La genèse de Jane Eyre via Bookwitty

Charlotte Brontë par Joan Hassal

Une belle traduction par Camille de l’article fort éclairant d’Augusta Leopold Tales of a Juvenile Genius: The Fantasy Worlds of Charlotte Brontë  est parue récemment sur le site web Bookwitty.

Voici la version intégrale de cet article qui nous éclaire au sujet de la genèse du roman Jane Eyre de Charlotte Brontë :

«Charlotte Brontë est l’un des plus grands noms de la littérature anglaise. Elle et ses sœurs, Emily et Anne, ont signé quelques uns des plus beaux textes du XIXème siècle. Si ses principaux romans, Shirley et Villette, sont aujourd’hui encore salués par la critique, Jane Eyre reste le chef-d’œuvre indiscutable de Charlotte Brontë.

Jane Eyre, un roman classique et révolutionnaire

Ce roman retrace la vie de l’héroïne éponyme et son passage à l’âge adulte, lorsqu’elle devient gouvernante et tombe amoureuse du mystérieux et imprévisible M. Rochester.

Jane Eyre est, à maints égards, un roman révolutionnaire. Explorant les thèmes du classicisme, de l’expression féminine et de la sexualité, il se démarque par le recours à l’intériorisation. Ce procédé a consacré Charlotte Brontë en tant que « première historienne de la conscience privée » et précurseur de Joyce et de Proust.

Jane Eyre est également considéré comme l’un des meilleurs exemples de la littérature gothique, réunissant de nombreuses références du genre, notamment une atmosphère mystérieuse et inquiétante, un héros byronien, la révélation de secrets sinistres et le recours au surnaturel. Le génie de Brontë tient en partie à l’équilibre qu’elle parvient à maintenir entre ses personnages, la critique sociale et une atmosphère singulière, ne laissant aucun doute sur l’étendue de son talent et sa place parmi les auteurs les plus éminents.

Genèse d’un chef-d’oeuvre

À présent que l’essentiel a été rappelé, il paraît utile de signaler que Jane Eyre ne sort pas de nulle part. Cette œuvre est le fruit d’un « apprentissage long et laborieux de l’écriture », dont les premiers résultats furent des plus surprenants. Voici une brève introduction aux œuvres de jeunesse de Charlotte Brontë, qui contiennent les prémisses attachantes, et parfois embarrassantes, de son style remarquable entre tous.

Charlotte Brontë se lança dans la littérature après une expérience bouleversante et traumatisante de l’école. Elle fut envoyée avec trois de ses sœurs, Emily, Maria et Elisabeth, au Clergy Daughters’ School à Cowan Bridge, à Lancashire. La dureté de ce nouvel environnement et la violence des enseignants lui inspirèrent la Lowood School dans Jane Eyre.

Très vite, les mauvais traitements infligés aux Brontë eurent des conséquences tragiques : scolarisées en août 1824, Maria et Elizabeth moururent toutes deux de la tuberculose en juin 1825. Charlotte et Emily furent par la suite retirées de l’école et retournèrent vivre auprès de leur père, de leur plus jeune sœur Anne et de leur frère Branwell. La fratrie réunie se mit dès lors à créer des jeux et à écrire des histoires ayant pour cadre un monde imaginaire.

Une fratrie d’écrivains en herbe

Le Jeu des Insulaires est l’une de leurs premières tentatives littéraires. Écrits en 1829, quand Charlotte n’avait que treize ans, ces contes décrivent une île idyllique sur laquelle se trouve une école somptueuse, à l’opposé de leur précédent environnement scolaire.

Sur cette île, à la place des élèves affamés et éreintés de Cowan Bridge, se trouvent un Petit Roi et des Petites Reines. Le jeune âge de Brontë se traduit dans ces contes par une imagination débridée et une survalorisation de soi très enfantine. Brontë décrit « l’école-palais » avec emphase et une naïveté attachante.

« Se tenant au milieu du hall, une statue colossale tenait dans chaque main une caisse de cristal de laquelle s’épanchait un jet d’eau claire qui se fendait en milliers de diamants et de perles qui tombaient dans un bassin d’or pur, disparaissant à travers une ouverture, et montaient de nouveau dans les différentes parties du parc où ils jaillissaient sous la forme d’une brillante fontaine. »

Néanmoins, il ne s’agit pas de simples utopies. De nombreux ennemis et « mauvais enfants » vivent également sur l’île et l’école possède un donjon, avec des instruments de torture, dont seules Emily et Charlotte détiennent les clés (afin de s’assurer de leur bon usage). Avec cette allégresse morbide qu’ont souvent les enfants, Brontë prend le pouvoir et se place avec toute sa fratrie au-dessus de leur entourage (« J’ai oublié de mentionner que Branwell possédait un gourdin noir avec lequel il frappait les enfants occasionnellement et, la plupart du temps, impitoyablement »).

