Noël avec les Brontë – Lettre à Southey

© Mark Davis
© Mark Davis

Pendant la période des Fêtes en 1836, les enfants Brontë se retrouvent réunis au presbytère d’Haworth avec leur père et leur tante, après avoir vécu chacun de leur côté quelques expériences décevantes. D’une part, Branwell revint bredouille de son voyage à Londres, où il devait vraisemblablement entrer à la Royal Academy afin de devenir peintre. D’autre part, Emily ne supporta guère d’être éloignée de la maison plus de trois mois pendant ses études au pensionnat Roe Head, duquel elle revint très malade. Enfin, Charlotte raconta dans ses lettres à son amie Ellen Nussey combien sa première expérience d’institutrice à Roe Head fut pour elle particulièrement éprouvante.

Les carrières de peintre ou de gouvernante ne semblant plus être des options à leur portée, les Brontë reconsidérèrent leur première ambition : la littérature. Depuis les sagas et les petits journaux de leur enfance, les Brontë n’avaient en effet jamais cessé d’écrire.

Branwell fut le premier à solliciter un avis extérieur afin de déterminer si sa plume pourrait lui permettre d’en vivre. Il écrivit au Blackwood’s Magazine et au poète William Wordsworth, desquels il ne reçut aucune réponse. Le 29 décembre, Charlotte écrivit à son tour, cette fois au poète Robert Southey, lui soumettant quelques-uns de ses poèmes (cette lettre ne sera malheureusement pas conservée par Southey). Les vacances des Fêtes s’achevèrent sans que Charlotte reçu une réponse du célèbre poète. Elle retourna donc enseigner à Roe Head.

Ce n’est que trois mois plus tard, au début du mois de mars 1837, que la lettre de Southey arriva enfin. Bien qu’il concéda que Charlotte possédait un réel talent pour l’écriture, le poète la découragea de poursuivre dans cette voie de façon professionnelle, en soutenant que «la littérature ne peut et ne doit pas être l’objet essentiel de la vie d’une femme.» Bouleversée, Charlotte lui répondit le 16 mars :

«…À la première lecture de votre lettre, je n’ai éprouvé que honte et regret d’avoir ainsi osé vous importuner par mes effusions excessives. Une pénible rougeur a envahi mon visage en pensant aux rames de papier que j’avais couvertes avec ce qui, autrefois, faisait mes délices, mais n’est plus, aujourd’hui, que source d’humiliation. Cependant, après avoir réfléchi quelque peu, lu et relu votre lettre, tout s’est éclairé. Vous ne m’interdisez pas d’écrire, ni ne me dites que ce que j’écris est totalement dépourvu de valeur. Vous me mettez seulement en garde contre la folie de négliger mes devoirs pour rechercher les plaisirs de l’imagination ; d’écrire par amour de la gloire… Je sais que ma première lettre était dépourvue de sens du commencement à la fin ; mais je ne suis pas tout à fait la personne oisive et rêveuse qu’elle semble évoquer…Une fois de plus, veuillez me permettre de vous remercier en vous exprimant ma sincère gratitude. Je pense que je n’aurai plus jamais l’ambition de voir mon nom imprimé. S’il m’arrivait d’éprouver encore ce désir je lirais la lettre de Southey, et il s’évanouirait. »

Heureusement pour nous, Charlotte n’a finalement pas suivi le conseil de Southey, ni cédé à sa résolution de ne jamais voir son nom imprimé, sans quoi nous n’aurions jamais eu le bonheur de lire les poèmes de sa sœur Emily (publiés à l’initiative de Charlotte pour la première fois en 1845, soit 10 ans après la lettre de Southey) ou ses merveilleux romans Jane Eyre (1847) et Villette (1853).

Poème d’Anne Brontë «Musique le matin de Noël»

pd447637[1]«La musique, je l’aime — mais jamais accords ne parvinrent à susciter ravissements aussi divins, à apaiser ainsi le chagrin, à surmonter ainsi la peine, et à réveiller ce cœur pensif qui est le mien, — comme ceux que nous entendons le matin de Noël, charriés par la brise hivernales.

Malgré que les Ténèbres gardent toujours leur empire, et qu’il doive se passer des heures avant que la matinée ne finisse ; cette musique, aimablement, nous commande de rester éveillés, loin des rêves troublés ou des sommeils profonds : de sa voix d’ange, elle nous appelle à nous réveiller, à l’adorer, et à nous réjouir.»

