L’écrin gris-bleu de l’écriture

© Geneviève Dael
© Geneviève Dael

Dans ses mémoires publiés en 1871, Ellen Nussey  évoquait sa première visite chez son amie Charlotte Brontë au presbytère d’Haworth, en 1833. À cette époque, la majorité des murs de la maison des écrivaines anglaises étaient teints en gris-bleu «gorge de pigeon», dont on voit encore quelques vestiges dans la chambre d’enfants à l’étage du Musée Brontë. Certains biographes ajoutent que la maison était alors exempte de rideaux et de tapis, le révérend Patrick Brontë craignant particulièrement les incendies.

En façade, les fenêtres du presbytère donnaient sur un petit jardin flanqué de quelques arbustes, dont le muret de pierre délimitait la frontière avec le cimetière d’Haworth. De ces fenêtres, les trois sœurs pouvaient contempler le clocher de l’église,  qui sonnait régulièrement le glas en raison du taux exceptionnellement élevé de mortalité dans le village, en raison de l’insalubrité de l’approvisionnement en eau potable. Côté cours, les fenêtres offraient une vue imprenable sur lande.

Les célèbres romans Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et La locataire de Wildfell Hall furent écrits en bonne partie dans la salle à manger du presbytère, dans cet environnement gris-bleu  quelque peu austère. Pendant la journée, les trois sœurs utilisaient leurs quelques temps libres (en dehors de leurs nombreuses tâches domestiques) pour rédiger des premiers jets de textes, que ce soit à leurs précieux écritoires portatifs ou dans des carnets, dans les différentes pièces de la maison ou sur la lande. Le soir venu, elles se réunissaient dans la salle à manger pour partager ces écrits, les commenter, les classer et les recopier proprement.

Si les amateurs des Brontë accordent une attention vénérable aux divers objets leurs ayant appartenus (aujourd’hui soigneusement conservés dans des musées), cette salle à manger aux murs gris-bleu  demeure l’épicentre de la création romanesque pour ces filles de pasteur protestant. Utilisé aux heures des repas et parfois pour recevoir des visiteurs, ce lieu se transformait en véritable atelier d’écriture à la tombée du jour pour accommoder leur petit cercle littéraire des plus inusité et secret.

© Geneviève Dael (détail)
© Geneviève Dael (détail)

Les pièces du Musée Brontë proposent aujourd’hui un décor datant de l’époque du mariage et de la célébrité de Charlotte (après le décès de ses sœurs), où elle avait agrandit la salle à manger, aménager un bureau pour son époux dans la pièce adjacente et ajouté du papier-peint, des tapis et des rideaux dans plusieurs pièces (dont la salle à manger, en cramoisie), plus au goût du jour à l’époque victorienne. Si j’admets volontiers que cet hommage à la plus connue des trois sœurs demeure pertinent, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’un jour la salle à manger du Musée Brontë soit restituée dans son état original du vivant d’Emily et d’Anne, comme si ces murs gris-bleu pouvaient mieux révéler, tel un léger voile de brume, les secrets de leurs vies trop brèves et moins bien documentées que celle de Charlotte.

Par ailleurs, ces murs gris-bleu ne furent-ils pas témoins d’une situation tout à fait exceptionnelle dans l’histoire de la littérature, puisqu’elle a engendré trois écrivaines de talent et trois chefs-d’œuvre du romantisme anglais et ce, dans la même famille ? À mon sens, ce fait mériterait à lui seul cette réhabilitation du fameux gris-bleu «gorge de pigeon» de la salle à manger du Musée Brontë.

