La genèse de Jane Eyre via Bookwitty

Charlotte Brontë par Joan Hassal

Une belle traduction par Camille de l’article fort éclairant d’Augusta Leopold Tales of a Juvenile Genius: The Fantasy Worlds of Charlotte Brontë  est parue récemment sur le site web Bookwitty.

Voici la version intégrale de cet article qui nous éclaire au sujet de la genèse du roman Jane Eyre de Charlotte Brontë :

«Charlotte Brontë est l’un des plus grands noms de la littérature anglaise. Elle et ses sœurs, Emily et Anne, ont signé quelques uns des plus beaux textes du XIXème siècle. Si ses principaux romans, Shirley et Villette, sont aujourd’hui encore salués par la critique, Jane Eyre reste le chef-d’œuvre indiscutable de Charlotte Brontë.

Jane Eyre, un roman classique et révolutionnaire

Ce roman retrace la vie de l’héroïne éponyme et son passage à l’âge adulte, lorsqu’elle devient gouvernante et tombe amoureuse du mystérieux et imprévisible M. Rochester.

Jane Eyre est, à maints égards, un roman révolutionnaire. Explorant les thèmes du classicisme, de l’expression féminine et de la sexualité, il se démarque par le recours à l’intériorisation. Ce procédé a consacré Charlotte Brontë en tant que « première historienne de la conscience privée » et précurseur de Joyce et de Proust.

Jane Eyre est également considéré comme l’un des meilleurs exemples de la littérature gothique, réunissant de nombreuses références du genre, notamment une atmosphère mystérieuse et inquiétante, un héros byronien, la révélation de secrets sinistres et le recours au surnaturel. Le génie de Brontë tient en partie à l’équilibre qu’elle parvient à maintenir entre ses personnages, la critique sociale et une atmosphère singulière, ne laissant aucun doute sur l’étendue de son talent et sa place parmi les auteurs les plus éminents.

Genèse d’un chef-d’oeuvre

À présent que l’essentiel a été rappelé, il paraît utile de signaler que Jane Eyre ne sort pas de nulle part. Cette œuvre est le fruit d’un « apprentissage long et laborieux de l’écriture », dont les premiers résultats furent des plus surprenants. Voici une brève introduction aux œuvres de jeunesse de Charlotte Brontë, qui contiennent les prémisses attachantes, et parfois embarrassantes, de son style remarquable entre tous.

Charlotte Brontë se lança dans la littérature après une expérience bouleversante et traumatisante de l’école. Elle fut envoyée avec trois de ses sœurs, Emily, Maria et Elisabeth, au Clergy Daughters’ School à Cowan Bridge, à Lancashire. La dureté de ce nouvel environnement et la violence des enseignants lui inspirèrent la Lowood School dans Jane Eyre.

Très vite, les mauvais traitements infligés aux Brontë eurent des conséquences tragiques : scolarisées en août 1824, Maria et Elizabeth moururent toutes deux de la tuberculose en juin 1825. Charlotte et Emily furent par la suite retirées de l’école et retournèrent vivre auprès de leur père, de leur plus jeune sœur Anne et de leur frère Branwell. La fratrie réunie se mit dès lors à créer des jeux et à écrire des histoires ayant pour cadre un monde imaginaire.

Une fratrie d’écrivains en herbe

Le Jeu des Insulaires est l’une de leurs premières tentatives littéraires. Écrits en 1829, quand Charlotte n’avait que treize ans, ces contes décrivent une île idyllique sur laquelle se trouve une école somptueuse, à l’opposé de leur précédent environnement scolaire.

Sur cette île, à la place des élèves affamés et éreintés de Cowan Bridge, se trouvent un Petit Roi et des Petites Reines. Le jeune âge de Brontë se traduit dans ces contes par une imagination débridée et une survalorisation de soi très enfantine. Brontë décrit « l’école-palais » avec emphase et une naïveté attachante.

