Rovina Cai

© Rovina Cai
© Rovina Cai

Je viens de découvrir la très belle série d’illustrations de Rovina Cai au sujet du roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë.

Rovina Cai est une illustratrice à la pige vivant à Melbourne, en Australie. Elle affectionne les illustrations qui évoquent un sens de l’intrigue, comme dans sa série sur Les Hauts de Hurlevent ; des images sur lesquelles on s’attarde, avide de connaître l’histoire qui s’y cache. Son travail est souvent inspiré par le passé, par les mythes, les contes de fées ou les romans gothiques.

Diplômée en Design et communication de l’Université RMIT de Melbourne, en Australie, Rovina Cai a ensuite complété une maîtrise en Illustration à la School of Visual Arts à New York.

© Rovina Cai
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Rovina Cai

2016

Nouveau film «Les Hauts de Hurlevent»

© Three Hedgehogs Films
© Three Hedgehogs Films

Le roman «Les Hauts de Hurlevent» d’Emily Brontë fait actuellement l’objet d’une nouvelle adaptation cinématographique par les productions Three Hedgehogs Films, avec Nina Elisaveta Abrahall à la réalisation. Le tournage a débuté le 7 février dernier dans le comté du Herefordshire en Angleterre. Heathcliff est interprété par Paul Atlas et Catherine par Sha’ori Morris. La première devrait avoir lieu le 31 décembre 2016.

Site officiel du film Wuthering Heights

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2016

Le masque

Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d'après Sir Joshua Reynolds (1790)
Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d’après Sir Joshua Reynolds (1790)

Le révérend Patrick Brontë écrivit un jour à la biographe de Charlotte Brontë, Elizabeth Gaskell, afin de lui raconter un épisode énigmatique survenu pendant l’enfance de ses célèbres filles, vers 1824. Il y révèle ses surprenantes méthodes d’enseignement, de même que la grande liberté intellectuelle qu’il laissait à sa progéniture. «Quand mes enfants étaient très jeunes —aussi loin que je me souvienne, l’aînée devait avoir une dizaine d’années, et la plus jeune environ quatre ans, persuadé qu’ils en savaient plus que je ne l’avais déjà découvert, voulant les faire parler avec moins de timidité, je pensai que s’ils étaient derrière une sorte de protection, je pourrais atteindre mon but. Ayant justement un masque à la maison, je leur dis de tous se lever et de parler franchement sous le couvert du masque.

Je commençai avec la plus jeune (Anne), et lui demandai ce qu’une enfant comme elle désirait le plus ; elle répondit « L’âge et l’expérience ». Je demandai à la suivante (Emily), ce que j’avais de mieux à faire avec son frère Branwell, qui était parfois désobéissant ; elle répondit « Raisonnez-le, et quand il refuse d’entendre raison, fouettez-le. » Je demandai à Branwell la meilleure façon de connaître la différence entre l’esprit des hommes et celui des femmes ; il répondit « En considérant les différences de leurs corps. » Ensuite, je demandai à Charlotte quel était le meilleur livre au monde ; elle répondit « La Bible » et quel était le suivant ; elle répondit « La Livre de la Nature. » Je demandai ensuite à [Elizabeth] quelle était la meilleure éducation pour une femme ; elle répondit « Celle qui la fera tenir sa maison correctement. » Enfin, je demandai à la plus âgée [Maria] quelle était la meilleure façon d’occuper son temps ; elle répondit « En se préparant à l’Éternité Bienheureuse. » Je ne pensais pas les citer précisément, mais c’est à peu de choses près ce que j’ai fait, car leurs mots ont marqué profondément et durablement ma mémoire.»

Lorsque Patrick Brontë encouragea ses enfants à s’exprimer en utilisant un masque, Maria et Elizabeth avait fait un bref séjour à l’école Crofton Hall à Wakefield, de laquelle elles étaient revenues malades de la grippe. L’aînée de la famille, la précoce et brillante Maria, prenait soin de ses frères et sœurs et leur faisait régulièrement la lecture, incluant celle des journaux locaux et des livres de la bibliothèque du révérend, qu’il laissait librement à leur disposition.

Nous n’avons pas de détail sur la manière exacte dont l’interrogatoire s’est déroulé, ni sur le masque lui-même. Les érudits cherchent encore aujourd’hui à tirer de ce curieux témoignage une signification qui pourrait nous révéler quelques secrets au sujet de l’enfance des sœurs Brontë. Si les questions et les réponses nous semblent étranges aujourd’hui, elles ne l’étaient pas dans le contexte du XIXe siècle protestant en Angleterre. Anne fut interrogée à propos d’elle-même ; Branwell, le garçon de la famille, à propos de la différence entre les sexes ; Charlotte à propos des livres ; Elizabeth à propos de l’éducation des femmes et Maria sur la meilleure façon d’employer son temps. Bien que sans doute un peu trop sages et graves pour leurs âges respectifs, les enfants répondirent avec  la rectitude morale attendue, sans grande originalité.