Brontë, pionnière de la fanfiction

L’île est également peuplée par les personnalités préférées de Charlotte, dans un genre qu’on nommerait aujourd’hui fanfiction.

Brontë était subjuguée par le Duc de Wellington et ses deux fils, Arthur, le Marquis de Duoro, et Lord Charles Wellesley. Tous trois sont très présents dans ses œuvres de jeunesse.

Dans Le Jeu des Insulaires, ils sont invités par les Brontë pour régner sur l’île où ils sont finalement kidnappés, empoisonnés et blessés au cours d’une bataille, sous le regard attentif de la fratrie Brontë qui se tient en retrait et chronique les faits.

Malgré la présence de certains éléments qui reflètent ses œuvres futures, notamment l’horreur surnaturelle et les héros byroniens, ces contes sont très clairement des histoires d’enfants. Les intrigues sont fragmentaires et se résolvent de manière improbable grâce à de mirobolantes coïncidences. L’intérêt et le charme du Jeu des Insulaires résident principalement dans la mise en œuvre de l’imagination foisonnante de la jeune Charlotte Brontë. Il convient de les lire comme les débuts balbutiants d’un écrivain de grande renommée.

Charlotte et les livres miniatures

En dépit de son âge, Brontë était précoce et confiante en sa vocation, allant jusqu’à signer quelques-unes de ses œuvres « la géniale C.B. ». Et malgré la qualité littéraire discutable de ses premiers textes, elle est parvenue au fil des années à se rendre digne de ce titre autoproclamé, s’acharnant avec zèle et dévouement dans son travail. C’est à cette époque qu’elle commença avec son frère Branwell à confectionner des livres miniatures pour contenir leurs histoires.

Ils réalisèrent ainsi neuf livres de 3,5 cm par 5 cm, reliés manuellement et composés de cahiers recouverts d’une écriture microscopique, d’illustrations et de nombreuses cartes. Avec des bouts de papiers et des traits de crayons maladroits, Brontë et son frère ont réussi à créer des objets d’une beauté fascinante, à la hauteur du monde fantastique qu’ils ont créé. Ces livres miniatures rassemblent les premières séries d’histoires qui seront par la suite au coeur des œuvres des Brontë, réunies à l’époque sous le titre de La Confédération de Glass Town et connues plus tard sous le nom du Royaume d’Angria.

Le déclic des soldats de bois

La genèse de la saga du Royaume d’Angria date de 1827 et du jour où Branwell reçoit douze soldats de bois. Dès lors, les enfants commencèrent à imaginer un monde et une histoire autour de ces figurines.

À cette même époque, la lecture du Blackwood’s Magazine les introduisit à la figure héroïque de Byron, ainsi qu’à un grand nombre de récits d’aventures et d’horreur se déroulant en Afrique. L’histoire qu’ils ont créée a pour cadre l’ouest du royaume africain, colonisé par les « Douze », vainqueurs face aux indigènes Ashantees et fondateurs de la cité de Glass Town, rebaptisée Verdopolis. En 1832, Emily et Anne décidèrent de créer leur propre royaume, Gondal, tandis que Charlotte et Branwell continuèrent d’écrire l’histoire originale, centrée sur l’expansion à l’est de Verdopolis, en vue de créer le nouveau royaume d’Angria.

Les personnages évoluent. Arthur devient le Duc de Zamorna, un héros byronien énigmatique, et Charles devient Charles Townsend, un narrateur à la langue bien pendue.

Le Nain vert

La nouvelle Le Nain Vert révèle l’étendue de l’imagination et du talent de Charlotte Brontë. Délaissant son protagoniste, le Duc de Zamorna, elle explore les générations antérieures au Duc.

L’intrigue met en scène une jeune héroïne romantique, Lady Emily Charlesworth, écartelée entre deux prétendants : le premier, un artiste en difficulté au passé mystérieux ; le second, un aristocrate arrogant et possessif. Brontë fait ici appel à un grand nombre de ressorts gothiques : des amants séparés, des masques qui tombent et des héroïnes kidnappées.

Brontë, qui se projette dans une Afrique fantasmée, décrit un monde de compétitions de tir-à-l’arc, de forteresses, et une société inspirée de la période de la Régence, dans ce qui semble proche de ce que l’on verrait aujourd’hui comme une nouvelle fantastique anglaise. Elle écrit dans une perspective précolonialiste, les colons étant présentés comme les occupants légitimes des indigènes Ashantees et de leurs alliés au Sénégal.