« Se tenant au milieu du hall, une statue colossale tenait dans chaque main une caisse de cristal de laquelle s’épanchait un jet d’eau claire qui se fendait en milliers de diamants et de perles qui tombaient dans un bassin d’or pur, disparaissant à travers une ouverture, et montaient de nouveau dans les différentes parties du parc où ils jaillissaient sous la forme d’une brillante fontaine. »

Néanmoins, il ne s’agit pas de simples utopies. De nombreux ennemis et « mauvais enfants » vivent également sur l’île et l’école possède un donjon, avec des instruments de torture, dont seules Emily et Charlotte détiennent les clés (afin de s’assurer de leur bon usage). Avec cette allégresse morbide qu’ont souvent les enfants, Brontë prend le pouvoir et se place avec toute sa fratrie au-dessus de leur entourage (« J’ai oublié de mentionner que Branwell possédait un gourdin noir avec lequel il frappait les enfants occasionnellement et, la plupart du temps, impitoyablement »).

Brontë, pionnière de la fanfiction

L’île est également peuplée par les personnalités préférées de Charlotte, dans un genre qu’on nommerait aujourd’hui fanfiction.

Brontë était subjuguée par le Duc de Wellington et ses deux fils, Arthur, le Marquis de Duoro, et Lord Charles Wellesley. Tous trois sont très présents dans ses œuvres de jeunesse.

Dans Le Jeu des Insulaires, ils sont invités par les Brontë pour régner sur l’île où ils sont finalement kidnappés, empoisonnés et blessés au cours d’une bataille, sous le regard attentif de la fratrie Brontë qui se tient en retrait et chronique les faits.

Malgré la présence de certains éléments qui reflètent ses œuvres futures, notamment l’horreur surnaturelle et les héros byroniens, ces contes sont très clairement des histoires d’enfants. Les intrigues sont fragmentaires et se résolvent de manière improbable grâce à de mirobolantes coïncidences. L’intérêt et le charme du Jeu des Insulaires résident principalement dans la mise en œuvre de l’imagination foisonnante de la jeune Charlotte Brontë. Il convient de les lire comme les débuts balbutiants d’un écrivain de grande renommée.

Charlotte et les livres miniatures

En dépit de son âge, Brontë était précoce et confiante en sa vocation, allant jusqu’à signer quelques-unes de ses œuvres « la géniale C.B. ». Et malgré la qualité littéraire discutable de ses premiers textes, elle est parvenue au fil des années à se rendre digne de ce titre autoproclamé, s’acharnant avec zèle et dévouement dans son travail. C’est à cette époque qu’elle commença avec son frère Branwell à confectionner des livres miniatures pour contenir leurs histoires.

Ils réalisèrent ainsi neuf livres de 3,5 cm par 5 cm, reliés manuellement et composés de cahiers recouverts d’une écriture microscopique, d’illustrations et de nombreuses cartes. Avec des bouts de papiers et des traits de crayons maladroits, Brontë et son frère ont réussi à créer des objets d’une beauté fascinante, à la hauteur du monde fantastique qu’ils ont créé. Ces livres miniatures rassemblent les premières séries d’histoires qui seront par la suite au coeur des œuvres des Brontë, réunies à l’époque sous le titre de La Confédération de Glass Town et connues plus tard sous le nom du Royaume d’Angria.

Le déclic des soldats de bois

La genèse de la saga du Royaume d’Angria date de 1827 et du jour où Branwell reçoit douze soldats de bois. Dès lors, les enfants commencèrent à imaginer un monde et une histoire autour de ces figurines.

À cette même époque, la lecture du Blackwood’s Magazine les introduisit à la figure héroïque de Byron, ainsi qu’à un grand nombre de récits d’aventures et d’horreur se déroulant en Afrique. L’histoire qu’ils ont créée a pour cadre l’ouest du royaume africain, colonisé par les « Douze », vainqueurs face aux indigènes Ashantees et fondateurs de la cité de Glass Town, rebaptisée Verdopolis. En 1832, Emily et Anne décidèrent de créer leur propre royaume, Gondal, tandis que Charlotte et Branwell continuèrent d’écrire l’histoire originale, centrée sur l’expansion à l’est de Verdopolis, en vue de créer le nouveau royaume d’Angria.

Les personnages évoluent. Arthur devient le Duc de Zamorna, un héros byronien énigmatique, et Charles devient Charles Townsend, un narrateur à la langue bien pendue.

Le Nain vert

La nouvelle Le Nain Vert révèle l’étendue de l’imagination et du talent de Charlotte Brontë. Délaissant son protagoniste, le Duc de Zamorna, elle explore les générations antérieures au Duc.

