Les Brontë dans l’espace

Asteroides Emily Brontë,  Charlotte Brontë et  Anne Brontë
Astéroïdes Emily Brontë, Charlotte Brontë et Anne Brontë

En 1973, des astéroïdes de notre Système solaire ont été découverts par un trio d’astronomes néerlandais : Cornelis Johannes van Houten, Ingrid van Houten-Groeneveld et Tom Gehrels. Ils baptisèrent ces astéroïdes du nom des sœurs Brontë.

Charlottebrontë est le nom de l’astéroïde 39427, découvert au Mont Palomar le 25 septembre 1973. Son trajet orbital est d’une durée de 7.95 ans.

L’astéroïde 39428 porte le nom Annebrontë. Il a été découvert le 29 septembre 1973 à l’observatoire du Mont Palomar. Son trajet orbital est d’une durée de 3.79 ans.

L’astéroïde 39428 porte le nom Emilybrontë .Son trajet orbital est d’une durée de 3.88 ans. Il a été découvert le 29 septembre 1973 à l’observatoire du Mont Palomar.

Un astéroïde est un petit corps céleste composé de roche, de métaux et de glace, de forme irrégulière et dont les dimensions varient de quelques dizaines de mètres à plusieurs kilomètres.

L’astronome Ingrid van Houten-Groeneveld fut une découvreuse extrêmement prolifique de plusieurs milliers d’astéroïdes. Son collègue Tom Gehrels fit un balayage du ciel à l’aide du télescope de Schmidt de 48 pouces (1,22 m) de l’observatoire du Mont Palomar et expédia les plaques au couple van Houten à l’observatoire de Leyde, qui les analysèrent pour trouver de nouveaux astéroïdes. Le trio est crédité conjointement pour la découverte de plusieurs milliers d’astéroïdes entre 1960 et 1977 (4 605 astéroïdes numérotés au 8 mars 2015).

Poème d’Anne Brontë «Musique le matin de Noël»

pd447637[1]«La musique, je l’aime — mais jamais accords ne parvinrent à susciter ravissements aussi divins, à apaiser ainsi le chagrin, à surmonter ainsi la peine, et à réveiller ce cœur pensif qui est le mien, — comme ceux que nous entendons le matin de Noël, charriés par la brise hivernales.

Malgré que les Ténèbres gardent toujours leur empire, et qu’il doive se passer des heures avant que la matinée ne finisse ; cette musique, aimablement, nous commande de rester éveillés, loin des rêves troublés ou des sommeils profonds : de sa voix d’ange, elle nous appelle à nous réveiller, à l’adorer, et à nous réjouir.»

Anne Brontë, non daté (extraits), traduction Davy Pernet, éditions Fougerousse, 2009.

Le masque

Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d'après Sir Joshua Reynolds (1790)
Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d’après Sir Joshua Reynolds (1790)

Le révérend Patrick Brontë écrivit un jour à la biographe de Charlotte Brontë, Elizabeth Gaskell, afin de lui raconter un épisode énigmatique survenu pendant l’enfance de ses célèbres filles, vers 1824. Il y révèle ses surprenantes méthodes d’enseignement, de même que la grande liberté intellectuelle qu’il laissait à sa progéniture. «Quand mes enfants étaient très jeunes —aussi loin que je me souvienne, l’aînée devait avoir une dizaine d’années, et la plus jeune environ quatre ans, persuadé qu’ils en savaient plus que je ne l’avais déjà découvert, voulant les faire parler avec moins de timidité, je pensai que s’ils étaient derrière une sorte de protection, je pourrais atteindre mon but. Ayant justement un masque à la maison, je leur dis de tous se lever et de parler franchement sous le couvert du masque.