Noël avec les Brontë – Lettre à Southey

© Mark Davis
© Mark Davis

Pendant la période des Fêtes en 1836, les enfants Brontë se retrouvent réunis au presbytère d’Haworth avec leur père et leur tante, après avoir vécu chacun de leur côté quelques expériences décevantes. D’une part, Branwell revint bredouille de son voyage à Londres, où il devait vraisemblablement entrer à la Royal Academy afin de devenir peintre. D’autre part, Emily ne supporta guère d’être éloignée de la maison plus de trois mois pendant ses études au pensionnat Roe Head, duquel elle revint très malade. Enfin, Charlotte raconta dans ses lettres à son amie Ellen Nussey combien sa première expérience d’institutrice à Roe Head fut pour elle particulièrement éprouvante.

Les carrières de peintre ou de gouvernante ne semblant plus être des options à leur portée, les Brontë reconsidérèrent leur première ambition : la littérature. Depuis les sagas et les petits journaux de leur enfance, les Brontë n’avaient en effet jamais cessé d’écrire.

Branwell fut le premier à solliciter un avis extérieur afin de déterminer si sa plume pourrait lui permettre d’en vivre. Il écrivit au Blackwood’s Magazine et au poète William Wordsworth, desquels il ne reçut aucune réponse. Le 29 décembre, Charlotte écrivit à son tour, cette fois au poète Robert Southey, lui soumettant quelques-uns de ses poèmes (cette lettre ne sera malheureusement pas conservée par Southey). Les vacances des Fêtes s’achevèrent sans que Charlotte reçu une réponse du célèbre poète. Elle retourna donc enseigner à Roe Head.

Ce n’est que trois mois plus tard, au début du mois de mars 1837, que la lettre de Southey arriva enfin. Bien qu’il concéda que Charlotte possédait un réel talent pour l’écriture, le poète la découragea de poursuivre dans cette voie de façon professionnelle, en soutenant que «la littérature ne peut et ne doit pas être l’objet essentiel de la vie d’une femme.» Bouleversée, Charlotte lui répondit le 16 mars :

«…À la première lecture de votre lettre, je n’ai éprouvé que honte et regret d’avoir ainsi osé vous importuner par mes effusions excessives. Une pénible rougeur a envahi mon visage en pensant aux rames de papier que j’avais couvertes avec ce qui, autrefois, faisait mes délices, mais n’est plus, aujourd’hui, que source d’humiliation. Cependant, après avoir réfléchi quelque peu, lu et relu votre lettre, tout s’est éclairé. Vous ne m’interdisez pas d’écrire, ni ne me dites que ce que j’écris est totalement dépourvu de valeur. Vous me mettez seulement en garde contre la folie de négliger mes devoirs pour rechercher les plaisirs de l’imagination ; d’écrire par amour de la gloire… Je sais que ma première lettre était dépourvue de sens du commencement à la fin ; mais je ne suis pas tout à fait la personne oisive et rêveuse qu’elle semble évoquer…Une fois de plus, veuillez me permettre de vous remercier en vous exprimant ma sincère gratitude. Je pense que je n’aurai plus jamais l’ambition de voir mon nom imprimé. S’il m’arrivait d’éprouver encore ce désir je lirais la lettre de Southey, et il s’évanouirait. »

Heureusement pour nous, Charlotte n’a finalement pas suivi le conseil de Southey, ni cédé à sa résolution de ne jamais voir son nom imprimé, sans quoi nous n’aurions jamais eu le bonheur de lire les poèmes de sa sœur Emily (publiés à l’initiative de Charlotte pour la première fois en 1845, soit 10 ans après la lettre de Southey) ou ses merveilleux romans Jane Eyre (1847) et Villette (1853).

Noël avec les Brontë – Gâteau aux épices du Yorkshire

© Lavender and Lovage
© Lavender and Lovage

Pendant la période des Fêtes, Charlotte Brontë utilisait une recette semblable à celle-ci pour fabriquer des gâteaux aux épices, qu’elle distribuait auprès des paroissiens d’Haworth.

Ce met traditionnel du Yorkshire, remontant au Moyen-Âge, était cuisiné dans tous les foyers pour être offert aux invités ou en cadeaux.

