Le nombre trois – Lettre aux demoiselles Brontë

Sculpture de bronze dans le jardin du musée Brontë à Haworth, représentant les trois sœurs Brontë, par l’artiste Jocelyn Horner
Sculpture de bronze dans le jardin du musée Brontë à Haworth, représentant les trois sœurs Brontë, par l’artiste Jocelyn Horner

Mesdemoiselles Brontë,

L’année 2016 marque le 200e anniversaire de la naissance de Charlotte avec de nombreuses activités un peu partout dans le monde et, surtout, à Haworth. La tranquillité à laquelle aspirait si puissamment Emily est depuis longtemps perturbée par le flot de touristes qui envahit votre petit village pendant l’été, débarquant de pays lointains comme le Japon, l’Australie ou le Canada. Gondal et le presbytère assiégés d’individus venus d’ailleurs et parlant des langues inconnues : comme cela aurait chamboulé votre quotidien et stimulé votre imaginaire !

Et que penseriez-vous de tous ces mythes que vos admirateurs entretiennent avec tant de ferveur à votre sujet depuis vos disparitions prématurées ? Comme si une étrange magie vous entourait, car vous étiez trois, comme les trois branches en spiral du triskèle représentant la triple déesse celtique Brighid, faisant elle-même partie de la trinité des déesses celtiques avec Boann et Cerridwen ; comme les antiques trois Parques filant au rouet du Temps le destin des Humains ; comme les trois principes des alchimistes que sont le Soufre, le Mercure et le Sel ; comme les trois têtes de la déesse grecque Hécate, symbole des trois phases de l’évolution humaine (croissance, décroissance, disparition) et l’une des trois déesse de la Triade Lunaire, avec Séléné et Artémis ; comme les trois Grâces classiques, déesses du charme, de la beauté et de la créativité ; comme les trois sorcières d’Hamlet ; comme les trois âges de la femme, représentés entre autres dans les tableaux de Hans Baldung au XVIe siècle ; comme le triple joyau du Bouddhisme ; comme la notion triple du Temps (passé, présent, avenir) ; comme les trois Rois mages ou la Sainte Trinité chrétienne… comment ne pas superposer à votre histoire si singulière ces archétypes mystérieux ancrés dans notre inconscient collectif ?

Ce puissant symbolisme vous était-il parfois perceptible au fil des jours, malgré le quotidien banal imposé aux femmes de votre époque, malgré les tâches domestiques qui vous étaient dévolues et dont votre frère Branwell, s’annonçant comme le génie de la famille lorsqu’il était enfant, fut épargné ? La magie du nombre trois s’est-elle peu à peu infiltrée dans vos incessants travaux de reprisage, d’époussetage, de pétrissage du pain, de thé et d’écriture, vous propulsant finalement parmi les écrivains les plus connus dans le monde occidental ?

Une amie numérologue m’a fait remarquer que l’année 2016 contenait trois chiffres trois : 2+0+1+6=9 (3X3). Même si cette année est consacré à Charlotte, vous y êtes donc encore toutes les trois, toujours inséparables, tant dans les liens familiaux que dans la postérité littéraire. Et c’est peut-être là votre plus puissante magie…

À bientôt chères sœurs,

Louise Sanfaçon

2016

Nostalgie d’Haworth

Haworth
Haworth © Mark Davis

Les mois d’octobre et novembre me rendent toujours nostalgique du village d’Haworth (Yorkshire, Angleterre). J’y ai séjourné quelques jours en 2006 et en 2010 pour visiter le Musée Brontë et me promener sur la lande. Cette période de l’année me semble idéale pour traverser l’Atlantique et aller à la rencontre des sœurs Brontë, ne serait-ce que parce que le flot de touristes y est considérablement réduit.

Musée Brontë © Mark Davis
Musée Brontë © Mark Davis

Bien sûre, le pourpre flamboyant de la bruyère estivale n’est plus qu’un voile grisâtre tapissant les montagnes Pennines, et la nuit tombe rapidement. Le silence est plus dense dans les rues sinueuses de ce petit village accroché au XIXe siècle ; il enveloppe d’un voile solennel l’ancienne maison des sœurs Brontë.