Je commençai avec la plus jeune (Anne), et lui demandai ce qu’une enfant comme elle désirait le plus ; elle répondit « L’âge et l’expérience ». Je demandai à la suivante (Emily), ce que j’avais de mieux à faire avec son frère Branwell, qui était parfois désobéissant ; elle répondit « Raisonnez-le, et quand il refuse d’entendre raison, fouettez-le. » Je demandai à Branwell la meilleure façon de connaître la différence entre l’esprit des hommes et celui des femmes ; il répondit « En considérant les différences de leurs corps. » Ensuite, je demandai à Charlotte quel était le meilleur livre au monde ; elle répondit « La Bible » et quel était le suivant ; elle répondit « La Livre de la Nature. » Je demandai ensuite à [Elizabeth] quelle était la meilleure éducation pour une femme ; elle répondit « Celle qui la fera tenir sa maison correctement. » Enfin, je demandai à la plus âgée [Maria] quelle était la meilleure façon d’occuper son temps ; elle répondit « En se préparant à l’Éternité Bienheureuse. » Je ne pensais pas les citer précisément, mais c’est à peu de choses près ce que j’ai fait, car leurs mots ont marqué profondément et durablement ma mémoire.»

Lorsque Patrick Brontë encouragea ses enfants à s’exprimer en utilisant un masque, Maria et Elizabeth avait fait un bref séjour à l’école Crofton Hall à Wakefield, de laquelle elles étaient revenues malades de la grippe. L’aînée de la famille, la précoce et brillante Maria, prenait soin de ses frères et sœurs et leur faisait régulièrement la lecture, incluant celle des journaux locaux et des livres de la bibliothèque du révérend, qu’il laissait librement à leur disposition.

Nous n’avons pas de détail sur la manière exacte dont l’interrogatoire s’est déroulé, ni sur le masque lui-même. Les érudits cherchent encore aujourd’hui à tirer de ce curieux témoignage une signification qui pourrait nous révéler quelques secrets au sujet de l’enfance des sœurs Brontë. Si les questions et les réponses nous semblent étranges aujourd’hui, elles ne l’étaient pas dans le contexte du XIXe siècle protestant en Angleterre. Anne fut interrogée à propos d’elle-même ; Branwell, le garçon de la famille, à propos de la différence entre les sexes ; Charlotte à propos des livres ; Elizabeth à propos de l’éducation des femmes et Maria sur la meilleure façon d’employer son temps. Bien que sans doute un peu trop sages et graves pour leurs âges respectifs, les enfants répondirent avec  la rectitude morale attendue, sans grande originalité.

Emily fut plutôt interrogée à propos de son frère et sur la manière de le discipliner. La future auteure des Hauts de Hurlevent subissait-elle la tyrannie de son grand frère turbulent pour justifier une telle question ? Nous pouvons nous aventurer à le présumer. Dans le célèbre roman, la manière dont le personnage Hindley  Earnshaw réduit Heathcliff au rang de serviteur pourrait faire écho à une réminiscence de la condescendance masculine de Branwell envers ses sœurs — et de l’ensemble de la gent masculine à l’époque victorienne. Si Heathcliff fomente une terrible vengeance envers celui qui l’a ainsi humilié, le génie littéraire des trois sœurs Brontë pourrait par ailleurs être la plus extraordinaire des revanches envers la misogynie de leur époque.

Les sœurs Brontë ont en effet lancé leurs ovnis littéraires dans l’horizon intellectuel guindé du siècle victorien en utilisant un autre masque, celui de pseudonymes masculins : Acton, Ellis et Currer Bell. Conscientes des préjugés défavorables de leur époque envers les femmes, le recours à cette précaution ne constituait pas une extravagance pour celles qui souhaitaient vivre de leur plume. Suite au succès, aux controverses et aux manœuvres malhonnêtes de certains éditeurs  concernant les publications de Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey, Charlotte et Anne décidèrent finalement de révéler leurs identités, alors qu’Emily refusa catégoriquement (et jusqu’à sa mort) d’abandonner le précieux masque du pseudonyme.

Le piano des Brontë

À droite du hall d'entrée, le bureau du père des Brontë. © Tanya & Richard - www.worldisround.com
À droite du hall d’entrée, le bureau du père des Brontë. © Tanya & Richard – http://www.worldisround.com

Le piano droit de la famille Brontë, installé dans le bureau du révérend Patrick Brontë, a été fabriqué par John Green de Soho Square, à Londres, au début du XIXe siècle. Il a été acquis par les Brontë au début des années 1830, probablement en raison du talent précoce pour la musique que montrait le jeune garçon de la famille, Branwell, alors âgé de treize ans.