 

 

-2 livres (907 grammes) de farine

-1/2 livre (226 grammes) de beurre

-1 livres (453 grammes) de raisin de Corinthe

-1/2 livres (226 grammes) de raisins secs Sultana

-1/2 livre (226 grammes) de sucre brun ou cassonade

-4 œufs

-1/4 livres (113 grammes) de zest d’orange et de citron confits, en dés

-1 oz (28 g) de levure

-1 demi-noix de muscade

-1 cuillère à thé (5 grammes) de cannelle

-2 cuillère à thé (10 grammes)  de sel

Émietter la levure dans un peu de lait réchauffé. Couvrir et laisser lever jusqu’à consistance mousseuse. Pendant ce temps, mettre la farine et deux cuillères à thé de sel dans un bol chaud. Incorporer le beurre, puis ajouter la levure et le reste du lait tiède. Mélanger. Couvrir d’un linge propre et laisser lever à température ambiante pendant 20 minutes.

Une fois levée, pétrir la pâte comme vous le feriez pour de la pâte à pain. Plus vous pétrissez et plus le mélange sera léger. Laissez ensuite reposer pendant une heure de plus pour laisser le mélange lever encore un peu.

Mélanger les fruits secs et les œufs et ajouter au mélange. Mélangez bien avec vos mains. Couvrir et laisser lever pendant une autre heure.

Prenez deux moules à gâteau et en remplir les deux tiers de la hauteur avec le mélange. Cuire au four pendant 1 heure (ou jusqu’à ce qu’un couteau en ressorte propre) dans un four modéré (environ 320°F ou 160°C). Laissez le gâteau refroidir et retirer du moule. Servir avec du fromage.

Bon appétit !

Le masque

Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d'après Sir Joshua Reynolds (1790)
Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d’après Sir Joshua Reynolds (1790)

Le révérend Patrick Brontë écrivit un jour à la biographe de Charlotte Brontë, Elizabeth Gaskell, afin de lui raconter un épisode énigmatique survenu pendant l’enfance de ses célèbres filles, vers 1824. Il y révèle ses surprenantes méthodes d’enseignement, de même que la grande liberté intellectuelle qu’il laissait à sa progéniture. «Quand mes enfants étaient très jeunes —aussi loin que je me souvienne, l’aînée devait avoir une dizaine d’années, et la plus jeune environ quatre ans, persuadé qu’ils en savaient plus que je ne l’avais déjà découvert, voulant les faire parler avec moins de timidité, je pensai que s’ils étaient derrière une sorte de protection, je pourrais atteindre mon but. Ayant justement un masque à la maison, je leur dis de tous se lever et de parler franchement sous le couvert du masque.

Je commençai avec la plus jeune (Anne), et lui demandai ce qu’une enfant comme elle désirait le plus ; elle répondit « L’âge et l’expérience ». Je demandai à la suivante (Emily), ce que j’avais de mieux à faire avec son frère Branwell, qui était parfois désobéissant ; elle répondit « Raisonnez-le, et quand il refuse d’entendre raison, fouettez-le. » Je demandai à Branwell la meilleure façon de connaître la différence entre l’esprit des hommes et celui des femmes ; il répondit « En considérant les différences de leurs corps. » Ensuite, je demandai à Charlotte quel était le meilleur livre au monde ; elle répondit « La Bible » et quel était le suivant ; elle répondit « La Livre de la Nature. » Je demandai ensuite à [Elizabeth] quelle était la meilleure éducation pour une femme ; elle répondit « Celle qui la fera tenir sa maison correctement. » Enfin, je demandai à la plus âgée [Maria] quelle était la meilleure façon d’occuper son temps ; elle répondit « En se préparant à l’Éternité Bienheureuse. » Je ne pensais pas les citer précisément, mais c’est à peu de choses près ce que j’ai fait, car leurs mots ont marqué profondément et durablement ma mémoire.»