Anne Brontë, non daté (extraits), traduction Davy Pernet, éditions Fougerousse, 2009.

Noël avec les Brontë – La poupée de Jane Eyre

Ammi Phillips (1788-1865)
Ammi Phillips (1788-1865)

Dans les premiers chapitres du roman Jane Eyre, l’héroïne de Charlotte Brontë témoigne des mauvais traitements auxquels elle a été confrontée pendant son enfance. Au quatrième chapitre, l’épisode racontant les Fêtes de Noël est particulièrement triste, alors que la petite Jane, âgée de dix ans, se retrouve complètement exclue et isolée.

«Noël et le Nouvel an avait été célébrés à Gateshead avec l’éclat habituel de ces fêtes ; des cadeaux avaient été échangés, des dîners et des soirées avaient été données. De toutes les réjouissances j’avais été naturellement exclue : ma participation aux festivités avait consisté à contempler la toilette quotidienne d’Eliza et Georgiana, à les voir descendre au salon vêtues de robe de mousseline légère avec de larges ceintures rouges et les cheveux arrangés en savantes bouclettes ; et ensuite, à écouter monter le son du piano ou de la harpe, les allées et venues du maître d’hôtel et du valet, le tintement des verres et de la porcelaine quand on passait des rafraîchissements, le murmure haché des conversations quand on ouvrait ou refermait les portes du salon. Quand je me lassais de ces occupations, je quittais le palier pour me retirer dans la chambre d’enfants silencieuse et solitaire ; et là, un peu triste, certes, je n’étais pourtant pas malheureuse. À dire le vrai, je n’avais pas le moindre désir de paraître en société, car en société il était très rare qu’on s’intéressât à moi ; et si seulement Bessie avait été gentille et sociable, j’eusse tenu pour un grand privilège de passer mes soirées tranquillement avec elle, plutôt que sous le redoutable regard de Mme Reed, dans une pièce pleine de belles dames et de beaux messieurs. Mais Bessie, dès qu’elle avait fini d’habiller ses jeunes maîtresses, se déplaçait vers la région plus animée de la cuisine et de la chambre de l’intendante, emportant généralement la bougie avec elle. Je restais alors assise avec ma poupée sur les genoux, jusqu’au moment où le feu baissait, non sans jeter de temps à autre un regard à la ronde pour m’assurer qu’aucun être plus dangereux que moi ne hantait la pénombre de la pièce ; puis, quand il ne restait plus que des braises rouges sombres, je me dépêchais de me déshabiller en tirant tant bien que mal sur les nœuds et les cordons, et je cherchais dans mon petit lit un refuge contre le froid et l’obscurité. Dans ce lit j’emportais toujours ma poupée ; les êtres humains ont besoin d’aimer et, faute d’objet plus digne de mon affection, je parvenais à me réjouir d’aimer et de chérir cette idole défraîchie, déguenillée comme un épouvantail en miniature. Je suis étonnée aujourd’hui quand j’évoque l’absurde sincérité de ma folle tendresse pour ce petit jouet, que j’arrivais presque à croire vivant et capable d’éprouver des sensations. Je ne pouvais pas m’endormir si la poupée n’était pas enveloppée dans ma chemine de nuit ; mais, quand elle y était, bien au chaud et en sécurité, j’étais relativement heureuse, car je la croyais heureuse, elle aussiJane Eyre, chapitre IV, traduction de Sylvère Monod, édition Garnier, 1966.

Charlotte Brontë utilise différents stratagèmes littéraires pour nous mettre d’emblée du côté de sa jeune héroïne. Écrit au «je», le roman nous expose dès les toutes premières pages les nombreux sévices que subit la petite Jane au sein de la famille de ses cousins, les Reed. Enfant solitaire et résiliente face à l’hostilité de sa famille adoptive, possédant une nature sensible mais aussi une grande force intérieure, Jane fera preuve de beaucoup de courage et d’un sens aigu de la justice, ce qui l’amènera finalement à se rebeller contre la tyrannie des Reed. Elle refusera toujours d’être une victime et, à l’âge adulte, cette rébellion se transformera en indépendance. Bien que consciente des circonstances difficiles et peu enviables de son destin, Jane ne baissera jamais les bras devant l’adversité.