Il a été vendu après le décès du dernier membre de la famille, mais il est revenu au presbytère en 1916. Considéré comme un simple meuble, il n’avait pas été joué depuis la création du musée Brontë, jusqu’à ce qu’un membre de la Brontë Society, Virginie Esson, s’est offerte en 2007 pour en payer la restauration. Grâce à son généreux don, et au patient travail de trois ans du restaurateur Ken Forrest, nous pouvons entendre de nouveau, depuis 2010, le son merveilleusement cristallin de l’instrument sous les doigts de Jamie Cullum.

Les livres de musique de la famille Brontë, qui sont conservés dans la bibliothèque du musée, comprennent des œuvres de Beethoven, Clementi, Haydn, Handel (un favori de la famille Brontë) et Robert Burns. Certaines de ces partitions sont datées et marquées avec les noms des membres de la famille. Les valses de Beethoven sont même annotées d’instructions pour le doigté, peut-être par le professeur de piano des enfants Brontë, Abraham Starsfield Sutherland, organiste de l’église paroissiale de Keighley.

Emily Brontë a été décrite comme jouant du piano «avec une grande précision et beaucoup d’éclat». Son talent a d’ailleurs justifié l’embauche du meilleur maître de musique pendant ses études à Bruxelles en 1842. Son compositeur favori était Beethoven, qui connaissait alors une grande popularité en Europe. Après son exposition aux œuvres du célèbre compositeur, la créativité d’Emily a particulièrement prospéré, pour aboutir à la rédaction de son seul roman «Les Hauts de Hurlevent», dans lequel plusieurs érudits trouvent une grande influence de la musique.

Anne, pour sa part, préférait chanter, mais elle s’accompagnait souvent au piano. Dans son livre de chansons conservé au musée Brontë, elle a transcrit 34 hymnes, des chants sacrés, des chansons folkloriques écossaises et d’autres musiques, avec les accompagnements au piano. Elle aurait constitué ce livre de chansons vers l’âge de vingt-deux ans, alors qu’elle travaillait comme gouvernante chez la famille Robinson.

Livre de chansons d'Anne Brontë
Livre de chansons d’Anne Brontë

Quant à Charlotte, elle a cessé de jouer du piano pendant son adolescence, en raison de sa myopie qui rendait la lecture des partitions particulièrement difficile. Sa passion pour la musique ne fait aucun doute cependant, puisqu’elle a  assisté à au moins un concert pendant ses études à Bruxelles et à plusieurs concerts à Keighley.

Gros plan piano Bronte

Voir aussi :

The Brontës and Music

Emily Bronte and Beethoven: Romantic Equilibrium

Emily Brontë and the Musical Matrix

Hivers brontëens (2)

© Lynn Marie Cunliffe

« Viens-t-en avec moi

Il n’est plus que toi

Dont mon cœur se puisse réjouir ;

Nous aimions par les nuits d’hiver

Errer dans la neige :

Si nous renouvelions ces vieux plaisirs ? »

Emily Brontë, 1844

Musée Brontë, vu du jardin.

« Silencieuse est la maison — tous sont plongés dans le sommeil ;

Un seul regarde, solitaire, au-delà des neiges profondes »

Emily Brontë, 1845

Musée Brontë, vu du cimetière.

« Transi dans la terre et sur toi cet amas de neige profonde !

Loin, loin de tout atteinte et transi dans la morne tombe !

Ai-je donc oublié, mon Unique Amour, de t’aimer,

Séparée à jamais d’avec toi par la vague du Temps ? »

Emily Brontë, 1845

© Lynn Marie Cunliffe

« Les vents soupirent comme tu soupires,

Et l’Hiver en flocons déverse son chagrin

Là où gisent les feuilles d’automne. »

Emily Brontë, 1839

Nord de l’Angleterre © FreeFoto.com

« Ce n’est que le gel qui éclaircit l’air, et donne au ciel ce ravissant bleu ; ils sourient sous un soleil d’hiver, ces persistans aux sombres teintes.