Lorsque Patrick Brontë encouragea ses enfants à s’exprimer en utilisant un masque, Maria et Elizabeth avait fait un bref séjour à l’école Crofton Hall à Wakefield, de laquelle elles étaient revenues malades de la grippe. L’aînée de la famille, la précoce et brillante Maria, prenait soin de ses frères et sœurs et leur faisait régulièrement la lecture, incluant celle des journaux locaux et des livres de la bibliothèque du révérend, qu’il laissait librement à leur disposition.

Nous n’avons pas de détail sur la manière exacte dont l’interrogatoire s’est déroulé, ni sur le masque lui-même. Les érudits cherchent encore aujourd’hui à tirer de ce curieux témoignage une signification qui pourrait nous révéler quelques secrets au sujet de l’enfance des sœurs Brontë. Si les questions et les réponses nous semblent étranges aujourd’hui, elles ne l’étaient pas dans le contexte du XIXe siècle protestant en Angleterre. Anne fut interrogée à propos d’elle-même ; Branwell, le garçon de la famille, à propos de la différence entre les sexes ; Charlotte à propos des livres ; Elizabeth à propos de l’éducation des femmes et Maria sur la meilleure façon d’employer son temps. Bien que sans doute un peu trop sages et graves pour leurs âges respectifs, les enfants répondirent avec  la rectitude morale attendue, sans grande originalité.

Emily fut plutôt interrogée à propos de son frère et sur la manière de le discipliner. La future auteure des Hauts de Hurlevent subissait-elle la tyrannie de son grand frère turbulent pour justifier une telle question ? Nous pouvons nous aventurer à le présumer. Dans le célèbre roman, la manière dont le personnage Hindley  Earnshaw réduit Heathcliff au rang de serviteur pourrait faire écho à une réminiscence de la condescendance masculine de Branwell envers ses sœurs — et de l’ensemble de la gent masculine à l’époque victorienne. Si Heathcliff fomente une terrible vengeance envers celui qui l’a ainsi humilié, le génie littéraire des trois sœurs Brontë pourrait par ailleurs être la plus extraordinaire des revanches envers la misogynie de leur époque.

Les sœurs Brontë ont en effet lancé leurs ovnis littéraires dans l’horizon intellectuel guindé du siècle victorien en utilisant un autre masque, celui de pseudonymes masculins : Acton, Ellis et Currer Bell. Conscientes des préjugés défavorables de leur époque envers les femmes, le recours à cette précaution ne constituait pas une extravagance pour celles qui souhaitaient vivre de leur plume. Suite au succès, aux controverses et aux manœuvres malhonnêtes de certains éditeurs  concernant les publications de Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey, Charlotte et Anne décidèrent finalement de révéler leurs identités, alors qu’Emily refusa catégoriquement (et jusqu’à sa mort) d’abandonner le précieux masque du pseudonyme.

Haworth au temps des Brontë

Haworth au XIXe siècle
Haworth au XIXe siècle

La compréhension de la vie et de l’œuvre des sœurs Brontë prend une signification particulière lorsqu’on les superpose à l’environnement du XIXe siècle où elles ont vécu. C’était Haworth, un village dans le West Riding dans le Yorkshire (Angleterre), accroché à un flanc de la chaîne des montagnes Pennine. Autour de la pente raide de la petite rue principale, les maisons isolées, toutes construites avec une pierre sombre typique des carrières locales, surgissaient ici et là parmi de vastes étendus de collines, recouvertes de bruyère et balayées par les vents.

Haworth c1890
Haworth c1890

Le sol y était pauvre et peu propice à la culture. La région fut plutôt le centre névralgique du textile pendant près de 500 ans. En 1820, lorsque la famille Brontë vint s’installer dans le presbytère du village, la mécanisation avait amorcé une profonde transformation de cette industrie locale. Plusieurs tisserands (qui utilisaient des métiers manuels dans leurs maisons)  organisèrent la résistance face à l’introduction de ces machines qui menaçaient leur gagne-pain et leur indépendance. Surnommés les Luddites, ils allèrent jusqu’à attaquer les nouvelles manufactures qui se multipliaient dans la vallée.