Le Nain Vert fait le grand écart entre le passé et le futur. Le traitement narratif est encore très enfantin et, tout comme dans le Jeu des Insulaires, le Duc de Wellington offre une résolution surprenante à tous les conflits. Cette nouvelle, construite sur de nombreuses intrigues politiques et déceptions amoureuses, marque un raffinement certain dans l’écriture de Brontë et s’impose comme une œuvre solide et cohérente. Bien que le sens de l’aventure et de l’exotisme y soit très appuyé, loin du ton posé et réaliste de Jane Eyre, Le Nain Vert pose les premières interrogations en matière de narration qui préoccuperont Brontë pour le reste de ses jours.

L’ouverture à la poésie

La jeune Charlotte fait ici son entrée en littérature et consolide peu à peu son expérience d’écrivain. En même temps qu’elle développe son monde imaginaire, elle continue d’explorer d’autres voies d’expression.

Une des pièces les plus fascinantes qu’elle ait produite à cette époque reste son poème Richard Cœur de Lion et Blondel. La narration du poème repose sur les légendes et le folklore liés à Richard Cœur de Lion, en l’occurrence son emprisonnement en Autriche à son retour des Croisades et sa rencontre avec le troubadour Blondel qui l’aidera à s’échapper. Le poème décrit le moment où Blondel découvre le roi.

L’écriture sophistiquée et romantique nuance la dimension sinistre du genre gothique. Les descriptions de la nature et les nombreuses références oniriques rappellent le Prélude de Wordsworth :

« Oh ! comme cette souche se remplit au-dessus de la rivière, et se mêle de son doux murmure,
À la véritable fontaine du Chant divin, se remplit. »

Ce poème témoigne d’une sensibilité différente de celle de ses autres œuvres. Certes il manque la passion à laquelle Brontë est souvent associée. Cependant, son talent et son intérêt pour la poésie sont déjà bien présents et trouveront par la suite un juste écho dans Jane Eyre dont la dimension poétique est indéniable.

Les Contes d’Angria

Avec les années, Charlotte et Branwell continuent de s’immerger dans le royaume d’Angria, Branwell développant les histoires militaires et Charlotte se concentrant plutôt sur les interactions sociales et autres intrigues amoureuses. L’écriture de ces histoires se poursuit au-delà de ces seules œuvres de jeunesse, puisque Brontë avait 22 ans en 1838 quand elle écrivit ses dernières histoires angriennes.

L’apogée de la saga est indéniablement les cinq nouvelles intitulées Contes d’Angria. Charles Townsend se fait une fois de plus le narrateur volubile des différents exploits de l’énigmatique et magnétique Duc de Zamorna. Les histoires sont principalement centrées sur la vie amoureuse du duc, écartelé entre deux maîtresses : sa femme impulsive et possessive qu’il aime pour sa pathétique dépendance envers lui, et son amour d’enfance, la loyale Mina Laury.

Vers le roman sentimental

C’est avec ces contes que Brontë affirme réellement sa démarche, à travers son univers fantaisiste et une chronologie minutieuse, trouvant l’essence de son art dans les tourments amoureux de ses personnages. Ces écrits se distinguent clairement des jeux d’enfants d’autrefois et deviennent un moyen pour Charlotte de peaufiner son style. Elle y démontre déjà sa capacité à penser l’enchevêtrement des relations et les liens entre les personnages ; un thème qui jouera un rôle central dans ses futurs romans, Shirley et Villette.

Elle explore les conflits et l’ambiguïté associés à l’amour et à la fidélité, ainsi que le cheminement intérieur lié aux émotions et au désir. Certaines interactions entre le duc et Mina peuvent nous paraitre très familières, en attestent ces propos de Mina au sujet du duc :

« Il était parfois plus qu’un être humain, il dépassait toute chose : tout sentiment, tout intérêt, toute peur ou espérance ou principes. Déconnecté de lui, mon esprit serait vierge – froid, mort, susceptible de susciter uniquement un sentiment de désespoir. »
Des propos qui pourraient très bien être tenus par Jane Eyre quand elle évoque son amour inéluctable pour Rochester :

« Je n’avais nulle intention de l’aimer ; le lecteur sait que j’ai ardemment travaillé afin d’extirper de mon âme les pousses d’amour là-bas détectées ; et maintenant, au premier instant où je le revois, elles reviennent vertes et solides ! Il m’obligeait à l’aimer, sans même me regarder. »

La consécration

Les Contes d’Angria sont le dernier témoignage de la vie imaginaire de Charlotte Brontë. Il s’ensuivra une longue pause dans son activité littéraire. Elle renouera avec l’écriture en 1846, à travers un recueil de poèmes et un roman, Le Professeur.

