants ; le narrateur du roman (Margaret) qui transcrit minutieusement l’étrange histoire qui lui est racontée par Vida Winter, tout comme Mr Lockwood transcrivait le récit de Nelly Dean dans le roman d’Emily Brontë.

Plusieurs références à d’autres romans se retrouvent également dans la structure et les scènes du Treizième conte : Dans les coulisses du musée de Kate Atkinson, Les autres de Tom Tryon, Le tour d’écrou d’Henry James, La femme en blanc de Wilkie Collins…

Une semaine seulement après sa publication, Le treizième conte se retrouvait numéro 1 des best-sellers du New York Times et les droits cinématographiques furent vendus à David Heyman, le producteur d’Harry Potter. Je ne partage malheureusement pas cet enthousiasme. Certaines scènes du livre ont suscité en moi autant de malaise et de dégoût que celles des Hauts de Hurlevent. La structure narrative du livre est parfois beaucoup trop alambiquée pour rien. Sans le personnage de Margaret Lea et les bribes de sa touchante histoire personnelle, relatée à travers les transcriptions du récit oppressant de Vida Winter, je crois que j’aurais vite abandonné ma lecture.

Les filles de Jane (1) : Lily McEvoy

En faisant le tour de ma bibliothèque, je me rends compte que j’ai toujours cherché à en savoir plus sur l’étonnant personnage de Jane Eyre et, par le fait même, à en savoir plus sur moi-même. Lorsque j’ai lu ce roman de Charlotte Brontë à l’âge de 12 ans, l’étrange petite héroïne m’a littéralement sauvé la vie. Par la suite, j’ai toujours cherché dans les milliers de livres que j’ai lu d’autres incarnations littéraires de Jane, d’autres héroïnes de la trempe de Miss Eyre. Fort heureusement, pour mon plus grand plaisir, j’en ai trouvé quelques-unes au fil de mes lectures. Voici donc, dans cette série d’articles, les «filles de Jane» qui m’ont le plus marquée.

© Jean-Jacques Henner (1819-1916)

Lily McEvoy

Lorsque j’ai lu le roman L’évocation de l’auteure québécoise Martine Desjardins, publié en 2005 chez Leméac (récipiendaire du Prix Ringuet en 2006), je me suis retrouvée pour la première fois ⎯ depuis mes 12 ans ⎯ dans une écriture magistralement brontëenne. C’était comme si les spectres d’Emily, d’Anne et de Charlotte Brontë se réincarnaient dans chacun des mots de ce livre superbement écrit. J’emploie ici le mot «spectres» de façon délibérée, puisque Martine Desjardins s’inspire du roman gothique dans ses œuvres, tout comme les sœurs Brontë.

Se déroulant au début du XIXe siècle dans le comté de Bellechasse au Québec, le roman raconte comment Lily McEvoy exorcise son passé grâce au sel purificateur de la mine de son père, «emporté par une puissante alchimie littéraire où se confondent histoire et légendes» (note de l’éditeur). À l’instar des célèbres auteures anglaises, l’héroïne du roman est d’origine irlandaise. Jeune femme étrange, célibataire et solitaire, Lily présente un mélange fascinant des personnages brontëens Jane Eyre et Catherine Earnshaw des Hauts de Hurlevent. Les liens qu’entretient Lily avec son valet de ferme, Titus (un enfant trouvé), rappellent d’ailleurs par moments le couple Cathy-Heathcliff des Hauts de Hurlevent. Mais la ressemblance ne s’arrête pas là.

Une scène de L’évocation (page 34) s’inspire directement d’une scène marquante des premiers chapitres du roman Jane Eyre. On y découvre la petite Lily répondant avec aplomb aux questions existentielles de Monseigneur Briand, une reprise savoureuse de la scène du roman de Charlotte Brontë où la petite Jane répond sans broncher aux questions du terrible révérend Brocklehurst :

«-As-tu peur du démon ?

-Très peur, Monseigneur, et de l’enfer aussi.

-Que dois-tu faire pour ne pas tomber dans son étang de souffre et de feu ?

-Je dois veiller à toujours manger très salé.

À ces mots, l’évêque avait dressé sa main baguée et pris un air courroucé.»

Par ailleurs, si la lande aride et venteuse des romans des Brontë offrait ce pont symbolique entre les états d’âme des personnages et le paysage, propre au mouvement romantique de la littérature du XIXe siècle, nous retrouvons dans l’inquiétante et corrosive mine de sel de L’Évocation une brillante métaphore de la rancune de Lily McEvoy, qu’elle cultive soigneusement tout au long de sa vie.

On retrouve également dans L’Évocation des phénomènes étranges et des créatures des légendes irlandaises, comme si la fidèle Tabby des sœurs Brontë, avec ses contes et légendes du Yorkshire, se mêlait tout à coup de la narration du roman.

Enfin, une série de personnages marquants de l’époque : amiral, lieutenant, gouverneur, monseigneur, intendant… défile dans le roman de Desjardins comme si l’auteure dressait la chronique de son monde inventé à la manière des juvenilias des Brontë.

Après avoir lu L’évocation, je me suis précipitée avec délectation sur Le cercle de Clara de Martine Desjardins, publié pour la première fois en 1997. Ce magnifique roman de l’auteure n’est pas sans rappeler la célèbre nouvelle The Yellow Wallpaper de Charlotte Perkins Gilman publiée en 1892.

En 2009, Martine Desjardins publiait Maleficium aux éditions Alto (prix Jacques Brossard). À cette occasion, j’ai eu l’immense privilège de rencontrer Martine Desjardins au Salon du livre de Québec et de recevoir une dédicace pour mon exemplaire de Maleficium. Je ne peux m’empêcher d’imaginer combien les sœurs Brontë adoreraient cette auteure discrète et, surtout, ses livres remplis de mystères incandescents. Pour ma part, j’attends avec impatience son prochain livre !