Le Black Bull © Mark Davis
Le Black Bull © Mark Davis

Heureusement, on peut se réconforter en allant à la rencontre des habitants d’Haworth, particulièrement chaleureux et accueillants, en prenant un bon cidre avec eux à l’un des pubs de la rue principale. Il y a entre autres l’incontournable Black Bull où Branwell, le frère des sœurs Brontë, y a malheureusement englouti sa jeunesse et son génie. Le souvenir de cette triste destinée m’a toujours empêchée d’entrer au Black Bull, comme si un spectre sinistre traînait encore à la porte d’entrée et me barrait le chemin.

Le Fleece Inn © Trudy Pilmoor
Le Fleece Inn © Trudy Pilmoor

J’ai plutôt adopté le Fleece Inn, où je loue une petite chambre à l’étage. L’ambiance y est des plus réjouissante le soir venu ! Tout y est tellement typique et familier qu’on a l’impression d’être sur le plateau de tournage de la télésérie Coronation Street : les amoureux tassés l’un contre l’autre sur une banquette, le jeux de fléchettes au mur, le foyer où brûle un bon feu et les vieux sofas en cuir, les gens réservés (parfois d’un âge respectable) qu’on a croisés pendant la journée et qui dévoilent tout à coup leur côté exubérant dans de vives discussions au bar, la musique celtique, les rires. Au déjeuner, le boudin noir du Yorkshire y est particulièrement délicieux.

La Lande © Garry Atkinson
La Lande © Garry Atkinson

Les promenades sur la lande sont par ailleurs plus difficiles en cette période de l’année. Les pluies abondantes rendent certains sentiers difficiles à repérer, ou carrément impraticables. Le vent souffle avec force à chaque instant. Il fait froid, que ce soit sous un beau soleil ou sous les nuages. Les montagnes s’étalent à perte de vue et l’on croise de rares randonneurs, la plupart du temps des gens de la région qui se promènent avec leurs chiens. La lumière y est magnifique et cristalline.

© Steve Swiss
© Steve Swiss

Vers la fin novembre, Haworth se couvre de neige et se pare pour le temps des fêtes. Plusieurs activités sont organisées pour l’occasion. Il y a une procession aux flambeaux, un marché et des chorales de Noël ; les vitrines des nombreuses boutiques de la rue principale sont décorées et les commerçants eux-mêmes s’habillent comme à l’époque victorienne. Au Musée Brontë, une programmation spéciale invite les familles à participer à la fabrication de couronnes de Noël ou à une visite guidée du musée aux chandelles.

Enseigne du Musée Brontë © Mark Davis
Enseigne du Musée Brontë © Mark Davis

Oui, je suis très nostalgique d’Haworth quand arrivent les mois d’octobre et novembre. À chaque année, je voudrais faire ce retour dans le temps à la rencontre des auteures de Jane Eyre, Villette, Les Hauts de Hurlevent et La Châtelaine de Wildfell Hall. L’incroyable résilience de leurs héroïnes et le pouvoir de leur imagination m’ont aidée à survivre aux difficultés pendant mon enfance et mon adolescence. Leur rendre hommage lors d’un séjour à Haworth, qu’il soit réel ou imaginaire, n’est qu’un juste retour des choses.

Voyage à Haworth (2010)

Le musée Brontë © Louise Sanfaçon 2010

Avec l’automne qui colore les arbres de rouge et de jaune, je me remémore avec nostalgie mon dernier voyage à Haworth au tout début du mois de novembre 2010. Il s’agissait de mon deuxième voyage au Royaume-Uni dans le cadre de mon travail. À travers mes rendez-vous d’affaire dans les villes de Londres, Édimbourg, Stirling, Glasgow et Belfast, je me suis réservé deux petites journées de temps libre à Haworth.

Cette fois, à mon arrivée, j’ai prix un taxi plutôt que de traîner mon bagage à partir de la gare de train de Keighley jusqu’à l’arrêt d’autobus, à plusieurs coins de rues de là. Le trajet d’une dizaine de minutes en voiture m’a permis de découvrir le paysage encore verdoyant sous un autre angle, de même que les belles maisons en pierres de Keighley.