L’intrigue met en scène une jeune héroïne romantique, Lady Emily Charlesworth, écartelée entre deux prétendants : le premier, un artiste en difficulté au passé mystérieux ; le second, un aristocrate arrogant et possessif. Brontë fait ici appel à un grand nombre de ressorts gothiques : des amants séparés, des masques qui tombent et des héroïnes kidnappées.

Brontë, qui se projette dans une Afrique fantasmée, décrit un monde de compétitions de tir-à-l’arc, de forteresses, et une société inspirée de la période de la Régence, dans ce qui semble proche de ce que l’on verrait aujourd’hui comme une nouvelle fantastique anglaise. Elle écrit dans une perspective précolonialiste, les colons étant présentés comme les occupants légitimes des indigènes Ashantees et de leurs alliés au Sénégal.

Le Nain Vert fait le grand écart entre le passé et le futur. Le traitement narratif est encore très enfantin et, tout comme dans le Jeu des Insulaires, le Duc de Wellington offre une résolution surprenante à tous les conflits. Cette nouvelle, construite sur de nombreuses intrigues politiques et déceptions amoureuses, marque un raffinement certain dans l’écriture de Brontë et s’impose comme une œuvre solide et cohérente. Bien que le sens de l’aventure et de l’exotisme y soit très appuyé, loin du ton posé et réaliste de Jane Eyre, Le Nain Vert pose les premières interrogations en matière de narration qui préoccuperont Brontë pour le reste de ses jours.

L’ouverture à la poésie

La jeune Charlotte fait ici son entrée en littérature et consolide peu à peu son expérience d’écrivain. En même temps qu’elle développe son monde imaginaire, elle continue d’explorer d’autres voies d’expression.

Une des pièces les plus fascinantes qu’elle ait produite à cette époque reste son poème Richard Cœur de Lion et Blondel. La narration du poème repose sur les légendes et le folklore liés à Richard Cœur de Lion, en l’occurrence son emprisonnement en Autriche à son retour des Croisades et sa rencontre avec le troubadour Blondel qui l’aidera à s’échapper. Le poème décrit le moment où Blondel découvre le roi.

L’écriture sophistiquée et romantique nuance la dimension sinistre du genre gothique. Les descriptions de la nature et les nombreuses références oniriques rappellent le Prélude de Wordsworth :

« Oh ! comme cette souche se remplit au-dessus de la rivière, et se mêle de son doux murmure,
À la véritable fontaine du Chant divin, se remplit. »

Ce poème témoigne d’une sensibilité différente de celle de ses autres œuvres. Certes il manque la passion à laquelle Brontë est souvent associée. Cependant, son talent et son intérêt pour la poésie sont déjà bien présents et trouveront par la suite un juste écho dans Jane Eyre dont la dimension poétique est indéniable.

Les Contes d’Angria

Avec les années, Charlotte et Branwell continuent de s’immerger dans le royaume d’Angria, Branwell développant les histoires militaires et Charlotte se concentrant plutôt sur les interactions sociales et autres intrigues amoureuses. L’écriture de ces histoires se poursuit au-delà de ces seules œuvres de jeunesse, puisque Brontë avait 22 ans en 1838 quand elle écrivit ses dernières histoires angriennes.

L’apogée de la saga est indéniablement les cinq nouvelles intitulées Contes d’Angria. Charles Townsend se fait une fois de plus le narrateur volubile des différents exploits de l’énigmatique et magnétique Duc de Zamorna. Les histoires sont principalement centrées sur la vie amoureuse du duc, écartelé entre deux maîtresses : sa femme impulsive et possessive qu’il aime pour sa pathétique dépendance envers lui, et son amour d’enfance, la loyale Mina Laury.

Vers le roman sentimental

C’est avec ces contes que Brontë affirme réellement sa démarche, à travers son univers fantaisiste et une chronologie minutieuse, trouvant l’essence de son art dans les tourments amoureux de ses personnages. Ces écrits se distinguent clairement des jeux d’enfants d’autrefois et deviennent un moyen pour Charlotte de peaufiner son style. Elle y démontre déjà sa capacité à penser l’enchevêtrement des relations et les liens entre les personnages ; un thème qui jouera un rôle central dans ses futurs romans, Shirley et Villette.