Et le frisson de l’hiver est sur son cœur. —

Comment puis-je rêver de félicité future ? Comment mon esprit peut-il prendre son essor, confiné par une chaîne telle que celle-ci ? »

Anne Brontë, poème non daté

Église St. Michael & All Angels,  Haworth.

« Le jour est à son terme, le soleil

Se couche dans son morne ciel »

Emily Brontë, 1844

« La lune est pleine en cette nuit d’hiver,

Les étoiles sont rares, mais claires,

Et à chaque fenêtre on voit briller

Des feuilles de rosée gelée. »

Emily Brontë, 1844

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Voyez également mon article précédent « Hivers brontëen (1) » relatant l’histoire des hivers d’Angleterre à l’époque des Brontë.

Promenades intérieures

Salle à manger du musée Brontë, Haworth © John Ward 2010 – http://www.flickr.com/photos/oxfordshirechurches/4979222046/in/photostream/

Je me souviens d’un passage de la biographie de Charlotte Brontë par Elizabeth Gaskell où elle relate un rituel particulier des sœurs Brontë. Depuis leur jeunesse, Charlotte, Emily et Anne écrivaient ensemble dans la salle à manger du presbytère. Après le repas du soir, elles amorçaient une promenade à l’intérieur de la pièce. Elles circulaient autour de la table pendant un long moment, bras dessus bras dessous, en discutant probablement de projets d’avenir, ou encore des aventures des personnages de leurs mondes imaginaires en les interprétant avec des dialogues élaborés.

Se promener ainsi en rond le soir autour de la table de la salle à manger peut nous paraître assez étrange aujourd’hui. Cependant, il ne faut pas oublier qu’après avoir utilisé leurs journées à prier, à lire, écrire, repasser ou coudre, avec une brève promenade sur la lande l’après-midi (quand la température le permettait), il devient compréhensible que les jeunes femmes ressentaient le besoin de se dégourdir les jambes avant d’aller dormir.

Se promener dans Haworth le soir n’aurait pas été convenable pour les Brontë, à l’époque où les clients qui sortaient éméchés du Black Bull chahutaient dans la seule rue du village. Gambader sur la lande dans la nuit noire aurait été encore moins imaginable pour ces filles de pasteur…

Scène du docu-fiction « In Search of the Brontës » (2003).

Cette habitude particulière des sœurs Brontë a fait l’objet de quelques scènes dans la télé-série The Brontës of Haworth (1973), de même que dans le docu-fiction In Search of the Brontë (2003). Plus récemment, en avril 2011, l’artiste Catherine Bertola a réalisé au musée Brontë une installation sonore ponctuée de photographies intitulée To Be Forever Known où elle évoque ente autres ces promenades intérieures.

Photographie accompagnant l’installation sonore « To be forever known-Residual hauntings » de Catherine Bertola, 2011, musée Brontë, Haworth.

Il est intéressant de noter que la marche est pratiquée comme outil de développement de la pensée par bon nombre de penseurs et d’artistes, qui voient dans cet exercice une manière simple et efficace de faire littéralement « avancer » leurs idées. Je crois que Charlotte, Emily et Anne ont parfaitement bien exploité ces circonvolutions autour de la table à manger pour le développement de leurs créations littéraires, transcendant ainsi les limites strictes de leur train de vie conventionnel.

Un passage émouvant du livre d’Elizabeth Gaskell raconte que Charlotte, après la mort de ses deux sœurs, a continué seule ce rituel de marche autour de la table, chaque soir. La servante des Brontë lui avait raconté comment les trois sœurs avaient pris l’habitude de marcher autour de la table en parlant jusque tard dans la nuit. Emily marchait tant qu’elle pouvait et quand elle mourut, Anne et Charlotte ont continué le rituel. « …et maintenant mon cœur souffre d’entendre Miss Brontë marcher, marcher et marcher encore toute seule » confia la servante à Elizabeth Gaskell lors de l’une de ses visites au presbytère.