J’ai séjourné à l’hôtel-pub The Fleece Inn, juste au pied de la rue principale d’Haworth. J’en ai aimé l’ambiance chaleureuse, la petite chambre confortable et sans prétention (un lit simple, un bureau, une armoire, une minuscule salle de bain), dont la grande fenêtre donnait sur la rue avec les champs où paissaient les moutons, au loin en arrière-plan.

Ma chambre au Fleece Inn
Ma chambre au Fleece Inn
Vue de la fenêtre de ma chambre au Fleece Inn © Louise Sanfaçon 2010

Si j’en avais eu les moyens, j’aurais bien aimé occuper la suite « Brontë » du Fleece Inn, plus spacieuse, ne serait-ce que pour le nom (ce sera pour la prochaine fois !). J’ai également savouré avec plaisir le bon déjeuner typique du Yorkshire du Fleece Inn : œufs brouillés, saucisses, black pudding (boudin noir délicieux), pommes de terre, pain grillé.

Tout comme lors de mon voyage en 2006, dès mon arrivée à Haworth j’ai rangé mon bagage dans ma chambre d’hôtel et je suis sortie aussitôt pour monter la rue principale jusqu’au presbytère. Un mignon chat noir m’a escortée jusqu’à la maison des Brontë. Le musée Brontë était étonnamment vide et silencieux cet après-midi-là, une situation exceptionnelle selon la préposée à l’accueil. J’ai profité de ce moment intime en faisant lentement le tour de la maison-musée. Je me suis ensuite dirigée vers l’église St. Michael and All Angels. J’ai pris quelques minutes pour savourer le silence dans la chapelle dédiée aux Brontë. Sur la plaque commémorative d’Emily, quelqu’un avait déposé un petit bouquet de bruyère.

Même si je ne suis pas pratiquante, j’ai été émue en découvrant un arbre de prières à la sortie de l’église. Une note à proximité invitait les visiteurs à écrire une prière sur un papier et à l’accrocher à l’arbre. Les résidents d’Haworth  recueillaient ces papiers et s’engageaient à inclure ces prières à leurs oraisons personnelles. J’ai donc écrit ma prière (en anglais) sur un petit bout de papier et je l’ai accroché à l’une des branches de l’arbre. Je m’imaginais avec reconnaissance une vieille dame du village intégrant aimablement mes mots dans sa prochaine dévotion à l’église.

Arbre à prières à l’entrée de l’église St. Michael and All Angels © Louise Sanfaçon 2010

Je suis ensuite allée à la boutique de l’apothicaire où les Brontë s’approvisionnaient autrefois en médicaments, et j’ai terminé la journée par un bon repas au Stirrup (de loin le meilleur restaurant d’Haworth). La jeune et jolie serveuse, très sympathique et originaire de la région, arborait des dents supérieures en avant comme Emily et Anne Brontë.

Le soir, de la fenêtre de mon hôtel, j’ai observé les feux d’artifice. Chaque année, au début du mois de novembre, les Anglais font des feux d’artifice en mémoire de la conspiration de Guy Fawkes en 1605, qui visait à faire exploser le parlement de Westminster et le règne de Jacques 1er. À un certain moment, j’ai vu le ciel s’enflammer derrière l’une des collines de la lande. Sur une grande étendue, je voyais des flammes lécher le ciel noir. Peut-être avait-on perdu le contrôle sur l’un des feux de joie, là-bas dans la campagne ? Quoi qu’il en soit, cette grande flambée s’est éteinte peu à peu. J’entendais encore les feux d’artifice au loin lorsque je me suis endormie.

Le lendemain, sous un soleil d’automne radieux, j’ai d’abord fait un arrêt au bureau de poste pour envoyer une carte postale à un ami du Canada. J’ai écrit les mots de cette carte assise sur le vieux banc de pierre en haut de la rue principale. Je me sentais tellement bien, j’écrivais à mon ami que je ne voulais plus jamais quitter Haworth. J’ai eu ensuite une longue et agréable conversation avec le préposé des postes, un vieil homme avenant qui avait de la famille au Canada.