Emily fut plutôt interrogée à propos de son frère et sur la manière de le discipliner. La future auteure des Hauts de Hurlevent subissait-elle la tyrannie de son grand frère turbulent pour justifier une telle question ? Nous pouvons nous aventurer à le présumer. Dans le célèbre roman, la manière dont le personnage Hindley  Earnshaw réduit Heathcliff au rang de serviteur pourrait faire écho à une réminiscence de la condescendance masculine de Branwell envers ses sœurs — et de l’ensemble de la gent masculine à l’époque victorienne. Si Heathcliff fomente une terrible vengeance envers celui qui l’a ainsi humilié, le génie littéraire des trois sœurs Brontë pourrait par ailleurs être la plus extraordinaire des revanches envers la misogynie de leur époque.

Les sœurs Brontë ont en effet lancé leurs ovnis littéraires dans l’horizon intellectuel guindé du siècle victorien en utilisant un autre masque, celui de pseudonymes masculins : Acton, Ellis et Currer Bell. Conscientes des préjugés défavorables de leur époque envers les femmes, le recours à cette précaution ne constituait pas une extravagance pour celles qui souhaitaient vivre de leur plume. Suite au succès, aux controverses et aux manœuvres malhonnêtes de certains éditeurs  concernant les publications de Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey, Charlotte et Anne décidèrent finalement de révéler leurs identités, alors qu’Emily refusa catégoriquement (et jusqu’à sa mort) d’abandonner le précieux masque du pseudonyme.

L’influence paternelle

«We Are Three Sisters» pièce de théâtre de Blake Morrison, présentée au Georgian Theatre Royal,  Yorkshire.
«We Are Three Sisters» pièce de théâtre de Blake Morrison, présentée au Georgian Theatre Royal, Yorkshire (2011) © Nobby Clark.

Issu d’une famille irlandaise de dix enfants, d’un milieu paysan très modeste, Patrick Brontë parviendra, à force de volonté et de talent, à mener de brillantes études à l’Université de Cambridge. Qualifié souvent d’excentrique, le révérend Patrick Brontë a par la suite encouragé l’éducation de ses enfants (filles et garçon) d’une manière complètement en décalage avec les habitudes de son époque. Il laissait entre autres à leur disposition tous les livres de sa bibliothèque, estimant que s’il les avait lus et appréciés, ses enfants devaient aussi y avoir accès. La postérité lui aura sans doute accordé trop peu de crédit pour cette grande liberté intellectuelle qu’il a offert à Anne, Charlotte et Emily et ce, tout au long de leurs vies. Elles lui seront redevables du climat de grande curiosité intellectuelle et de culture qu’il a su insuffler à toute leur maisonnée.

Ellen Nussey, l’amie de toujours de Charlotte Brontë, se souvenait que lors de chacune de ses visites à Haworth, Patrick Brontë racontait des histoires à l’heure du déjeuner. Ellen et les enfants Brontë étaient alors adolescents, mais il semblait évident que le révérend faisait cela depuis toujours.

En fait, les méthodes d’enseignement inusitées de Patrick Brontë utilisaient les récits pour transmettre des connaissances, que ce soit en géographie ou en Histoire. Les enfants Brontë devaient retranscrire dans leurs propres mots ces leçons-récits le lendemain matin pour les mémoriser. L’accent mis sur ​​la narration, de même que la primauté accordée à l’imagination dans cette méthode d’enseignement, inscrivent Patrick Brontë comme héritier de la tradition romantique. Pour lui, la narration s’avérait aussi importante dans la culture de l’esprit que l’Histoire et les globes terrestres.

Patrick Brontë.

Tant pour ses sermons à l’église que pour l’éducation de ses enfants, Patrick Brontë possédait un don naturel et inné pour raconter, sans jamais se référer à des notes. Cette extraordinaire faculté lui venait de ses origines irlandaises. En effet, grand-père Hugh Brunty (Patrick changea l’orthographe de son nom en «Brontë» lorsqu’il étudia à Cambridge) était un conteur traditionnel du comté de Down en Irlande du Nord, dépositaire d’une somme importante de vieilles légendes et de chansons folkloriques. Il n’est donc pas surprenant de constater que son fils Patrick se plaisait tout particulièrement dans les récits extraordinaires et qu’il régalait ses enfants (de même que leurs rares amis) avec des histoires qui faisaient parfois frémir.

Parmi celles-ci, certaines anecdotes familiales et locales ont trouvé leur chemin dans les étranges événements du roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. D’autre part, la combinaison d’allégories politiques et de contes de fées dans les Juvenilias de Charlotte affiche la même fascination pour le gothique et le surnaturel. D’ailleurs, malgré sa timidité, Charlotte avait hérité de l’incroyable don oratoire de son père ; elle avait de ce fait acquis toute une réputation à l’école de Roe Head en pourvoyant ses camarades de récits épiques, largement agrémentés de somnambules, de châteaux obscurs et de gouffres enflammés.

L’amour de la narration et de la pédagogie a inévitablement conduit Patrick Brontë à prendre la plume pour rédiger ses propres histoires. En 1811, l’année précédant son mariage, Patrick Brontë publia ses Cottage Poems. Avec cette série de quatorze poèmes, Patrick Brontë souhaitait avoir une écriture simple qui pourrait être comprise par les plus modestes et les moins érudits.Voici ses autres publications : Winter Evening Thoughts (1810), The Rural Minstrel: A Miscellany of Descriptive Poems (1813), The Cottage In The Wood (1816), The Maid Of Killarney (1818), The Signs Of The Times (1835).