Église d'Haworth c1860
Église d’Haworth c1860

À l’époque des Brontë, le village d’Haworth  ne présentait  pas l’allure pittoresque et coquette qu’il arbore aujourd’hui. Pratiquement sans arbres, insalubre et surpeuplé, il ne possédait pour tout système d’égout qu’un simple ruisseau coulant à ciel ouvert dans la rue principale. Le cimetière, devant le presbytère en surplomb du village, était mal irrigué et trop rempli, répandant ses émanations fétides et contaminant l’approvisionnement d’eau en aval. Le révérend Patrick Brontë avait fort à faire pour soutenir ses paroissiens, accablés par les maladies et la mort en raison de ces conditions de vie malsaines.

Haworth, Presbytère et maison des Brontë en1856
Haworth, Presbytère et maison des Brontë en1856

Les célèbres écrivaines n’étaient que des enfants à leur arrivée à Haworth : Charlotte, quatre ans ; Emily, deux ans ; Anne, née depuis quelques mois. Pour les enfants Brontë, le beau presbytère devait représenter un véritable refuge au cœur de ce triste environnement. À prime abord austère, la nouvelle maison des Brontë présentait un intérieur lumineux, avec des murs peints d’un bleu-gris pâle. C’était la dernière maison du village, la plus proche de la lande. «Mon humble demeure ne peut qu’être sans attrait pour des étrangers ; cependant, nulle part ailleurs au monde je ne pourrais trouver la profonde, l’intense affection qu’éprouvent les uns pour les autres un frère et des sœurs dont l’esprit a été formé dans le même moule, dont les pensées viennent de la même source, liés étroitement depuis l’enfance sans que la moindre querelle les ait jamais désunis.» Lettre de Charlotte Bronte à Ellen Nussey, 1841.

Rue d'Haworth vers 1870
Rue d’Haworth vers 1870

Les sœurs Brontë vécurent dans ce lieu toute leur vie, à l’exception de quelques séjours ailleurs en Angleterre et en Belgique, dans le cadre de leurs études ou de leurs professions d’institutrice et de gouvernante. La famille se fit quelques rares amis au village, dont John Greenwood, un cardeur de laine qui, en raison de sa santé fragile, abandonna ce métier pour devenir papetier. Les sœurs Brontë furent des clientes assidues, bien que l’écriture de leurs romans et de leurs poèmes demeura un secret bien gardé de tous, même au moment de leur publication sous les pseudonymes Currer, Ellis et Acton Bell. Elles n’avaient pas du tout prévu que le roman de Charlotte, Jane Eyre, connaîtrait une célébrité aussi fulgurante et soudaine. Peu à peu, la renommée de Jane Eyre et des autres romans de Charlotte éveilla l’intérêt du public et de nombreux curieux commencèrent à affluer à Haworth. La rumeur courait en effet que la fille du pasteur du village n’était nul autre que l’auteure de ces écrits controversés, au grand déplaisir de Charlotte. «Toutes sortes de gens ont commencé de se rendre ventre à terre à Haworth en prétextant une mission érudite qui consisterait à venir voir les paysages décrits dans Jane Eyre et Shirley… mais la rudesse de nos collines et notre voisinage sans raffinement constitueront, à n’en pas douter, une barrière suffisante à la récurrence de telles visites». Lettre de Charlotte Brontë à Ellen Nussey, 1850.

Ancienne carte postale d'Haworth
Ancienne carte postale d’Haworth

Quoi qu’il en soit, la publication de Jane Eye amorça «l’éclosion du tourisme culturel dans le village d’Haworth. La mort de Charlotte en 1855 précipita le phénomène. La famille Brontë était pour ainsi dire devenue propriété publique». (Haworth et les sœurs Brontë : attraits culturels et développements économiques par Laurence Matthewman).