Dans un judicieux effet de miroir temporel, Charlotte Brontë fera revivre à son héroïne devenue adulte une situation semblable à ce funeste Noël des premiers chapitres. Alors qu’elle est employée à Thornfield Hall comme gouvernante pour une véritable «poupée vivante», la petite Adèle Rochester, Jane se sent de nouveau à l’écart lorsque le maître des lieux revient d’un voyage avec un groupe d’invités. Monsieur Rochester insiste pour que Jane assiste à leurs fêtes ; bien qu’elle lui obéit par amour (elle préfèrerait se retirer, comme quand elle était enfant), elle restera en retrait, dans un coin, pour les observer de loin. Parmi ces invités, la belle et riche Blanche Ingram, de même que sa mère, traitent la jeune gouvernante avec mépris et n’hésite pas à la remettre à sa place, faisant écho à l’attitude des Reed. Heureusement cette fois, d’étranges circonstances inattendues rapprocheront Jane de son employeur, brisant l’isolement de Jane et lui permettant de connaître enfin l’amour. Mais si, dans le Noël de son enfance, Jane jetait un regard à la ronde pour s’assurer qu’aucun fantôme ne hantait la pénombre de la pièce, elle sera maintenant confrontée un être invisible et effrayant hantant les couloirs de Thornfield Hall…

Noël avec les Brontë – Gâteau aux épices du Yorkshire

© Lavender and Lovage
© Lavender and Lovage

Pendant la période des Fêtes, Charlotte Brontë utilisait une recette semblable à celle-ci pour fabriquer des gâteaux aux épices, qu’elle distribuait auprès des paroissiens d’Haworth.

Ce met traditionnel du Yorkshire, remontant au Moyen-Âge, était cuisiné dans tous les foyers pour être offert aux invités ou en cadeaux.

 

 

-2 livres (907 grammes) de farine

-1/2 livre (226 grammes) de beurre

-1 livres (453 grammes) de raisin de Corinthe

-1/2 livres (226 grammes) de raisins secs Sultana

-1/2 livre (226 grammes) de sucre brun ou cassonade

-4 œufs

-1/4 livres (113 grammes) de zest d’orange et de citron confits, en dés

-1 oz (28 g) de levure

-1 demi-noix de muscade

-1 cuillère à thé (5 grammes) de cannelle

-2 cuillère à thé (10 grammes)  de sel

Émietter la levure dans un peu de lait réchauffé. Couvrir et laisser lever jusqu’à consistance mousseuse. Pendant ce temps, mettre la farine et deux cuillères à thé de sel dans un bol chaud. Incorporer le beurre, puis ajouter la levure et le reste du lait tiède. Mélanger. Couvrir d’un linge propre et laisser lever à température ambiante pendant 20 minutes.

Une fois levée, pétrir la pâte comme vous le feriez pour de la pâte à pain. Plus vous pétrissez et plus le mélange sera léger. Laissez ensuite reposer pendant une heure de plus pour laisser le mélange lever encore un peu.

Mélanger les fruits secs et les œufs et ajouter au mélange. Mélangez bien avec vos mains. Couvrir et laisser lever pendant une autre heure.

Prenez deux moules à gâteau et en remplir les deux tiers de la hauteur avec le mélange. Cuire au four pendant 1 heure (ou jusqu’à ce qu’un couteau en ressorte propre) dans un four modéré (environ 320°F ou 160°C). Laissez le gâteau refroidir et retirer du moule. Servir avec du fromage.

Bon appétit !

Noël chez les Brontë

Comment les sœurs Brontë fêtaient-elles Noël ? La réponse est simple : nous ne le savons pas. Nous pouvons concevoir qu’aller à l’église le 25 décembre était bien sûr obligatoire pour les filles du révérend Patrick Brontë. Cependant, en dehors d’un poème Anne Noëld’Anne célébrant la musique du matin de Noël, de même qu’une mention d’Elisabeth Gaskell concernant un gâteau aux épices que Charlotte et son mari auraient reçu d’un vieux paroissien, les biographies des Brontë sont remarquablement silencieuses au sujet de cette célébration.

Haworth © Mark Davis
Haworth © Mark Davis

L’experte mondiale des Brontë, Dr Juliet Barker, mentionne également que la volumineuse correspondance des célèbres écrivaines ne comporte que de très rares mentions concernant la Fête de Noël. L’une d’elles, datée de 1854, évoque Charlotte et son mari distribuant de l’argent auprès de paroissiens démunis.