Avec un père aussi original et généreux dans son enseignement, de surcroit édité de son vivant, le génie littéraire des trois sœurs Brontë devient par le fait même moins énigmatique qu’il n’y paraissait à prime abord.

Noël chez les Brontë

Comment les sœurs Brontë fêtaient-elles Noël ? La réponse est simple : nous ne le savons pas. Nous pouvons concevoir qu’aller à l’église le 25 décembre était bien sûr obligatoire pour les filles du révérend Patrick Brontë. Cependant, en dehors d’un poème Anne Noëld’Anne célébrant la musique du matin de Noël, de même qu’une mention d’Elisabeth Gaskell concernant un gâteau aux épices que Charlotte et son mari auraient reçu d’un vieux paroissien, les biographies des Brontë sont remarquablement silencieuses au sujet de cette célébration.

Haworth © Mark Davis
Haworth © Mark Davis

L’experte mondiale des Brontë, Dr Juliet Barker, mentionne également que la volumineuse correspondance des célèbres écrivaines ne comporte que de très rares mentions concernant la Fête de Noël. L’une d’elles, datée de 1854, évoque Charlotte et son mari distribuant de l’argent auprès de paroissiens démunis.

Comment cela s’explique-t-il ? Il est difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais au début du XIXe siècle, la fête de Noël était peu célébrée. Beaucoup de commerces ne considéraient même pas ce jour comme férié. Toutefois, à la fin du siècle (peu après la disparition des sœurs Brontë), Noël était devenu le plus grand événement annuel de l’empire britannique en prenant la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

Queen Victoria Christmas tree 1848 London NewsOn attribue ce changement à la reine Victoria et à son époux, le prince Albert, d’origine allemande. Celui-ci aurait introduit quelques-uns des aspects les plus importants des traditions de Noël que nous célébrons encore aujourd’hui, dont le fameux sapin décoré dans la maison. En 1848 (année de la mort d’Emily Brontë), le journal London News publiait d’ailleurs un dessin de la famille royale fêtant autour d’un sapin décoré. Bientôt, tous les foyers de la Grande-Bretagne arboraient un arbre orné de bougies, de bonbons, de fruits, de décorations artisanales et de petits cadeaux.

Avant Victoria et Albert, l’échange de cadeaux se faisait habituellement au Nouvel An, mais cette tradition fut déplacée à Noël pendant leur règne. Initialement, les cadeaux étaient plutôt modestes — des fruits, des noix, des bonbons et de petits objets faits à la main. Ceux-ci étaient généralement accrochés dans le sapin de Noël. Cependant, comme l’échange de cadeaux était au cœur du Noël victorien, les cadeaux devinrent plus importants et se déplacèrent sous l’arbre.

Si les chants de Noël n’étaient pas nouveaux à l’époque, ils furent activement renouvelés et popularisés par les Victoriens. La première grande collection de chants de Noël fut publiée en 1833. Il en va de même pour le festin de Noël, qui commence à vraiment prendre forme au XIXe siècle. La fameuse dinde rôtie a ainsi connu ses débuts en Grande-Bretagne à l’ère victorienne. Auparavant, d’autres formes de viande rôtie, comme le boeuf et l’oie, se retrouvaient sur la table de Noël. Sans oublier les tartes de viande hachée (Minced roast beef) ou aux fruits secs (Mince pies) et le fameux Plum Pudding ou Christmas Pudding, qui connurent leur apogée à cette époque.

Les romans des Brontë suggèrent que les écrivaines possédaient une bonne connaissance de ces festivités. Dans Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë fait mention d’une oie à la sauce aux pommes pour le dîner de Noël, de même que des chants et des danses à l’arrivée des invités. Dans Jane Eyre, Charlotte Brontë évoque les préparatifs en prévision du retour des cousins de Jane à Moor House pour le temps des Fêtes : nettoyage de la maison de fonds en combles, allumage des feux  dans la cheminée de chaque pièce, préparation rituelle des gâteaux et des tartelettes de Noël.

Livre Brontë ChristmasLe livre «The Brontës Christmas » de Maria Hubert publié en 1997 aux éditions Sutton nous permet de connaître un peu mieux les traditions liées à la fête de Noël au temps des Brontë. Il contient des extraits des romans des trois sœurs, des illustrations et des témoignages d’écrivains contemporains des Brontë comme Wordsworth et Thackeray. On y trouve également des textes sur les traditions spécifiques du Yorkshire dans le temps des Fêtes (extraits).

Au Québec, notre héritage anglo-saxon depuis la Conquête de 1763 se retrouve encore dans nos célébrations du temps des Fêtes. Le sapin décoré, les cadeaux, les chants et les danses traditionnels font maintenant partie de notre identité. Le parfois mal-aimé gâteau aux fruits évoque le Christmas Pudding, nos savoureux pâtés à la viande, tourtières et cipailles dérivent des Minced roast beef dont raffolait Victoria, et notre fameuse dinde aux ataca (mot iroquois pour « canneberge ») évoque l’oie à la sauce aux pommes dont parle Emily dans Les Hauts de Hurlevent. Si la coutume victorienne d’envoyer des cartes de Noël s’est perdue aujourd’hui, elle était encore très présente chez nous avant la Révolution Tranquille. Bref, nous ne sommes pas si loin des Brontë en cette belle période de réjouissance.

Je souhaite à tous mes lecteurs

un excellent temps des Fêtes

et une merveilleuse année 2013

remplie de paix, de santé et de joie !