Elle explore les conflits et l’ambiguïté associés à l’amour et à la fidélité, ainsi que le cheminement intérieur lié aux émotions et au désir. Certaines interactions entre le duc et Mina peuvent nous paraitre très familières, en attestent ces propos de Mina au sujet du duc :

« Il était parfois plus qu’un être humain, il dépassait toute chose : tout sentiment, tout intérêt, toute peur ou espérance ou principes. Déconnecté de lui, mon esprit serait vierge – froid, mort, susceptible de susciter uniquement un sentiment de désespoir. »
Des propos qui pourraient très bien être tenus par Jane Eyre quand elle évoque son amour inéluctable pour Rochester :

« Je n’avais nulle intention de l’aimer ; le lecteur sait que j’ai ardemment travaillé afin d’extirper de mon âme les pousses d’amour là-bas détectées ; et maintenant, au premier instant où je le revois, elles reviennent vertes et solides ! Il m’obligeait à l’aimer, sans même me regarder. »

La consécration

Les Contes d’Angria sont le dernier témoignage de la vie imaginaire de Charlotte Brontë. Il s’ensuivra une longue pause dans son activité littéraire. Elle renouera avec l’écriture en 1846, à travers un recueil de poèmes et un roman, Le Professeur.

En 1847, elle publie Jane Eyre qui scelle sa carrière d’écrivain. Considéré à tort comme une première œuvre, ce roman est au contraire le fruit de nombreuses années de création. De ses loisirs d’enfance, Charlotte en a fait la matière première de son œuvre ainsi qu’un moment crucial de son histoire. Ces contes sont une parfaite introduction à l’art de la « géniale C.B. » et une excellente occasion de découvrir cette immense auteure.»

L’influence de l’artiste John Martin

John Martin - «Josué commandant au soleil de s’arrêter»
John Martin – «Josué commandant au soleil de s’arrêter»

Pendant la jeunesse des Brontë, on pouvait trouver sur les murs du presbytère de Haworth des gravures de l’artiste John Martin (1789-1854). Ces paysages bibliques, mélanges de néoclassicisme et de romantisme, contribuèrent à camper les décors du fabuleux monde imaginaire d’Angria, que les enfants Brontë inventèrent ensemble dans leur enfance. Plus précisément, trois gravures reproduisant des œuvres de John Martin, datant toutes des années 1820, ornaient les murs du presbytère de Haworth : Le festin de Balthazar, Le Déluge et Josué commandant au soleil de s’arrêter.

John Martin - «Le déluge»
John Martin – «Le déluge»

Les œuvres de John Martin mettaient le plus souvent en scène des paysages et des tableaux apocalyptiques tirés de la Bible, sa principale référence. «John Martin aimait reproduire les incendies, les éruptions de volcans et les déluges. Il peignait sans cesse d’immenses bâtiments d’époques antédiluviennes devant lesquels l’homme paraissait minuscule. Et il se consacrait à l’essor et au déclin des civilisations qui étaient pour lui une parabole de l’éphémère. (…) Le fantastique de ces œuvres était toujours grandiose, même si parfois il était aussi pompeux et théâtrale.» Extrait de «La peinture romantique» éditions Tashen, 1999, p. 71

John Martin - «Le festin de Balthazar»
John Martin – «Le festin de Balthazar»

Ces images montrant des palais somptueux et des foules en perditions inspirèrent sans aucun doute les nombreuses guerres du royaume d’Angria des petits Brontë, dont les premiers personnages furent inventés à partir des soldats jouets que possédait Branwell depuis juin 1826. Les magnifiques bâtiments baignés de lumière dans la gravure Josué commandant au soleil de s’arrêter auraient peut-être servi de modèle pour la Ville de verre d’Angria (Glasstown) ; l’immense place de la gravure Le festin de Balthazar auraient quant à elle pu servir de modèle pour l’un des nombreux palais d’Angria. Charlotte et Branwell, les principaux auteurs des premiers Juvenilia, connaissaient très bien ces gravures puisqu’ils réalisèrent des copies des œuvres de John Martin dans le cadre de leur apprentissage artistique.

Ce monde imaginaire des enfants Brontë atteignit rapidement un niveau de complexité étonnant, ayant sa géographie, son gouvernement, son administration, son histoire, et même ses journaux. Sans aucun doute, les œuvres de John Martin accrochées sur les murs du presbytère auront largement contribué à rendre plus tangible les décors de cet immense univers virtuel sorti de l’imagination débordante des enfants Brontë.

2016