En 1847, elle publie Jane Eyre qui scelle sa carrière d’écrivain. Considéré à tort comme une première œuvre, ce roman est au contraire le fruit de nombreuses années de création. De ses loisirs d’enfance, Charlotte en a fait la matière première de son œuvre ainsi qu’un moment crucial de son histoire. Ces contes sont une parfaite introduction à l’art de la « géniale C.B. » et une excellente occasion de découvrir cette immense auteure.»

Noël avec les Brontë – La poupée de Jane Eyre

Ammi Phillips (1788-1865)
Ammi Phillips (1788-1865)

Dans les premiers chapitres du roman Jane Eyre, l’héroïne de Charlotte Brontë témoigne des mauvais traitements auxquels elle a été confrontée pendant son enfance. Au quatrième chapitre, l’épisode racontant les Fêtes de Noël est particulièrement triste, alors que la petite Jane, âgée de dix ans, se retrouve complètement exclue et isolée.

«Noël et le Nouvel an avait été célébrés à Gateshead avec l’éclat habituel de ces fêtes ; des cadeaux avaient été échangés, des dîners et des soirées avaient été données. De toutes les réjouissances j’avais été naturellement exclue : ma participation aux festivités avait consisté à contempler la toilette quotidienne d’Eliza et Georgiana, à les voir descendre au salon vêtues de robe de mousseline légère avec de larges ceintures rouges et les cheveux arrangés en savantes bouclettes ; et ensuite, à écouter monter le son du piano ou de la harpe, les allées et venues du maître d’hôtel et du valet, le tintement des verres et de la porcelaine quand on passait des rafraîchissements, le murmure haché des conversations quand on ouvrait ou refermait les portes du salon. Quand je me lassais de ces occupations, je quittais le palier pour me retirer dans la chambre d’enfants silencieuse et solitaire ; et là, un peu triste, certes, je n’étais pourtant pas malheureuse. À dire le vrai, je n’avais pas le moindre désir de paraître en société, car en société il était très rare qu’on s’intéressât à moi ; et si seulement Bessie avait été gentille et sociable, j’eusse tenu pour un grand privilège de passer mes soirées tranquillement avec elle, plutôt que sous le redoutable regard de Mme Reed, dans une pièce pleine de belles dames et de beaux messieurs. Mais Bessie, dès qu’elle avait fini d’habiller ses jeunes maîtresses, se déplaçait vers la région plus animée de la cuisine et de la chambre de l’intendante, emportant généralement la bougie avec elle. Je restais alors assise avec ma poupée sur les genoux, jusqu’au moment où le feu baissait, non sans jeter de temps à autre un regard à la ronde pour m’assurer qu’aucun être plus dangereux que moi ne hantait la pénombre de la pièce ; puis, quand il ne restait plus que des braises rouges sombres, je me dépêchais de me déshabiller en tirant tant bien que mal sur les nœuds et les cordons, et je cherchais dans mon petit lit un refuge contre le froid et l’obscurité. Dans ce lit j’emportais toujours ma poupée ; les êtres humains ont besoin d’aimer et, faute d’objet plus digne de mon affection, je parvenais à me réjouir d’aimer et de chérir cette idole défraîchie, déguenillée comme un épouvantail en miniature. Je suis étonnée aujourd’hui quand j’évoque l’absurde sincérité de ma folle tendresse pour ce petit jouet, que j’arrivais presque à croire vivant et capable d’éprouver des sensations. Je ne pouvais pas m’endormir si la poupée n’était pas enveloppée dans ma chemine de nuit ; mais, quand elle y était, bien au chaud et en sécurité, j’étais relativement heureuse, car je la croyais heureuse, elle aussiJane Eyre, chapitre IV, traduction de Sylvère Monod, édition Garnier, 1966.

Charlotte Brontë utilise différents stratagèmes littéraires pour nous mettre d’emblée du côté de sa jeune héroïne. Écrit au «je», le roman nous expose dès les toutes premières pages les nombreux sévices que subit la petite Jane au sein de la famille de ses cousins, les Reed. Enfant solitaire et résiliente face à l’hostilité de sa famille adoptive, possédant une nature sensible mais aussi une grande force intérieure, Jane fera preuve de beaucoup de courage et d’un sens aigu de la justice, ce qui l’amènera finalement à se rebeller contre la tyrannie des Reed. Elle refusera toujours d’être une victime et, à l’âge adulte, cette rébellion se transformera en indépendance. Bien que consciente des circonstances difficiles et peu enviables de son destin, Jane ne baissera jamais les bras devant l’adversité.