«Dégothiser» Les Hauts de Hurlevent

Même si, dans Les Hauts de Hurlevent, nous retrouvons parfois de violents orages sur la lande de même que quelques scènes de chiens féroces, de fantômes et de cimetières, l’ensemble du roman n’est pas vraiment gothique ; il nous parle plutôt de drames familiaux en couvrant deux générations de personnages. Je ne suis donc pas en accord avec la «gothisation» de Wuthering Heights, encore moins avec sa «Twilightisation» récente.

Dans son unique roman, Emily Brontë tisse une toile narrative complexe afin de nous raconter la vie de ses héros, Cathy et Heathcliff, à travers les témoignages de deux narrateurs : Lockwood et Nelly. Imaginez-vous en l’an 1801 en Angleterre, plus précisément dans un beau manoir du Yorkshire. Au coin du feu, dans un salon bien meublé, une dame d’une quarantaine d’années tricote tranquillement tout en racontant une longue histoire à un jeune et riche londonien, venu prendre du repos dans cette région reculée des montagnes Pennines. C’est cela, Wuthering Heights. Bien sûr, l’histoire que raconte cette dame est vraiment triste, car elle décrit l’histoire de la vengeance d’Heathcliff contre sa famille adoptive et sa belle-famille, mais ce n’est pas une histoire terrifiante ou mystérieuse. Il n’y a rien de surnaturel dans la méchanceté machiavélique d’Heathcliff ; seulement beaucoup beaucoup de cruauté. Heathcliff peut nous révolter par sa violence, mais pas nous faire peur.

Pour «dé-gothiser» Les Hauts de Hurlevent, pour nous enlever de la tête ces images d’arbre nu et tortueux courbé dans la tempête, ou ces images d’un Heathcliff échevelé au milieu des pierres tombales, j’utilise ici des peintures authentiques du XVIIIe et XIXe siècle pour donner un visage plus juste à chaque personnage. Emily avait certainement de telles images en tête lorsqu’elle écrivit son roman.

Ma vision de Mr Lockwood © William Beechey (1753-1839)

Le narrateur, Mr Lockwood

L’histoire des Haut de Hurlevent nous est racontée entre 1801 et 1802 par Mr Lockwood, le narrateur du roman. À l’époque où Lockwood débute son récit, les derniers événements reliés à la relation tourmentée des héros Cathy et d’Heathcliff remontent déjà à 17 années. Heathcliff approche alors de la quarantaine, et le jeune Lockwood, fraîchement arrivé de Londres, semble pour sa part âgé entre 20 et 30 ans. Il se décrit comme un célibataire misanthrope venu chercher le calme et la solitude dans ce coin reculé du Yorkshire. Il loue la belle et grande maison de Thrushcross Grange, à quelques distances de la ferme de Hurlevent où habite Heathcliff, de même que la fille de la défunte Cathy, Catherine Linton (âgée d’un peu plus de 16 ans) et le fils du frère de Cathy, Hareton Earnshaw (23 ans). La ferme et la maison appartiennent à Heathcliff, et c’est lors d’une visite à son étrange propriétaire que Lockwood vivra l’une des scènes marquantes du roman : l’apparition du fantôme de Cathy Earnshaw, par une sombre nuit d’orage, à la fenêtre de sa chambre battue par les vents.

De retour à Thrushcross Grange, l’intendante de la maison, Mrs Ellen Dean (Nelly), raconte à Lockwood l’histoire des familles Earnshaw et Linton, qu’elle a côtoyées de près. Lockwood transcrit religieusement tous les propos d’Ellen Dean, qui rapporte dans le moindre détail, avec une mémoire absolument phénoménale (pour ne pas dire totalement invraisemblable, malheureusement), les scènes et les dialogues dont elle a été le témoin.

Ma vision d’Ellen Dean dans sa jeunesse © Therese Concordia Mengs Maron (1806-1745).

Ellen Dean (Nelly)

Au moment où elle débute son récit, Nelly est âgée de 44 ans. Alors, gouvernante à Thrushcross Grange, elle a également été la servante des deux Catherines, mère et fille. Ellen a vécu son enfance et sa jeunesse à la ferme de Hurlevent, où elle a travaillé comme domestique. Elle a été élevée avec les enfants Earnshaw, Cathy et Hindley, qu’elle considère comme ses frère et sœur. Elle est de fait la «sœur de lait» d’Hindley, qui est né la même année qu’elle et pour lequel la mère de Nelly fut la nourrice. Intelligente et pleine de compassion, Ellen Dean est traitée comme une amie ou une parente par les personnages principaux du roman.

En lisant l’histoire des Hauts de Hurlevent, on constate que le personnage de Nelly s’avère le véritable pivot du roman, car elle a partagé la vie de tous les personnages principaux aux moments cruciaux de cette saga familiale. Quand Mr Earnshaw ramène Heathcliff d’un voyage à Liverpool, Nelly a 14 ans. Elle a pitié de ce pauvre petit orphelin, sauvage, sale et affamé, à peine âgé de 7 ans. Heathcliff se confiera à elle à quelques occasions (lui avouant même qu’il «l’aime bien»), livrant dans ces confidences une part de lui-même essentielle à la compréhension de sa terrible vengeance contre les familles Earnshaw et Linton. Cathy également se confie souvent à Nelly, lui exprimant la célèbre et poignante réplique «Je suis Heathcliff !» pour lui faire comprendre son amour envers l’orphelin, même si elle a décidé d’épouser un autre homme. C’est encore Nelly qui nous décrit cet attachement étrange et profond entre Cathy et Heathcliff, qui remonte à leur enfance. Elle n’approuve pas le comportement violent d’Heathcliff, mais ressent de la pitié pour sa terrible souffrance. C’est à travers cette pitié que la description des actes terribles d’Heathcliff nous le rend malgré tout humain.