Ce fut ensuite une grande excursion sur la lande. Mon objectif était d’atteindre Top Withens, mais les fortes pluies des derniers jours ayant inondé plusieurs parties du trajet indiquées sur la carte, j’ai donc dû rebrousser chemin avant même d’atteindre le Brontë Bridge. Pendant cette longue marche solitaire sur les Moors, j’ai intensément réfléchi à mon existence. En contemplant le magnifique paysage sous le soleil, un paysage dont j’ai rêvé pendant tellement d’années, il m’apparaissait évident que je devais apporter des changements profonds à ma vie. Telle qu’elle était devenue, elle ne me ressemblait plus du tout. Je devais changer de cap, me réorienter, retrouver ce qui m’importait vraiment. Je me disais que les sœurs Brontë devaient avoir eut ce genre de prise de conscience elles aussi en se promenant sur la lande. C’est peut-être là que Charlotte pris la résolution de devenir écrivain et qu’Emily décida de se retirer complètement du monde pour vivre ses dernières années en ermite au presbytère.

Sur le chemin menant à la lande © Louise Sanfaçon 2010

Le dernier jour de mon séjour à Haworth, j’ai refait une brève visite au musée Brontë (cette fois très achalandé) et quelques achats à la boutique, avant de prendre la route pour l’Écosse. Dans le train frigorifique qui traversait lentement la sombre campagne du nord de l’Angleterre pour m’amener à Stirling, je me suis promis que, pour mon prochain voyage au Royaume-Uni, je viendrais pour mon plaisir et non pour le travail, et que je séjournerais minimalement au moins une semaine à Haworth.

Si je le pouvais, je retournerais chaque année à Haworth en octobre et au début du mois de novembre. Quoique, voir la bruyère mauve en fleur sur la lande en été doit être tout un spectacle… ou voir la lande sous la neige en hiver… bref, l’idéal pour mois serait de séjourner six mois par année là-bas et six mois par année ici ! Ce sera ma requête lorsque je tomberai de nouveau sur un arbre de prières…

Les Brontë et moi

Louise et les Brontë, © Flexib White 2009
Mes amis et mes collègues le savent, je leur en parle tout le temps : les sœurs Brontë m’inspirent depuis l’enfance ! À tel point que Pierre, l’un de mes bons amis, m’a invité un jour à parler d’elles à la radio dans son émission littéraire. À tel point que Flexib White, artiste de Québec et collègue, a fait l’année dernière mon portrait (magnifique !) flanqué de sa perception toute personnelle de l’univers des sœurs Brontë.
Pourquoi suis-je si fascinée par les sœurs Brontë ? Tout d’abord, je me sens très proche d’Emily et de son amour farouche de la liberté. Je chéris d’ailleurs tout particulièrement mes propres moments de liberté où je peux me consacrer entièrement à «l’invention», comme le dit pudiquement Elizabeth Gaskell dans sa biographie de Charlotte Brontë. L’auteur de Jane Eyre l’appelait plutôt «l’imagination», mais Emily savait mieux que quiconque nommer cet état de transe onirique qui se superpose avec tant de force sur le réel : le «Dieu des Visions».

Cette incroyable faculté d’imaginer a jeté son emprise sur les Brontë dès leurs plus jeunes âges et les a hantés toute leur vie. Elle traverse tous leurs poèmes et leurs romans, en portant en elle une profonde nostalgie de l’enfance.

Un jour, dans l’essai littéraire «Il était une fois…et pour toujours» d’Alison Lurie, je suis tombée sur le chapitre dédié à l’auteur anglais Walter de la Mare. Je fus frappée par la description que donnait Lurie au sujet de la persistance de l’enfance chez cet auteur : ce texte aurait très bien pu me décrire, ou mieux encore décrire les sœurs Brontë ! Le voici, légèrement adapté pour le mettre à ma taille :

«Comme certains écrivains anglais qui composèrent des récits fantastiques (J.R.R. Tolkien, Walter de la Mare…), Louise eut une petite enfance calme et heureuse, qui prit fin trop tôt et de façon abrupte. Par conséquent, une partie d’elle-même ne quitta pas doucement et naturellement cette enfance, mais fut au contraire violement poussée à se dissimuler. Cette partie d’elle fut par là même à jamais préservée, inchangée.

Voilà pourquoi, dans nombre de ses rêves, de ses œuvres ou de ses poèmes, Louise voit le monde avec l’intensité et la prescience propres à l’enfance. Le monde intérieur de Louise est plein de mystères et d’émerveillement, préférant souvent l’intuition et la vision à la logique et la raison. Comme un poète l’a dit un jour, les enfants ne distinguent pas nettement la réalité de l’imagination : entre leurs rêves et leur réalité n’existe aucun abîme infranchissable.