Dans sa chambre d’invité au 2e étage du presbytère, la première biographe de l’auteure de Jane Eyre entendit ainsi le claquement des souliers de Charlotte sur le parquet de la salle à manger, comme le tic-tac d’une lente horloge humaine mesurant à chaque coup le poids inexorable de sa solitude endeuillée.

L’étrange histoire d’un tableau

Portrait authentique des soeurs Brontë, dit «à la colonne» peint par leur frère Branwell (c. 1834).

Parmi les objets témoignant de la vie de Charlotte, Emily et Anne Brontë, le portrait dit «à la colonne» réalisé par leur frère Branwell en 1834 tient une place tout à fait particulière. Non seulement ce portrait demeure encore aujourd’hui la représentation officielle des trois écrivaines, il offre également une étonnante synthèse biographique des Brontë.

Tout d’abord, du côté gauche du tableau, étroitement serrées l’une contre l’autre, on voit Emily (16 ans) et Anne (14 ans) qui, dans la vie, partageaient effectivement une  étroite complicité et créèrent ensemble le royaume imaginaire de Gondal. À droite, un peu à l’écart dans la partie plus éclairée du portrait, Charlotte (18 ans) survécut dans les faits à son frère et à ses sœurs et fut la seule à connaître la gloire littéraire de même que le mariage. Au centre, entre Emily et Charlotte, dominant la composition triangulaire du tableau, on perçoit la silhouette fantomatique de Branwell (17 ans). Il avait lui-même effacé son portrait derrière une colonne ; avec le temps, elle est devenue presque transparente, révélant à nouveau son image. Cet effacement de l’artiste par lui-même n’est pas sans rappeler le futur comportement auto-desctructeur de Branwell. En sombrant dans l’alcool et l’opium, il finira par oblitérer toutes les promesses de ses merveilleux talents sur lesquels reposaient les espoirs de la famille. Son positionnement entre Emily et Charlotte s’avère également significatif : pendant leur enfance et leur adolescence, Charlotte et Branwell furent particulièrement proches et créèrent ensemble le royaume imaginaire d’Angria. À l’époque où Branwell commença à dilapider sa santé dans l’alcool et la drogue, ce fut Emily qui, seule, eut la force et la compassion de prendre soin de l’ivrogne dépressif et raté qu’il était devenu. Enfin, sur la table, au bas de la composition du tableau, on voit les livres qui préfigurent la brillante postérité littéraire des trois sœurs.

Ce tableau, conservé à la National Portrait Gallery de Londres, ne possède guère les qualités esthétiques justifiant le puissant pouvoir évocateur qu’il exhale pour les amateurs des sœurs Brontë. En effet, à l’époque où il a peint ce portrait, Branwell était loin de maîtriser la technique qui lui permettrait de momentanément gagner sa vie comme portraitiste à Bradford quatre ans plus tard. En fait, pendant l’année 1834, Charlotte et Branwell prennent tous les deux des leçons de peinture auprès de l’artiste de Leeds William Robinson. À cette époque, Charlotte avait déjà réalisé à l’aquarelle plusieurs portraits de sa sœur Anne, plusieurs copies de gravures en couleurs et des paysages. Pour sa part, Branwell se concentrait sur le portrait, avec des difficultés évidentes.