Dans un judicieux effet de miroir temporel, Charlotte Brontë fera revivre à son héroïne devenue adulte une situation semblable à ce funeste Noël des premiers chapitres. Alors qu’elle est employée à Thornfield Hall comme gouvernante pour une véritable «poupée vivante», la petite Adèle Rochester, Jane se sent de nouveau à l’écart lorsque le maître des lieux revient d’un voyage avec un groupe d’invités. Monsieur Rochester insiste pour que Jane assiste à leurs fêtes ; bien qu’elle lui obéit par amour (elle préfèrerait se retirer, comme quand elle était enfant), elle restera en retrait, dans un coin, pour les observer de loin. Parmi ces invités, la belle et riche Blanche Ingram, de même que sa mère, traitent la jeune gouvernante avec mépris et n’hésite pas à la remettre à sa place, faisant écho à l’attitude des Reed. Heureusement cette fois, d’étranges circonstances inattendues rapprocheront Jane de son employeur, brisant l’isolement de Jane et lui permettant de connaître enfin l’amour. Mais si, dans le Noël de son enfance, Jane jetait un regard à la ronde pour s’assurer qu’aucun fantôme ne hantait la pénombre de la pièce, elle sera maintenant confrontée un être invisible et effrayant hantant les couloirs de Thornfield Hall…

Noël chez les Brontë

Comment les sœurs Brontë fêtaient-elles Noël ? La réponse est simple : nous ne le savons pas. Nous pouvons concevoir qu’aller à l’église le 25 décembre était bien sûr obligatoire pour les filles du révérend Patrick Brontë. Cependant, en dehors d’un poème Anne Noëld’Anne célébrant la musique du matin de Noël, de même qu’une mention d’Elisabeth Gaskell concernant un gâteau aux épices que Charlotte et son mari auraient reçu d’un vieux paroissien, les biographies des Brontë sont remarquablement silencieuses au sujet de cette célébration.

Haworth © Mark Davis
Haworth © Mark Davis

L’experte mondiale des Brontë, Dr Juliet Barker, mentionne également que la volumineuse correspondance des célèbres écrivaines ne comporte que de très rares mentions concernant la Fête de Noël. L’une d’elles, datée de 1854, évoque Charlotte et son mari distribuant de l’argent auprès de paroissiens démunis.

Comment cela s’explique-t-il ? Il est difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais au début du XIXe siècle, la fête de Noël était peu célébrée. Beaucoup de commerces ne considéraient même pas ce jour comme férié. Toutefois, à la fin du siècle (peu après la disparition des sœurs Brontë), Noël était devenu le plus grand événement annuel de l’empire britannique en prenant la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

Queen Victoria Christmas tree 1848 London NewsOn attribue ce changement à la reine Victoria et à son époux, le prince Albert, d’origine allemande. Celui-ci aurait introduit quelques-uns des aspects les plus importants des traditions de Noël que nous célébrons encore aujourd’hui, dont le fameux sapin décoré dans la maison. En 1848 (année de la mort d’Emily Brontë), le journal London News publiait d’ailleurs un dessin de la famille royale fêtant autour d’un sapin décoré. Bientôt, tous les foyers de la Grande-Bretagne arboraient un arbre orné de bougies, de bonbons, de fruits, de décorations artisanales et de petits cadeaux.

Avant Victoria et Albert, l’échange de cadeaux se faisait habituellement au Nouvel An, mais cette tradition fut déplacée à Noël pendant leur règne. Initialement, les cadeaux étaient plutôt modestes — des fruits, des noix, des bonbons et de petits objets faits à la main. Ceux-ci étaient généralement accrochés dans le sapin de Noël. Cependant, comme l’échange de cadeaux était au cœur du Noël victorien, les cadeaux devinrent plus importants et se déplacèrent sous l’arbre.

Si les chants de Noël n’étaient pas nouveaux à l’époque, ils furent activement renouvelés et popularisés par les Victoriens. La première grande collection de chants de Noël fut publiée en 1833. Il en va de même pour le festin de Noël, qui commence à vraiment prendre forme au XIXe siècle. La fameuse dinde rôtie a ainsi connu ses débuts en Grande-Bretagne à l’ère victorienne. Auparavant, d’autres formes de viande rôtie, comme le boeuf et l’oie, se retrouvaient sur la table de Noël. Sans oublier les tartes de viande hachée (Minced roast beef) ou aux fruits secs (Mince pies) et le fameux Plum Pudding ou Christmas Pudding, qui connurent leur apogée à cette époque.