Pour elle, la nature est totalement vivante et consciente, les lieux ont une personnalité forte et définie. De vieilles demeures désertées peuvent être habitées par des fantômes. Ancêtres et esprits hantent les forêts. Tout arbre, tout étang est susceptible d’avoir un esprit qui l’accompagne.

Les paysages dans les œuvres et les poèmes de Louise ont une atmosphère caractéristique de mélancolie. Dans un mélange de tristesse et d’enchantement, le paysage devient alors une métaphore de la mort et de la renaissance au sein d’une Nature éternelle.»

N’est-ce pas que ce texte pourrait décrire à merveille les sœurs Brontë et leurs créations littéraires ?

Alison Lurie

Il était une fois…et pour toujours

A propos de la littérature enfantine

Traduit de l’Anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Fletcher

I.S.B.N. : 2-7436-1860-4

Éditions : Rivages

« Souvent les auteurs les plus talentueux de livres pour enfants ne ressemblent pas aux autres écrivains : au fond d’eux-mêmes, et cela leur est particulier, ils restent des enfants. Il arrive qu’on s’en rende compte de l’extérieur : ces personnes préfèrent la compagnie des enfants  celle des adultes. Ils lisent des livres pour enfants, jouent à des jeux d’enfants, et aiment se déguiser et prétendre être quelqu’un d’autre ; ils sont impulsifs, rêveurs, imaginatifs et imprévisibles. » En se penchant sur Babar, Pinocchio, Harry Potter ou Le Magicien d’Oz, Alison Lurie poursuit son analyse à la fois savante et personnelle, instructive et piquante d’un genre dont elle est spécialiste.

 

Voyage à Haworth (2006)

© Louise Sanfaçon 2006

En novembre 2006, je me retrouvais dans le village de Haworth en Angleterre. Je réalisais alors l’un de mes rêves les plus chers, que je caressais depuis l’âge de douze ans : visiter les lieux où avaient vécu Charlotte, Emily et Anne Brontë. Leur maison bien sûr, transformée en musée depuis les années 1920, mais surtout la lande sauvage dans les montagnes Pennines, maintenant un parc national (Penistone Hill Country Park).

En mission culturelle depuis le 25 octobre dans les villes bruyantes et animées de Londres et de Liverpool, cette courte pause de deux jours dans la campagne du West Yorkshire s’avérait des plus bénéfique pour moi, avant de repartir pour une autre ronde de mission d’une semaine dans les villes d’Écosse et d’Irlande. Mais il fallait vraiment le vouloir pour se rendre jusqu’au vieux village de Haworth, pratiquement inchangé depuis l’époque des Brontë : de Lime Station à Liverpool, prendre le train en direction de Leeds vers le Nord-Est ; prendre ensuite un autre train à Leeds, en direction de Keighley, plus au Nord, ce dernier s’arrêtant à tous les villages rencontrés en chemin, de plus en plus pittoresques et isolés à mesure que l’on s’enfonce dans les montagnes : Shipley, Saltaire, Bingley, Stalybrigde…

Arrivée à la vieille gare peinte en rouge et blanc de Keighley, traîner ma valise à pieds jusqu’à la station d’autobus (une dizaine de coins de rues, en pente) ; enfin, prendre le bus jusqu’à mon auberge, le Woodland Grange. La chauffeuse de l’autobus, très sympathique et avenante (comme tous les Anglais que j’ai rencontrés depuis le début de ma mission), me dépose juste devant l’auberge en me souhaitant un bon séjour.

Je pose les pieds au sol avec ma valise et l’autobus s’éloigne. C’est à ce moment seulement qu’extasiée, je mesure la merveilleuse qualité du silence de cette campagne lumineuse (il fait très beau en Angleterre depuis le 25 octobre) et la pureté de l’air que je respire à pleins poumons. Dans les montagnes au loin, où broutent des moutons et où courent des chevaux, j’entends un chien aboyer. Et le silence. Un silence fabuleux, voguant comme un ange de paix dans le clair bleu du ciel sans nuage, au-dessus des pâturages d’un vert intense illuminé de soleil, à perte de vue. Bonheur. Ravissement. Éblouissement. Jubilation… Moi qui souffrais d’un terrible mal du pays depuis mon arrivée (et ce, malgré l’émerveillement quotidien d’être en Angleterre), j’ai soudain l’étrange impression d’être revenue à la maison.