Ancienne carte postale du Musée Brontë montrant le sofa sur lequel Emily aurait rendu son dernier souffle.
Ancienne carte postale du Musée Brontë montrant le sofa sur lequel Emily aurait rendu son dernier souffle.

L’influence paternelle

«We Are Three Sisters» pièce de théâtre de Blake Morrison, présentée au Georgian Theatre Royal,  Yorkshire.
«We Are Three Sisters» pièce de théâtre de Blake Morrison, présentée au Georgian Theatre Royal, Yorkshire (2011) © Nobby Clark.

Issu d’une famille irlandaise de dix enfants, d’un milieu paysan très modeste, Patrick Brontë parviendra, à force de volonté et de talent, à mener de brillantes études à l’Université de Cambridge. Qualifié souvent d’excentrique, le révérend Patrick Brontë a par la suite encouragé l’éducation de ses enfants (filles et garçon) d’une manière complètement en décalage avec les habitudes de son époque. Il laissait entre autres à leur disposition tous les livres de sa bibliothèque, estimant que s’il les avait lus et appréciés, ses enfants devaient aussi y avoir accès. La postérité lui aura sans doute accordé trop peu de crédit pour cette grande liberté intellectuelle qu’il a offert à Anne, Charlotte et Emily et ce, tout au long de leurs vies. Elles lui seront redevables du climat de grande curiosité intellectuelle et de culture qu’il a su insuffler à toute leur maisonnée.

Ellen Nussey, l’amie de toujours de Charlotte Brontë, se souvenait que lors de chacune de ses visites à Haworth, Patrick Brontë racontait des histoires à l’heure du déjeuner. Ellen et les enfants Brontë étaient alors adolescents, mais il semblait évident que le révérend faisait cela depuis toujours.

En fait, les méthodes d’enseignement inusitées de Patrick Brontë utilisaient les récits pour transmettre des connaissances, que ce soit en géographie ou en Histoire. Les enfants Brontë devaient retranscrire dans leurs propres mots ces leçons-récits le lendemain matin pour les mémoriser. L’accent mis sur ​​la narration, de même que la primauté accordée à l’imagination dans cette méthode d’enseignement, inscrivent Patrick Brontë comme héritier de la tradition romantique. Pour lui, la narration s’avérait aussi importante dans la culture de l’esprit que l’Histoire et les globes terrestres.

Patrick Brontë.

Tant pour ses sermons à l’église que pour l’éducation de ses enfants, Patrick Brontë possédait un don naturel et inné pour raconter, sans jamais se référer à des notes. Cette extraordinaire faculté lui venait de ses origines irlandaises. En effet, grand-père Hugh Brunty (Patrick changea l’orthographe de son nom en «Brontë» lorsqu’il étudia à Cambridge) était un conteur traditionnel du comté de Down en Irlande du Nord, dépositaire d’une somme importante de vieilles légendes et de chansons folkloriques. Il n’est donc pas surprenant de constater que son fils Patrick se plaisait tout particulièrement dans les récits extraordinaires et qu’il régalait ses enfants (de même que leurs rares amis) avec des histoires qui faisaient parfois frémir.

Parmi celles-ci, certaines anecdotes familiales et locales ont trouvé leur chemin dans les étranges événements du roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. D’autre part, la combinaison d’allégories politiques et de contes de fées dans les Juvenilias de Charlotte affiche la même fascination pour le gothique et le surnaturel. D’ailleurs, malgré sa timidité, Charlotte avait hérité de l’incroyable don oratoire de son père ; elle avait de ce fait acquis toute une réputation à l’école de Roe Head en pourvoyant ses camarades de récits épiques, largement agrémentés de somnambules, de châteaux obscurs et de gouffres enflammés.