Les romans des Brontë suggèrent que les écrivaines possédaient une bonne connaissance de ces festivités. Dans Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë fait mention d’une oie à la sauce aux pommes pour le dîner de Noël, de même que des chants et des danses à l’arrivée des invités. Dans Jane Eyre, Charlotte Brontë évoque les préparatifs en prévision du retour des cousins de Jane à Moor House pour le temps des Fêtes : nettoyage de la maison de fonds en combles, allumage des feux  dans la cheminée de chaque pièce, préparation rituelle des gâteaux et des tartelettes de Noël.

Livre Brontë ChristmasLe livre «The Brontës Christmas » de Maria Hubert publié en 1997 aux éditions Sutton nous permet de connaître un peu mieux les traditions liées à la fête de Noël au temps des Brontë. Il contient des extraits des romans des trois sœurs, des illustrations et des témoignages d’écrivains contemporains des Brontë comme Wordsworth et Thackeray. On y trouve également des textes sur les traditions spécifiques du Yorkshire dans le temps des Fêtes (extraits).

Au Québec, notre héritage anglo-saxon depuis la Conquête de 1763 se retrouve encore dans nos célébrations du temps des Fêtes. Le sapin décoré, les cadeaux, les chants et les danses traditionnels font maintenant partie de notre identité. Le parfois mal-aimé gâteau aux fruits évoque le Christmas Pudding, nos savoureux pâtés à la viande, tourtières et cipailles dérivent des Minced roast beef dont raffolait Victoria, et notre fameuse dinde aux ataca (mot iroquois pour « canneberge ») évoque l’oie à la sauce aux pommes dont parle Emily dans Les Hauts de Hurlevent. Si la coutume victorienne d’envoyer des cartes de Noël s’est perdue aujourd’hui, elle était encore très présente chez nous avant la Révolution Tranquille. Bref, nous ne sommes pas si loin des Brontë en cette belle période de réjouissance.

Je souhaite à tous mes lecteurs

un excellent temps des Fêtes

et une merveilleuse année 2013

remplie de paix, de santé et de joie !

«Jane Eyre» par les sœurs Balbusso

© Anna et Elena Balbusso 2009 – http://www.balbusso.com

J’ai toujours adoré les illustrations des jumelles Anna et Elena Balbusso. Quel ne fut pas mon enthousiasme lorsque je découvris qu’elles avaient illustré, en 2009, le roman de Charlotte Brontë Jane Eyre aux excellentes éditions didactiques italiennes «Black Cat». Je me suis procuré le livre aussitôt et j’ai complètement adoré ! Je ne suis pas la seule à avoir apprécié cette mise en images du célèbre roman, car les sœurs Balbusso se sont mérité le Prix d’excellence «Illustration 2010» Communication Arts pour leurs illustrations de Jane Eyre.

Le livre, destiné aux adolescents et aux jeunes adultes, comporte 16 illustrations pleine page en couleurs. Ce sont essentiellement les scènes marquantes de la vie adulte de l’héroïne qui y sont présentées (après son départ de Lowood).

À mon sens, le savant mélange des couleurs chaudes et sombres choisies par les sœurs Balbusso exprime à merveille l’atmosphère intime, mystérieuse, intense et dramatique du roman.  L’esthétique des illustrations rappelle également la peinture romantique du XIXe siècle : on y sent bien le grain de la toile sous-jacente et les clairs-obscurs y sont intenses. Par ailleurs, les couleurs appliquées en larges coups de pinceaux, fluides et vibrants, insufflent une belle note contemporaine à l’ensemble. Ces choix esthétiques s’accordent parfaitement avec le contenu du livre, qui propose une lecture abrégée du texte, accompagnée d’un CD audio et de questionnaires amusants pour les jeunes lecteurs, le tout afin de leur permettre d’apprivoiser ce classique de la littérature avec leurs référents actuels.

© Anna et Elena Balbusso 2009 – http://www.balbusso.com
© Anna et Elena Balbusso 2009 – http://www.balbusso.com
© Anna et Elena Balbusso 2009 – http://www.balbusso.com

Les illustratrices Anna & Elena Balbusso sont jumelles. Elles vivent et travaillent à Milan, en Italie. Elles sont diplômées de l’Académie des Beaux-Arts de Brera, où elles se sont spécialisées en peinture. Depuis 1994, elles travaillent en équipe, à la pige, pour les milieux de l’édition et de la publicité en Italie, en France et aux Etats-Unis. Elles ont illustré de nombreux livres jeunesses pour des éditeurs italiens et internationaux, dont Gallimard et les Editions Milan. Leurs œuvres ont été exposées lors de nombreuses expositions dans des galeries en Italie et à l’étranger. Leurs travaux ont été récompensés par de nombreux prix, dont tout récemment la Médaille d’or 2011 de la Société des Illustrateurs de New York.