Comment cela s’explique-t-il ? Il est difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais au début du XIXe siècle, la fête de Noël était peu célébrée. Beaucoup de commerces ne considéraient même pas ce jour comme férié. Toutefois, à la fin du siècle (peu après la disparition des sœurs Brontë), Noël était devenu le plus grand événement annuel de l’empire britannique en prenant la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

Queen Victoria Christmas tree 1848 London NewsOn attribue ce changement à la reine Victoria et à son époux, le prince Albert, d’origine allemande. Celui-ci aurait introduit quelques-uns des aspects les plus importants des traditions de Noël que nous célébrons encore aujourd’hui, dont le fameux sapin décoré dans la maison. En 1848 (année de la mort d’Emily Brontë), le journal London News publiait d’ailleurs un dessin de la famille royale fêtant autour d’un sapin décoré. Bientôt, tous les foyers de la Grande-Bretagne arboraient un arbre orné de bougies, de bonbons, de fruits, de décorations artisanales et de petits cadeaux.

Avant Victoria et Albert, l’échange de cadeaux se faisait habituellement au Nouvel An, mais cette tradition fut déplacée à Noël pendant leur règne. Initialement, les cadeaux étaient plutôt modestes — des fruits, des noix, des bonbons et de petits objets faits à la main. Ceux-ci étaient généralement accrochés dans le sapin de Noël. Cependant, comme l’échange de cadeaux était au cœur du Noël victorien, les cadeaux devinrent plus importants et se déplacèrent sous l’arbre.

Si les chants de Noël n’étaient pas nouveaux à l’époque, ils furent activement renouvelés et popularisés par les Victoriens. La première grande collection de chants de Noël fut publiée en 1833. Il en va de même pour le festin de Noël, qui commence à vraiment prendre forme au XIXe siècle. La fameuse dinde rôtie a ainsi connu ses débuts en Grande-Bretagne à l’ère victorienne. Auparavant, d’autres formes de viande rôtie, comme le boeuf et l’oie, se retrouvaient sur la table de Noël. Sans oublier les tartes de viande hachée (Minced roast beef) ou aux fruits secs (Mince pies) et le fameux Plum Pudding ou Christmas Pudding, qui connurent leur apogée à cette époque.

Les romans des Brontë suggèrent que les écrivaines possédaient une bonne connaissance de ces festivités. Dans Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë fait mention d’une oie à la sauce aux pommes pour le dîner de Noël, de même que des chants et des danses à l’arrivée des invités. Dans Jane Eyre, Charlotte Brontë évoque les préparatifs en prévision du retour des cousins de Jane à Moor House pour le temps des Fêtes : nettoyage de la maison de fonds en combles, allumage des feux  dans la cheminée de chaque pièce, préparation rituelle des gâteaux et des tartelettes de Noël.

Livre Brontë ChristmasLe livre «The Brontës Christmas » de Maria Hubert publié en 1997 aux éditions Sutton nous permet de connaître un peu mieux les traditions liées à la fête de Noël au temps des Brontë. Il contient des extraits des romans des trois sœurs, des illustrations et des témoignages d’écrivains contemporains des Brontë comme Wordsworth et Thackeray. On y trouve également des textes sur les traditions spécifiques du Yorkshire dans le temps des Fêtes (extraits).

Au Québec, notre héritage anglo-saxon depuis la Conquête de 1763 se retrouve encore dans nos célébrations du temps des Fêtes. Le sapin décoré, les cadeaux, les chants et les danses traditionnels font maintenant partie de notre identité. Le parfois mal-aimé gâteau aux fruits évoque le Christmas Pudding, nos savoureux pâtés à la viande, tourtières et cipailles dérivent des Minced roast beef dont raffolait Victoria, et notre fameuse dinde aux ataca (mot iroquois pour « canneberge ») évoque l’oie à la sauce aux pommes dont parle Emily dans Les Hauts de Hurlevent. Si la coutume victorienne d’envoyer des cartes de Noël s’est perdue aujourd’hui, elle était encore très présente chez nous avant la Révolution Tranquille. Bref, nous ne sommes pas si loin des Brontë en cette belle période de réjouissance.

Je souhaite à tous mes lecteurs

un excellent temps des Fêtes

et une merveilleuse année 2013

remplie de paix, de santé et de joie !