Ma vision d’Heathcliff enfant © Joshua Reynolds (1723-1792).

Heathcliff

Beaucoup de gens, généralement ceux qui n’ont jamais lu le livre, pensent que Les Hauts de Hurlevent est tout simplement l’histoire d’un amour fou et impossible entre Cathy et Heathcliff, une sorte de Roméo et Juliette des landes du Yorkshire. En fait, l’histoire est plutôt celle d’une terrible vengeance fomentée par Heathcliff.

Après avoir été adopté en 1771 par Mr Earshaw à l’âge de 7 ans, Heathcliff s’attache profondément à l’homme, de même qu’à sa fille Cathy, âgée de 6 ans. Il se fait par ailleurs un ennemi juré, le fils légitime d’Earnshaw, le frère de Cathy : Hindley. Âgé de 14 ans, ce dernier voit dans cet intrus une menace pour son avenir à titre de maître d’Hurlevent. À la mort de Mr Earnshaw, 6 ans après l’arrivé de l’orphelin, la vie d’Heathcliff bascule : Hindley, devenu le maître d’Hurlevent et nouvellement marié, le réduit à l’état de serviteur et le renie comme frère adoptif. Il fait également subir à Heathcliff humiliations et sévices corporels. Dans cet état de servitude, la relation fusionnelle qu’Heathcliff a développée avec la jeune Cathy se poursuit, mais elle devient peu à peu plus difficile.

En 1777, alors que Cathy est à peine âgée de 12 ans, la vie des deux enfants prend un autre tournant dramatique : la rencontre avec la famille fortunée des Linton, habitant la maison de Thrushcross Grange, voisine de la ferme de Hurlevent. Heathcliff trouve en Edgar Linton, 15 ans, un rival dans le cœur de Cathy, qui devient peu à peu une véritable «dame» au contact des Linton. Torturé par cet attachement qui grandit de jour en jour entre Cathy et Edgar, il quittera brusquement Hurlevent, trois ans plus tard.

Cathy, profondément ébranlé par le départ d’Heathcliff, épouse malgré tout Edgard en mars 1783. Et coup de théâtre : Heathcliff revient à Hurlevent quelques mois après le mariage de Cathy, complètement transformé. Âgé de 19 ans, il est maintenant riche et instruit (le roman ne révèle cependant rien des circonstances de la vie d’Heathcliff pendant cette absence, mais Nelly pense qu’il aurait servi dans l’armée car il se tient maintenant très droit). Viril, beau et sombre, avec ses cheveux noirs bouclés et ses sourcils bas, Heathcliff va mettre en œuvre sa terrible vengeance.

Dans un premier temps, Heathcliff prend possession de Hurlevent, car Hindley, rongé par sa passion du jeu et l’alcool suite au décès de sa femme à la naissance de leur fils Hareton, est désormais incapable de payer ses créanciers. Heathcliff fournit généreusement l’alcool à Hindley, jusqu’à ce que son ancien tortionnaire meurt d’intoxication éthylique. Il traite le petit Hareton durement et le réduit à l’état de domestique. Hurlevent devient peu à peu un lieu lugubre sous les hospices d’Heathcliff.

Poursuivant sa vengeance, Heathcliff séduit Isabella, la sœur d’Edgar Linton, et l’épouse en 1784. La même année, Cathy meurt, à 19 ans, en mettant au monde sa fille Catherine. Heathcliff est alors fou de douleur. Son âme est un véritable chaos, allant jusqu’à déterrer le corps de Cathy pour pouvoir l’étreindre encore une fois. Subissant la violence psychologique et physique d’Heathcliff, Isabella quitte son époux et s’enfuit, alors qu’elle attend un enfant de lui.

Ma vision d’Heathcliff à la fin de sa vie © Marie-Gabrielle Capet (1761-1818).

On retrouve ensuite tous les protagonistes en 1797, à la mort d’Isabella. Heathcliff réclame alors le retour de son fils, Linton Heathcliff, âgé de 13 ans et de santé fragile. La même année, lors d’une promenade, Catherine (que son père Edgar Linton a toujours tenue loin de Hurlevent) tombe nez à nez avec Heathcliff (35 ans) et Hareton (19 ans). Heathcliff invite alors Catherine à venir voir son cousin Linton aussi souvent qu’elle le souhaite. Peu à peu, il réussit à piéger la jeune fille, pour l’obliger à épouser son fils, en 1801. Catherine et Linton sont alors âgés de 17 ans. Linton meurt quelques mois plus tard, de même que le père de Catherine, ce qui permet à Heathcliff de mettre la main sur la fortune des Linton et sur Thrushcross Grange. Sa vengeance est accomplie. Une relation sincère se développe alors entre Hareton et Catherine, tous les deux à la merci d’Heathcliff. Devant cet attachement, un changement se produit en Heathcliff : les griffes de la rancune semblent se desserrer peu à peu sur son cœur, il devient de plus en plus détaché des affaires du monde. Il meurt à Hurlevent en 1802 à l’âge de 37 ans, dans l’ancienne chambre de Cathy. Son fantôme aurait été vu sur la lande avec celui de Cathy plusieurs fois, quelques semaines plus tard.