Les sœurs Brontë et les sœurs Balbusso : une combinaison parfaite !

 

Les autres sœurs Brontë : Maria et Elizabeth

© Beatriz Martin Vidal

Au début, elles étaient cinq sœurs : Maria, née le 23 avril 1814 ; Elizabeth, née le 8 février 1815 ; Charlotte, née le 21 avril 1816 ; Emily Jane, née le 30 juillet 1818 ; Anne, née le 17 janvier 1820.

Seul trois d’entre elles connaîtrons la postérité.

La vie de Maria et d’Elizabeth

En avril 1820, tous les membres de la jeune famille Brontë quittent leur petite maison de Thornton pour occuper le presbytère d’Haworth dans le Yorkshire où le père, Patrick Brontë, homme d’église protestante, est nommé à la cure perpétuelle. Après un peu plus d’une année de vie familiale heureuse dans la grande maison, située tout en haut de la rue principale d’Haworth au pied des landes de bruyères, un événement tragique allait profondément marquer le destin des Brontë : Maria Branwell, l’épouse de Patrick, décède le 15 septembre 1821 à l’âge de 38 ans, après une longue maladie. À la mort de leur mère, Maria, l’aînée, n’est âgée que de 7 ans ; Elizabeth a 6 ans ; Charlotte a 4 ans ; Branwell, le seul garçon de la famille, a 3 ans ; Emily Jane a 2 ans et, Anne, la cadette, n’est âgée que de 3 mois. Après le décès de leur mère, Maria assume le rôle de petite maman auprès de son frère et de ses sœurs. Elle sera décrite plus tard comme très adulte, témoignant d’une grande intelligence, délicate, douce et profonde pour son âge.

Malgré le deuil, les enfants Brontë vivent une vie paisible et ordonnée au sein de leur foyer. Leurs journées se déroulent habituellement ainsi : après s’être levés, les enfants sont lavés et habillés, puis la maisonnée (incluant les deux servantes) se rassemble dans le bureau de Patrick Brontë pour réciter des prières. Les enfants accompagnent ensuite leur père dans la salle à manger pour prendre leur petit-déjeuner : du porridge avec du lait et du pain beurré. Après le repas, ils se retrouvent de nouveau dans le bureau de leur père pour recevoir quelques leçons. Les petites Brontë étaient ensuite confiées à l’une des servantes pour apprendre la couture, pendant que Branwell poursuivait son apprentissage auprès de son père.

Les enfants dînaient à 14 h dans la salle à manger en compagnie de Patrick : de la viande rôtie ou bouillie, des légumes, un dessert (pouding au riz, ou autres douceurs préparées avec des œufs et du lait). En après-midi, pendant que leur père vaquait à ses occupations auprès de ses paroissiens, les enfants Brontë allaient se promener sur la lande (ils s’y promenaient tous les jours, sauf si la température était trop mauvaise). Cette promenade marquait le moment culminant de leur journée. À leur retour, les enfants Brontë prenaient le thé et leur repas du soir dans la cuisine. La soirée se déroulait auprès de leur père ; pendant que les petites filles cousaient de nouveau, ils discutaient ensemble des nouvelles parues dans les journaux, où ils écoutaient leur père leur parler d’histoire, de géographie, de biographies ou de voyages.

Patrick Brontë ne s’étant pas remarié (malgré quelques tentatives), il s’est rapidement retrouvé débordé avec la responsabilité d’éduquer six enfants en bas âge tout en s’occupant de sa cure à Haworth. Il était par ailleurs soucieux de donner une bonne éducation à ses filles et ce, malgré ses moyens financiers limités, pour qu’elle puisse éventuellement subvenir à leurs besoins à l’âge adulte.

Dans un premier temps, Maria et Elisabeth furent envoyées à Crofton Hall près de Wakefield, grâce à une aide financière de leurs marraines. C’était un pensionnat pour jeunes filles, modeste mais de bonne réputation. Cependant, les frais de cette institution, trop élevés pour les moyens de Patrick Brontë, obligèrent ce dernier à mettre fin rapidement au séjour de Maria et d’Elizabeth à Crofton Hall.

Une école/pensionnat venait à peine d’ouvrir ses portes à Cowan Bridge, The Clergy Daughters’ School. Elle semblait répondre aux prières de Patrick Brontë au sujet de l’éducation de ses filles : elle priorisait les enfants des hommes d’église pauvres, comme lui, avec des frais de seulement 14£ par an, par élève (la moitié de ce qu’il en coûtait normalement à l’époque dans ce genre d’institution). Avec un léger supplément, les jeunes filles pouvaient également recevoir une éducation les préparant à devenir professeur d’internat ou gouvernante.

