Le papier, l’écritoire et la plume

L’écritoire portatif de Charlotte au musée Brontë.

Depuis toujours, j’adore les articles de papeterie et de correspondance : les papiers à lettre, les cahiers, les plumes et les crayons, l’encre, les sceaux et leur cire à cacheter. Je me rappelle d’ailleurs un merveilleux Noël de mon enfance où j’avais enfin reçu ma petite dactylo pour «écrire mes livres».

J’imagine sans peine l’allégresse des jeunes Brontë lorsqu’elles reçurent leurs écritoires portatifs («lap desk», l’équivalent victorien des ordinateurs portables d’aujourd’hui !) pour faciliter l’écriture des innombrables chroniques de leurs mondes imaginaires.

Une personnification d’Emily avec son écritoire portatif, Brontë Living Tour History © Bandbridge District Council

Si la «boîte à thé» et la «boîte à couture» sont les icônes par excellence de la vie domestique du XIXe siècle, l’écritoire portatif résume pour sa part l’évolution sociale et économique de cette période particulière de l’histoire de l’Angleterre. En effet, même si les rangements portatifs pour le matériel d’écriture existaient depuis déjà quelques siècles, les circonstances socio-économiques de l’Angleterre victorienne ont nécessité l’utilisation à grande échelle du bureau portable, sous la forme d’une «boîte» qui pouvait être utilisé sur une table ou sur les genoux.

Par conséquent, pendant cette période d’élargissement de la curiosité intellectuelle, de la communication, de l’alphabétisation et de l’activité commerciale, l’écritoire figurait en bonne place dans les expéditions militaires, les voyages, les bibliothèques et les salons privés. La grande littérature, tout autant que les lettres d’amour, les contrats ou les cartes postales ont été écrits sur sa surface inclinée.

Contrairement à un bureau ou à une table, l’écritoire était considéré comme un article personnel et non une possession des ménages. La qualité de la fabrication et des matériaux, de même que l’ornementation et la forme, jouaient un rôle important dans la sélection d’un écritoire. Charlotte, Emily et Anne possédaient chacun le leur ; on peut encore les voir, avec leur contenu original, au musée Brontë.

L’écritoire portatif d’Emily, musée Brontë.

Chez le papetier

Au temps des Brontë, le petit village d’Haworth ne comptait aucune profession libérale en dehors de l’apothicaire. Les commerces, les services, les médecins, les hommes de loi et le chemin de fer se trouvaient au village voisin de Keighley (à plusieurs kilomètres de distance) ou au-delà, à Bradford et à Leeds, des villes nées de l’industrie textile.

Les Brontë (principalement Charlotte) encouragèrent John Greenwood, un habitant d’Haworth, à devenir papetier. Il était un cardeur de laine, comme beaucoup d’hommes et de femmes du Yorkshire, mais en raison de problèmes de santé, il ne pouvait faire vivre sa famille en pratiquant cette seule occupation. Grâce au parrainage des Brontë, il se mit à vendre du papier et des fournitures de papeterie (encres, plumes, cire à cacheter, coupe-papier…).

Les articles de papeterie constituaient un élément des plus sérieux dans «l’étiquette» victorienne, en plus d’être des outils de communication indispensables. Les lettres d’excuses, de félicitations, d’introduction, les lettres donnant régulièrement des nouvelles de la famille (pour ne citer que quelques exemples) se devaient d’être écrites sur un papier approprié, avec élégance dans l’économie et le choix des mots, de même qu’avec une belle calligraphie. Pour la femme victorienne, l’aptitude à rédiger de telles missives était une obligation sociale importante.

Lettre de Charlotte Brontë du 18 octobre 1848, annonçant un deuil, rédigée sur le papier à lettre bordée de noir (typique de l’étiquette victorienne) et adressée à son éditeur William Smith William.

En tant que meilleures clientes, les sœurs Brontë ont certainement contribué, à elles seules, à maintenir à flot le petit commerce de John Greenwood pendant toutes ces années. Certains biographes mentionnent d’ailleurs que Greenwood aurait beaucoup compté dans la vie des Brontë, rendant des services à la famille lors des maladies et des décès. Après la publication de Jane Eyre, Charlotte continua à encourager la papeterie de John Greenwood en veillant à ce que ses éditeurs lui fournissent des éditions bon marché de ses livres.

La plume

Avec le papier, la plume demeure l’outil essentiel de l’écrivain du XIXe siècle. Ce n’est qu’à l’ère victorienne que la plume en métal se développa en Occident ; en Angleterre d’abord, puis en France. John Mitchell, de Birmingham, fut le premier à produire commercialement des stylos avec des plumes en métal, en 1822. La plume en métal conserve une pointe affilée beaucoup plus longtemps que la plume d’oie ; cette dernière s’use en effet rapidement et exige beaucoup d’habileté pour être bien aiguisée.

Le son de la plume qui gratte le papier a résonné pendant de nombreuses années dans la salle à manger du presbytère d’Haworth. Lors de la rédaction de leurs romans et la préparation des copies pour les éditeurs, Charlotte, Emily et Anne disposaient probablement leurs écritoires autour de la lampe au milieu de la table et travaillaient de concert, en silence, couvrant des rames et des rames de papiers avec leurs fines écritures. Les yeux qui s’usent à la tâche, les doigts tachés d’encre qui s’engourdissent et le dos douloureux penché sur l’écritoire restent en filigrane derrière chacune des centaines de pages des romans des sœurs Brontë.

Pour en savoir plus :

http://www.hygra.com/

http://www.ehow.com/list_6778502_victorian-writing-tools.html