Mon auberge, petite maison de pierres grises, vieillotte et adorable, est située pratiquement au pied de la vieille rue en pente du village de Haworth (Main Street). À peine ai-je déposé mes bagages dans ma jolie chambre d’inspiration victorienne, que je ressors pour monter la rue vers le musée Brontë. Je me suis habillée chaudement (lainage et manteau) car il fait frais dans ces montagnes du Yorkshire en cette saison (comparé aux 17° ou 20° C de Londres !).

La pente de la rue est vraiment très raide. Elizabeth Gaskell, amie et première biographe de Charlotte Brontë, n’exagérait pas quand elle décrivait combien la montée d’une calèche à chevaux pouvait être périlleuse dans cette rue, surtout l’hiver. J’arrive enfin au Black Bull à ma gauche, puis au Old Apothecary à ma droite, encore quelques pas pour dépasser l’église St. Michael and All Angels et l’école du dimanche fondée par les Brontë. Tourner encore à gauche et voilà, la fameuse maison-musée. Un véritable voyage dans le temps, dans un décor du 19e siècle où seul l’une de ces fameuses cabines téléphoniques rouges, des panneaux d’affichage et quelques voitures nous rappellent le temps présent. Je me pince le bras pour m’assurer que je ne suis pas en train de rêver. J’entre dans la maison.

Le musée est, lui aussi, très silencieux. Les rares visiteurs qui sont déjà là sont solennels ; quand ils ont quelques choses à dire, ils chuchotent discrètement. Tout a été reconstitué comme à l’époque où ont vécu les Brontë. La très grande majorité des meubles et des objets familiers du musée ont d’ailleurs appartenus aux Brontë ; pour le reste, ce sont de fidèles copies réalisées par des artisans du Yorkshire à partir de dessins d’époque. Je suis émue. Il y a même une véritable robe de Charlotte exposée dans la chambre à l’étage. On a beau d’écrire dans ses biographies combien Charlotte était petite (environ 4 pieds), voir la taille de ce mannequin portant cette robe du milieu du 19e siècle donne un choc. Une formidable ambition couvait dans ce tout petit corps. Une ambition qui lui a fait écrire Jane Eyre et Villette, envers et contre tous les préjugés de son temps à l’égard des femmes.

Je prends mon temps, en déambulant dans la maison. Elles étaient là, autrefois. Elles ont vécu ici, dans ces petites pièces austères, ces écrivaines qui ont tant marqué mon existence depuis la découverte de Jane Eyre durant l’année de mes douze ans.

Avant de m’élancer dans les landes, je vais prendre une bouchée au Haworth Tea Rooms & Guest House, l’un des nombreux cafés de Main Street, un peu plus bas sur la rue. Un vieux couple y prend le thé et des pâtisseries, avec leur beau chien Golden couché bien sagement à leurs pieds. Je les écoute parler dans leur accent typique du Yorkshire. Ils sont familiers avec la jeune propriétaire du restaurant. Des gens du village. Il n’y a pas beaucoup de touristes en cette saison.

Puis je prends le chemin des landes, le fameux sentier en face de la maison et du cimetière, qu’empruntait si souvent Emily pour ses excursions dans les Moors avec ses chiens, à la rencontre des sauvages héros de son unique roman, Wuthering Heights. Une mousse verte, quasiment fluorescente, recouvre les vieilles pierres des murets qui longent Balcony Lane ; une autre pente à monter vers les montagnes. Dans les pâturages de chaque côté du chemin, encore et toujours des moutons, accompagnés de quelques chevaux. Et puis, tout à coup, en haut du sentier : l’espace, le vent, et la vue à l’infini sur les sévères montagnes Pennines, sans aucun arbre, lunaires, couvertes de bruyères brunies, qui roulent, puissantes et majestueuses, jusqu’à l’horizon.