Ma vision de Cathy Earnshaw enfant © Girodet-Trioson (1767-1824).

Catherine Earnshaw (Cathy)

Même si elle meurt au milieu du roman, Cathy hante le livre du début à la fin. C’est une fille de la terre, profondément attachée à Hurlevent et à la lande. Esprit libre, fougueux et rebelle, parfois même insolente et hautaine, Cathy est également d’une très grande beauté, avec de longs cheveux bruns épais.

Née à l’été 1765, elle grandira à Hurlevent, jusqu’à son mariage avec Edgar Linton en 1783. Attachée totalement à Heathcliff, comme à une âme jumelle, elle souffre de le voir réduit à la servitude par son frère Hindley, alors qu’elle-même renonce à sa nature libre et sauvage au contact des Linton pour devenir une dame convenable. Même si elle développe des sentiments sincères pour Edgar Linton, elle ne l’épouse pas par amour ; elle souhaite, par cette riche alliance, libérer Heathcliff de sa condition misérable et de l’emprise de son frère Hindley.

Dans la scène marquante du roman, qui marque le début de la vengeance d’Heatcliff, elle se confie à Ellen Dean en ses mots :  [À propos de l’un de ses rêves]«… le ciel ne m’est pas apparu comme chez-moi ; et je pleurais à cœur fendre du désir de retourner sur la terre ; et les anges étaient si en colère qu’ils me précipitèrent en pleine lande au faîte de Hurlevent – où je me réveillai en sanglotant de joie. Ce n’est pas plus mon affaire d’épouser Edgar Linton que ce ne l’est d’être au ciel ; et si le méchant homme qui est là [Hindley] n’avait pas avili Heathcliff comme il l’a fait, je n’y aurais pas songé. Ce serait me dégrader que d’épouser maintenant Heathcliff ; aussi ne saura-t-il jamais combien je l’aime, et cela non parce qu’il est beau Nelly, mais parce qu’il est davantage moi-même que je ne le suis. De quoi que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne sont pareilles, et celle de Linton est aussi différente d’elles qu’un rayon de lune d’un éclair ou le gel du feu. […] Mes grandes souffrances  en ce monde ont été les souffrances d’Heathcliff, je les ai toutes observées et ressenties dès le début : ma grande pensée dans la vie, c’est lui-même. Si tous le reste périssait et qu’il demeurât, lui, je continuerais d’être, moi aussi, et si tout le reste demeurait et qu’il fût anéanti, l’univers me deviendrait formidablement étranger : je ne semblerais plus en faire partie. Mon amour pour Linton est comme le feuillage des bois : le temps le changera, je m’en rends bien compte, comme l’hiver change les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rocs éternels sous la terre : source de peu de joie visible, mais nécessaires. Nelly, je suis Heathcliff ! Il m’est toujours, toujours présent à l’esprit : non comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre être.»

Malheureusement pour Cathy, Heathcliff, qui venait d’entrer dans la pièce d’à côté, a entendu sa confidence jusqu’aux mots « Ce serait me dégrader que d’épouser maintenant Heathcliff». Profondément humilié par cette déclaration de la femme qu’il aime, il quitte Hurlevent aussitôt. Nelly avait eu connaissance de l’arrivée et du départ d’Heathcliff et finit par en informer Cathy. Cette dernière, folle d’inquiétude  après cette révélation, se tortura l’esprit pour deviner ce qu’Heathcliff avait entendu de son aveu. Elle passa la nuit dehors à appeler désespérément Heathcliff sous la pluie et l’orage, mais il était bel et bien parti. Cathy tomba gravement malade après cette nuit fatidique. Bien qu’elle survécu à une forte fièvre, son caractère changea : elle devint plus irritable et emportée, avec de fréquents épisodes dépressifs.

Ma vision de Cathy Earnshaw après son mariage avec Edgar Linton © John Hoppner (1758-1818).

Elle épousa Edgar Linton en 1783 et se prit finalement d’une sincère affection pour lui et sa belle-sœur Isabella. Quand Heathcliff réapparaît après 3 années d’absence, Cathy déborde de joie en le revoyant. Mais bientôt, les sentiments que développe Isabella pour Heathcliff, et le plaisir cruel que celui-ci prend à la séduire, jette Cathy dans la perplexité. Quand Heathcliff s’enfuit avec Isabella, Cathy sombre carrément dans le délire et ne quitte plus sa chambre. Elle est enceinte et souffre de fièvre cérébrale. Elle revoit en visions hallucinées sa chambre à Hurlevent, son enfance perdue, son immense douleur d’être séparée d’Heathcliff à la mort de son père. Elle sent sa mort qui approche. De fait, après une dernière entrevue émouvante avec Heathcliff, elle accoucha de sa fille Catherine, et mourut.


Ma vision de Catherine Linton enfant, la fille de Cathy Earnshaw et Edgar Linton © Domenico Pellegrini (1759-1840).