En 1853, lorsqu’Elizabeth Gaskell (biographe de Charlotte) décrivit sa première visite à Haworth, elle raconta que son amie lui montra ce tableau, qu’elle trouva très ressemblant en ce qui concerne Charlotte (Emily et Anne étaient décédées à cette époque) même si le rendu demeurait assez primitif. On perdit ensuite la trace du portrait jusqu’en 1914, lorsqu’il fut retrouvé, plié en quatre au-dessus d’une armoire, dans une maison de ferme en Irlande. Il avait vraisemblablement été emporté là par l’époux de Charlotte, Arthur Bell Nicholls, après le décès de l’auteure de Jane Eyre et son retour dans son pays natal. Curieusement — et exception faite de l’épisode avec Elizabeth Gaskell — ni Charlotte ni Arthur ne firent jamais mention de ce portrait. Charlotte écrivit même à son éditeur Smith, Elder & Co le 29 septembre 1850 qu’elle ne possédait AUCUN portrait de ses sœurs, alors que le tableau était toujours au presbytère. À la fois conservé, mais tout autant victime d’une mystérieuse censure, le portrait montre encore aujourd’hui ses traces de pliures, alors que les spécialistes pourraient le restaurer minutieusement, comme n’importe quel autre portrait exposé à la National Gallery. Il s’agit là d’un choix historique plutôt qu’esthétique, puisque ces traces témoignent, elles aussi, de la poignante et étonnante destinée des sœurs Brontë.

Phénomène, Londres, octobre 2006

Je suis d’un naturel rationnel et cartésien, même si je garde toujours l’esprit ouvert. Voilà pourquoi l’aventure étrange que j’ai vécu il y a quelques années avec le portrait des sœurs Brontë me laisse encore perplexe aujourd’hui.

En 2006, à la fin du mois de septembre, j’ai séjourné au Royaume-Uni dans le cadre d’une mission de prospection culturelle gouvernementale. Il s’agissait de mon tout premier voyage outre-Atlantique et, bien que ce n’était pas un voyage d’agrément, j’étais enthousiasmée à l’idée de visiter ce coin du monde qui m’avait toujours fascinée. Pendant deux semaines, je visitai Londres, Liverpool, Édimbourg, Glasgow et Belfast avec un programme chargé de rendez-vous, de visites d’expositions et de réunions d’affaire.

Avant mon départ, j’avais pris soin de régler mon horaire de travail comme du papier à musique et de bien confirmer chaque rendez-vous. Grâce à cette préparation minutieuse, tout se déroula à merveille et je réussis à aménager quelques heures libres pour me permettre de jouer un peu au touriste. Juste avant une réunion à la Délégation du Québec près de Trafalgar Square, je  me suis accordé un petit deux heures de visite à la National Gallery. Longtemps avant mon départ, mes recherches sur Internet m’avaient permis d’identifier quelques tableaux à voir et l’endroit précis où ils se trouvaient dans le musée.

Évidemment, mon premier arrêt fut pour le célèbre portrait dit «à la colonne» des trois sœurs Brontë, exposé à côté du portrait d’Emily Brontë, le seul fragment existant du portrait de groupe des Brontë dit «au fusil» (voir la section «Portraits» de ce blogue). À mon arrivée, la salle était vide. Un banc faisait face à la célèbre toile représentant les trois sœurs et je m’y suis assise pour longuement la contempler, en me levant régulièrement pour examiner certains détails de plus près.

Le portrait des soeurs Brontë par Branwell à la National Portrait Gallery de Londres. À droite, le portrait d’Emily, également par Branwell. Crédit photo : http://scribblemaniac.com

À un certain moment, alors que j’étais debout devant le tableau en train d’en analyser l’exécution, un petit groupe de femmes s’est approché et s’est arrêté juste derrière moi, à ma gauche, en chuchotant de manière fébrile. Au bout d’une ou deux minutes, je me suis soudain rendu compte que ma position, directement devant le tableau, obstruait impoliment la vue à ces visiteuses ; aussi, je décidai de me déplacer sur le côté en me retournant vers elles et en souriant pour m’excuser… mais… il n’y avait absolument PERSONNE derrière moi, et les chuchotements cessèrent aussitôt. Mon regard parcouru la salle d’exposition ; j’avais  les poils dressés sur la nuque, j’étais la seule personne dans ce lieu où était exposé le portrait des Brontë. Que c’était-il passé ? D’autres visiteurs déambulaient dans les salles avoisinantes, je pouvais entendre l’écho étouffé de leurs pas et de leurs conversations. Rien à voir avec les chuchotements que j’avais entendus si près de mon oreille. Résolue à trouver une explication rationnelle à la situation (c’est-à-dire confirmant l’hypothèse rassurante d’un quelconque phénomène acoustique), je me dirigeai vers les autres salles, cherchant en vain un groupe de femmes en train de parler ou de chuchoter. Rien de tel en vue. S’agissait-il alors d’une hallucination auditive ? Dans ce cas, c’était la première que j’avais jamais eue de toute mon existence et elle avait été particulièrement réaliste.