 » …la lande, la nature, est loin d’être ici une déesse enveloppante et bénéfique, un Éden consolateur. Elle est un univers décentré, ouvert, balayé d’orages et de liberté ; un paradis plein d’une sensualité intense, non définie, auquel le corps participe mais qui dépasse infiniment ses limites : un paradis mental sans bien ni mal, totalement amoral, où seules comptent une force, une résistance et une vitalité qui ont la dimension de l’espace.  » Diane de Margerie, préface de Hurlevent des Monts, GF Flammarion, p. 14.

Je marche. Le vent est vraiment froid dans ces montagnes et je couvre mes oreilles gelées avec mon foulard. À ma droite, plus bas dans le creux de la lande, je contemple le petit lac Lower Laithe Reservoir, bordé de pâturages encore verts sur sa pente Sud. Le sentier des Moors devient de plus en plus abrupte et sauvage à mesure que j’avance. Au bout d’un moment, je m’assois sur une vieille pierre bordant le chemin, fatiguée de lutter contre le vent dans les nombreuses pentes ascendantes du sentier. Deux petits chiens Terriers blancs arrivent tout à coup en courant et me sautent dessus pour jouer. Ils sont gentils, mais souillent mon manteau avec leurs petites pattes pleines de terre. Leurs maîtres, un couple dans la cinquantaine, arrivent à ma hauteur quelques instants après et s’excusent de l’enthousiasme trop débordant de leurs chiens. Il n’y a pas de mal. Cette chaleur animale est la bienvenue dans le froid de ces Moors désolées. Je comprends pourquoi Emily amenait toujours ses chiens en promenade. Les marcheurs repartent avec leurs compagnons à quatre pattes. Ma petite chienne Lassie me manque terriblement depuis le début de mon séjour en Angleterre, mais tout spécialement en cet instant.

Je reste un long moment seule assise sur ma pierre à regarder les montagnes, à me laisser pénétrer par le vent. Je ramasse un petit caillou et le mets dans ma poche. Il reviendra avec moi au Québec. Un précieux souvenir de la lande et de ses roches arides. Un autre groupe de marcheurs se pointe sur l’étroit sentier. De jeunes hommes, équipés des pieds à la tête comme des alpinistes, avec de gros sacs à dos. Il est vrai que le sentier de plusieurs kilomètres menant aux célèbres ruines de Top Withens (qui auraient inspiré Wuthering Heights) est assez sportif. Je regarde avec dépit mes fragiles souliers de ville et renonce à regret à cette excursion. La fin de l’après-midi approche de toute façon, il vaut mieux rebrousser chemin et retourner à l’auberge avant la tombée du jour.

Le lendemain, je fais le même pèlerinage, cette fois en poussant un peu plus loin sur la lande, et en m’attardant longuement ensuite à la boutique du musée, pour faire provision de livres sur les Brontë. Je visite également l’église. Tous les Brontë, à l’exception d’Anne inhumée à Scarborough, gisent sous ses dalles de pierre. L’église est vide et mes pas me mènent vers l’alcôve dédiée aux Brontë. Une citation de Charlotte, sur un petit carton blanc posé sur le rebord de la fenêtre, me bouleverse. Je m’assois sur l’un des bancs, écoutant le profond silence du lieu. Je me sens terriblement triste. Je réalise combien sera à jamais silencieuse la voix des Brontë dans le monde, ensevelies sous le plancher de cette église. Elles reposent en paix, leur œuvre est terminée, scellée à jamais par la mort. Tout a été écrit, et pourtant, j’aurais encore tellement besoin de l’écho sororal de leurs voix.

Puis arrive le jour du départ. Tôt le matin, avant de prendre mon train en direction d’Édimbourg, je refais une dernière petite promenade aux abords de Woodland Grange. Je ne veux pas partir, je ne veux pas quitter ce silence des montagnes, je veux encore saturer mes yeux de ce vert vibrant des pâturages, de ce silence, de cet air limpide, de ce calme campagnard encore accroché au 19e siècle. Mais il faut partir. Mes obligations de travail pour la mission culturelle m’attendent. Adieu donc, cher Haworth. Je reviendrai un jour. Du moins, je l’espère. Cette fois, j’apporterai dans mes bagages de solides bottes de marche, et j’irai jusqu’au fond de la chaîne des montagnes Pennines, au bout du sentier des Brontë, à la rencontre des fantômes imaginés par Emily, à Top Withens.