Catherine Linton

Née en 1784, la blonde Catherine Linton hérite de la beauté de sa mère Cathy, de même que de ses yeux noirs et de son comportement têtu. Cependant, son père (Edgar Linton) et sa gouvernante Ellen Dean (Nelly), s’efforce de l’éduquer de manière à tempérer son caractère. Nelly confie au narrateur Lockwood que les 12 premières années qu’elle passa à s’occuper de Catherine furent les plus belles de sa vie.  Jusqu’à l’âge de 13 ans, Catherine n’était jamais sortie de l’enceinte du parc de Thrushcross Grange, sur l’ordre de son père. Mais un jour, lors d’une ballade à cheval en solitaire, elle se retrouva tout d’un coup à Hurlevent. Elle y rencontra son cousin Hareton, alors qu’Heathcliff était absent. Peu de temps après cette visite imprévue, son autre cousin, Linton, le fils d’Isabella et d’Heahtcliff, vint vivre à Hurlevent, après la mort de sa mère. Lorsque Catherine atteignit ses 16 ans, lors d’une autre promenade avec Nelly, elle tomba pour la première fois face à face avec Heathcliff ; il invita alors Catherine à venir visiter son cousin Linton à Hurlevent aussi souvent qu’elle le désirait, le plan caché d’Heathcliff étant d’unir son fils souffreteux à Catherine pour mettre la main sur Thrushcross Grange. Malgré les craintes d’Edgar Linton et de Nelly, Catherine alla voir souvent son cousin à Hurlevent. Les deux jeunes gens s’attachèrent effectivement très vite l’un à l’autre.

En 1801, Heathcliff fit Catherine prisonnière à Hurlevent lors de l’une de ses visites pour l’obliger à épouser Linton, dont la santé fragile s’était tellement dégradée qu’il craignait de le voir trépasser avant d’avoir mis son plan de mariage à exécution.  Catherine, qui avait alors 17 ans, affronta Heathcliff en lui disant «Je n’ai pas peur de vous !» et Heathcliff reconnu dans cette force de caractère, de l’une des rares personnes à avoir osé le défier, quelque chose de sa défunte Cathy adorée. Il ne se laissa pourtant pas attendrir et mit son plan à exécution. Catherine perdit son nouvel époux et son père deux mois après son mariage. Tout son bien revint alors à Heathcliff et elle se retrouva à sa merci, à Hurlevent.  Dans son deuil, entre le caractère irascible d’Heathcliff et le tempérament morose d’Hareton, dans une maison pleine de tensions et de non-dits, Catherine devint réservée et hostile, jusqu’à ce que son amitié grandissante avec Hareton la ramène peu à peu à son bon caractère et à une relative joie de vivre. Après la mort d’Heathcliff en 1802, Catherine épousa Hareton. Elle avait 18 ans et lui 24. Profondément amoureux et heureux ensemble, ils allèrent vivre dans la maison de Thrushcross Grange, laissant la ferme de Hurlevent à l’abandon, à l’usage -peut-être- des fantômes d’Heathcliff et de Cathy, enfin réunis pour l’éternité.

L’origine irlandaise des Brontë

«L'exil», gravure de W. Edwards d'après W.P. Frith, c. 1840
«L’exil», gravure de W. Edwards d’après W.P. Frith, c. 1840

Selon les témoignages d’époque, les sœurs Brontë parlaient avec un fort accent irlandais, tout comme leur père. En effet, Patrick Brontë était né en Irlande, à Drumballyroney dans le comté de Down, le 17 mars 1777. La langue, les mythes et les contes celtes qu’il racontait à ses enfants, ont profondément marqué Charlotte, Anne et Emily.

En Irlande, Patrick était l’aîné d’une famille de fermiers comptant dix enfants. Voici le témoignage qu’il livra à Elizabeth Gaskell lors de la préparation de la biographie de Charlotte : «Le nom de mon père était Hugh Brunty. Il naquit dans le Sud de l’Irlande et se trouva orphelin très jeune. On racontait qu’il appartenait à une famille ancienne. Je n’ai jamais cherché à savoir si c’était vrai ou non, puisque la Providence voulut que sa condition dans la vie, aussi bien que la mienne, dépendissent non de notre famille mais de nos seuls talents personnels. Il alla dans le Nord de l’Irlande et fit un mariage précoce mais convenable. Ses ressources financières étaient modestes, mais en louant quelques acres de terre, ma mère et lui, au prix d’efforts et de travail, parvinrent à élever dignement leurs dix enfants.» La vie des Brunty sur la ferme était très simple : pour toute nourriture, du babeurre, des boules de pain d’avoine et des pommes de terre. Ils ne portaient que des vêtements en laine cardée, filée et teintée par la mère. Dans cette famille pauvre et presque illettrée, Patrick se démarqua très vite par sa vivacité d’esprit et une intelligence surprenantes. Remarqué et aidé par différents mentors, il émigra en Angleterre en 1802 fit des études à Cambridge. C’est là qu’il changea son nom pour «Brontë». Il ne retourna en Irlande qu’une seule fois, en 1806 et n’y emmena jamais ses enfants.

L’histoire d’Hugh Brunty

Cette histoire étonnante se rapporte au grand-père des sœurs Brontë, Hugh Brunty. Elle fut probablement racontée aux petites Brontë par leur père. Plus tard, Emily s’en inspira pour son roman Les Hauts de Hurlevent.