Après plusieurs jours de travail intense à Londres et à Liverpool, et quelques heures de train et d’autobus en direction nord, je me retrouvai à Haworth, village natal des Brontë, au cœur des montagnes Penines du Yorkshire. J’avais planifié y prendre une petite pause de deux jours avant de me diriger vers l’Écosse et de replonger dans le carrousel des rendez-vous et des réunions de travail. L’auberge où je résidai était chaleureuse, sans prétention mais confortable, située juste au bas de la rue principale menant tout droit au musée des Brontë. Le paysage magnifique, très tranquille et campagnard tout autour, me fit beaucoup de bien après le bruit et l’agitation incessante des rues de Londres et de Liverpool.

Tout de suite après avoir déposé mes bagages dans ma chambre, je me suis hâtée de sortir pour visiter ce vieux village qui n’a presque pas changé depuis l’époque des célèbres romancières anglaises. La montée de cette rue d’Haworth fut quelque peu émouvante pour moi. Je devais me pincer pour me convaincre que ce n’était pas un rêve, que j’étais bien là, dans ce lieu sur lequel j’avais tellement lu depuis mon adolescence.

Nous étions vendredi en après-midi et il n’y avait heureusement pas trop de touristes, ce qui s’avère assez rare à Haworth. J’entrai au musée Brontë et je commençai ma visite. En ayant étudié pendant des années plusieurs dizaines de photographies de chaque pièce du presbytère, soigneusement reconstituée comme à l’époque de la célébrité de Charlotte Brontë, je me sentais en terrain familier. Les quelques autres visiteurs sur place déambulaient dans la maison tout comme moi, avec respect et en prenant leur temps. Au deuxième étage, la chambre principale (qui fut celle de la mère des trois sœurs, puis celle de leur tante Branwell et enfin celle de Charlotte) est aujourd’hui convertie en salle d’exposition de type muséale, avec de nombreuses vitrines. On y présente des objets et des manuscrits ayant appartenu principalement à Charlotte.

Brusquement, alors que j’examinais des objets dans la vitrine du fond, les mêmes chuchotements fébriles de la National Gallery se manifestèrent de nouveau tout près de mon oreille. Cette fois, les poils dressés sur les bras et les cheveux dressés sur ma tête, je me suis retournée d’un coup. Les chuchotements cessèrent immédiatement, IL N’Y AVAIT PERSONNE DANS LA SALLE. Je n’étais vraiment pas à l’aise. Une certaine peur m’envahit. Qu’est-ce qui se passait enfin ? Mes yeux se posèrent alors sur des écouteurs accrochés au mur. Je plaçai beaucoup d’espoir sur ces petits appareils qui pourraient, cette fois-ci, expliquer rationnellement les chuchotements. Je posai les écouteurs sur mes oreilles : j’entendis une claire voix de femme, avec un accent difficile à décoder pour moi. Rien à voir avec les chuchotements de plusieurs femmes que j’avais entendus. Je reposai les écouteurs sur leur support, ébranlée. De toute évidence, j’étais en face d’un phénomène étrange. J’ai visité plusieurs expositions pendant mon voyage, et des dizaines d’autres en Amérique avant de venir ici, JAMAIS aucun chuchotement ne s’était manifesté auparavant près de mes oreilles, ni depuis ce voyage.

Comment interpréter cette expérience ? Je ne sais trop comment. J’imagine (à la fois avec anxiété et délectation) la possibilité que les esprits éthérés de Charlotte, Emily et Anne se soient amusés à chuchoter joyeusement dans mon dos pendant que j’examinais leur portrait et des objets leur ayant appartenu. Qui sait ? Dans ce cas, je leur serais infiniment reconnaissante de m’avoir fait l’honneur de leur visite 😉