Les écoles à bas prix comme The Clergy Daughters’ School jouissaient pourtant d’une bien mauvaise réputation. On rapportait parfois dans les journaux des histoires d’horreur concernant ce genre d’établissement : hygiène déficiente entraînant de nombreuses maladies ou même des handicaps, sévices physiques, etc. Cependant, la liste des donateurs de l’école de Cowan Bridge étant parfaitement honorable, Patrick Brontë se sentit malgré tout en confiance pour y envoyer quatre de ses filles. En juillet 1824, Maria (10 ans) est donc placée avec sa sœur Elizabeth (9 ans) à l’internat de la Clergy Daughters’ School, pour «y recevoir une bonne éducation et y apprendre les bonnes manières». Elles y sont rejointes en août par Charlotte, et en novembre par Emily.

Malheureusement pour les petites Brontë, l’école est assez mal tenue. Les élèves y connaissent un régime de vie austère et sévère (bien que cela soit relativement commun à l’époque dans ce genre d’établissement) mais aussi le froid et, surtout, la faim. En effet, la nourriture servie à l’école de Cowan Bridge était particulièrement mauvaise, mal préparée dans des conditions d’hygiène douteuses.

En février 1825, Maria, affaiblie par ce régime, est devenue très malade à cause de la tuberculose. Elle est retirée précipitamment de l’école de Cowan Bridge et meurt quelques mois plus tard au presbytère d’Haworth, le 6 mai, à l’âge de 11 ans. La tuberculose emporte aussi sa sœur Elizabeth le 15 juin 1825. Patrick Brontë, sous le choc, retire Charlotte et Emily de Cowan Bridge avant qu’elles ne tombent malades elles aussi.

Dans son roman Jane Eyre, publié en 1847, Charlotte Brontë nous livre un poignant témoignage de ces mois de misères passés à Cowan Bridge. Tout particulièrement, le sort de Maria à la Clergy Daughters’ School marque profondément Charlotte Brontë. Elle ressent de l’amertume et de la colère à l’égard de cette institution qu’elle rend responsable de la mort de sa sœur. De plus, le rôle quasi-maternel assumé par Maria auprès de ses sœurs suite au décès de leur mère accentue son sentiment de perte. Ce traumatisme transparaît dans Jane Eyre : Cowan Bridge y devient alors le terrifiant pensionnat de Lowood, et la figure pathétique de Maria est représentée sous les traits de la douce et patiente Helen Burns.

En ce qui concerne Elizabeth, nous savons malheureusement très peu de choses sur elle. On pense qu’elle n’a pas montré la même précocité que ses trois sœurs. D’ailleurs, il n’avait pas été prévu par Patrick Brontë qu’elle reçoive à Cowan Bridge l’éducation qui lui permettrait de devenir un jour gouvernante. On sait par ailleurs qu’elle a subi un mystérieux accident à la Clergy Daughters’ School, se blessant sérieusement à la tête ; elle fut alors obligée de garder la chambre plusieurs jours.

La tuberculose au XIXe siècle

La tuberculose, qui a emporté les jeunes Maria et Elizabeth Brontë, est une infection des poumons et d’autres organes. Elle est due à une bactérie qui détruit les tissus et crée des cavités. La maladie serait aussi vieille que l’humanité ; elle est connue et décrite depuis l’Antiquité.

L’épidémie de tuberculose a atteint son apogée au XIXe siècle, à l’époque des Brontë, où elle a été responsable de près d’un quart des décès des adultes en Europe. L’école de Cowan Bridge n’était donc pas à l’abri d’une épidémie ; seules les conditions difficiles dans lesquelles étaient éduquées les jeunes filles (surtout le froid et une mauvaise alimentation) ont contribué à ce que cette épidémie devienne une hécatombe pour la famille Brontë.

Le terme de « tuberculose » n’est par ailleurs apparu qu’au XIXe siècle (après 1830 plus précisément). Auparavant, la maladie était appelée «Phtisie» (terme qui vient du Grec et signifie «dépérissement»), «Consomption» (de «consumer») ou «Peste blanche».Les symptômes de la tuberculose sont la fatigue, la perte de poids, la perte d’appétit, une toux grasse (avec parfois expectoration de sang), la fièvre.

Emily, Anne et Charlotte, devenues adultes, seront elles aussi emportées par la maladie qui leur a brutalement enlevé leurs jeunes sœurs.

Sources :

-Juliet Barker «The Brontës», Phoenix Press, 1994

-Wikipédia

La tuberculose, maladie romantique du XIXe siècle»