L’amour de la narration et de la pédagogie a inévitablement conduit Patrick Brontë à prendre la plume pour rédiger ses propres histoires. En 1811, l’année précédant son mariage, Patrick Brontë publia ses Cottage Poems. Avec cette série de quatorze poèmes, Patrick Brontë souhaitait avoir une écriture simple qui pourrait être comprise par les plus modestes et les moins érudits.Voici ses autres publications : Winter Evening Thoughts (1810), The Rural Minstrel: A Miscellany of Descriptive Poems (1813), The Cottage In The Wood (1816), The Maid Of Killarney (1818), The Signs Of The Times (1835).

Avec un père aussi original et généreux dans son enseignement, de surcroit édité de son vivant, le génie littéraire des trois sœurs Brontë devient par le fait même moins énigmatique qu’il n’y paraissait à prime abord.

Le piano des Brontë

À droite du hall d'entrée, le bureau du père des Brontë. © Tanya & Richard - www.worldisround.com
À droite du hall d’entrée, le bureau du père des Brontë. © Tanya & Richard – http://www.worldisround.com

Le piano droit de la famille Brontë, installé dans le bureau du révérend Patrick Brontë, a été fabriqué par John Green de Soho Square, à Londres, au début du XIXe siècle. Il a été acquis par les Brontë au début des années 1830, probablement en raison du talent précoce pour la musique que montrait le jeune garçon de la famille, Branwell, alors âgé de treize ans.

Il a été vendu après le décès du dernier membre de la famille, mais il est revenu au presbytère en 1916. Considéré comme un simple meuble, il n’avait pas été joué depuis la création du musée Brontë, jusqu’à ce qu’un membre de la Brontë Society, Virginie Esson, s’est offerte en 2007 pour en payer la restauration. Grâce à son généreux don, et au patient travail de trois ans du restaurateur Ken Forrest, nous pouvons entendre de nouveau, depuis 2010, le son merveilleusement cristallin de l’instrument sous les doigts de Jamie Cullum.

Les livres de musique de la famille Brontë, qui sont conservés dans la bibliothèque du musée, comprennent des œuvres de Beethoven, Clementi, Haydn, Handel (un favori de la famille Brontë) et Robert Burns. Certaines de ces partitions sont datées et marquées avec les noms des membres de la famille. Les valses de Beethoven sont même annotées d’instructions pour le doigté, peut-être par le professeur de piano des enfants Brontë, Abraham Starsfield Sutherland, organiste de l’église paroissiale de Keighley.

Emily Brontë a été décrite comme jouant du piano «avec une grande précision et beaucoup d’éclat». Son talent a d’ailleurs justifié l’embauche du meilleur maître de musique pendant ses études à Bruxelles en 1842. Son compositeur favori était Beethoven, qui connaissait alors une grande popularité en Europe. Après son exposition aux œuvres du célèbre compositeur, la créativité d’Emily a particulièrement prospéré, pour aboutir à la rédaction de son seul roman «Les Hauts de Hurlevent», dans lequel plusieurs érudits trouvent une grande influence de la musique.

Anne, pour sa part, préférait chanter, mais elle s’accompagnait souvent au piano. Dans son livre de chansons conservé au musée Brontë, elle a transcrit 34 hymnes, des chants sacrés, des chansons folkloriques écossaises et d’autres musiques, avec les accompagnements au piano. Elle aurait constitué ce livre de chansons vers l’âge de vingt-deux ans, alors qu’elle travaillait comme gouvernante chez la famille Robinson.

Livre de chansons d'Anne Brontë
Livre de chansons d’Anne Brontë

Quant à Charlotte, elle a cessé de jouer du piano pendant son adolescence, en raison de sa myopie qui rendait la lecture des partitions particulièrement difficile. Sa passion pour la musique ne fait aucun doute cependant, puisqu’elle a  assisté à au moins un concert pendant ses études à Bruxelles et à plusieurs concerts à Keighley.

Gros plan piano Bronte

Voir aussi :

The Brontës and Music

Emily Bronte and Beethoven: Romantic Equilibrium

Emily Brontë and the Musical Matrix