Le grand-père d’Hugh Brunty avait une ferme à proximité des rives de la Boyne. C’était un marchand de bestiaux ; il traversait souvent la mer d’Irlande à partir de Drogheda pour vendre son bétail à Liverpool. Lors de l’un de ses voyages aller-retour, un étrange enfant fut retrouvé dans la cale du bateau. Il s’agissait d’un très jeune garçon, sombre, sale et presque nu. À bord du navire, il n’y avait pas de médecin et seulement une femme, madame Brunty. Comme personne ne voulait prendre soin de l’étrange garçon et qu’il n’y avait pas d’hospice à proximité, la brave femme décida de l’adopter. Avec son teint de romanichel, le garçon semblait de souche galloise, il fut donc appelé «Gallois».

En grandissant, Gallois devint maussade, envieux et rusé, mais il s’attacha beaucoup à monsieur Brunty. Ce dernier le prit avec lui, au lieu de ses propres fils, pour l’accompagner dans les foires et les marchés afin d’écouter en catimini les conversations des agriculteurs. Monsieur Brunty voulait ainsi obtenir les informations nécessaires à la conduite musclée de ses transactions. Gallois fut emmené à Liverpool pour les mêmes raisons et, avec le temps, monsieur Brunty devint prospère. Mais plus il devenait attaché à Gallois, plus les autres fils de monsieur Brunty détestaient l’intrus.

Avec les années, Gallois finit par gérer la presque totalité des affaires des Brunty. Quand monsieur Brunty décéda subitement à bord du navire qui le ramenait chez lui (après avoir vendu le plus grand lot de bovins qui ait jamais traversé la mer d’Irlande), Gallois prétendit ne rien savoir de la transaction ou des documents relatifs à la vente. Il garda l’argent pour lui.

La veuve et les enfants Brunty étaient bien éduqués, mais savait très peu de chose sur l’agriculture et le commerce, ils étaient donc incapables de subvenir à leurs besoins. Gallois organisa alors une réunion de famille pour leur expliquer comment ils pourraient arranger leurs affaires. Il arriva à la réunion vêtu comme il ne l’avait jamais été auparavant, en manteau de drap noir sur une chemise de lin fin, blanche comme ses dents proéminentes. Il proposa de continuer à s’occuper de la vente du bétail et de subvenir aux besoins de la famille, à condition que Mary, la cadette des Brunty, l’épouse. Cette proposition fut rejetée par la famille avec indignation. En les quittant rageusement, Gallois se serait écrié «Marie est ma femme, et je vais tous vous évincer de cette demeure, qui deviendra MA maison !»

Les Brunty avait heureusement des amis et de bonnes relations pour ne pas céder à cette menace, sans compter que trois des garçons de la famille avaient obtenu de bonnes positions en Angleterre. Ces derniers réussirent à envoyer suffisamment d’argent pour payer le loyer de la ferme et subvenir aux besoins de leur mère et de leurs frères et sœurs.

Gallois ayant échoué dans sa tentative d’épouser Marie, il décida de ne plus s’occuper de la vente de bétails. Il s’embaucha plutôt comme sous-traitant pour un propriétaire foncier. Il fut alors chargé de percevoir les loyers, y compris celui des Brunty. Il pouvait toujours exploiter la ruse dans ses nouvelles fonctions, à la grande satisfaction de son employeur, mais il ne pouvait jamais obtenir ce qu’il désirait des Brunty, qui continuaient à payer régulièrement leur loyer, même lorsqu’il fut augmenté.

Gallois décida alors de changer de tactique : il embaucha une femme sans scrupule pour faire croire à Marie combien il s’était démené pour sauver sa famille de l’expulsion de leur maison. Des reçus falsifiés furent montrés à Marie. Finalement, il réussit à convaincre Marie de le rencontrer une nuit dans un champs, en compagnie de son intermédiaire, afin qu’elle puisse lui exprimer sa gratitude. En répondant à cette invitation, Marie scella son destin. Un mariage avec Gallois s’avéra alors préférable au scandale. Gallois n’eut ensuite aucune difficulté à corrompre son employeur (le propriétaire), qui fit de lui le locataire officiel de la ferme.

Des années plus tard, le propriétaire fut assassiné – après avoir expulsé, sans scrupule, de nombreuses familles de leurs maisons – et la demeure de Gallois fut entièrement détruite par un incendie. Il était devenu si pauvre qu’il ne pouvait plus conserver la faveur du nouveau propriétaire et perdit son contrat de sous-traitant. Comme lui et Marie étaient sans enfant, ils ont offert d’adopter l’un de ses neveux. C’est ainsi que Hugh Brunty, le grand-père des sœurs Brontë, quitta la confortable maison paternelle dans le sud de l’Irlande pour s’en aller vivre avec ce couple sans ressources, qui avait de surcroît émis une condition à cette adoption : le père d’Hugh ne communiquerait plus jamais avec son fils et jamais Hugh ne saurait où habitaient ses vrais parents. Hugh n’était alors âgé que de cinq ou six ans. En ramenant Hugh chez eux, les voyageurs passèrent quatre nuits sur la route, en partie pour économiser les frais de logement, mais plus particulièrement (ainsi va l’histoire) pour que le garçon soit incapable de se rappeler le chemin du retour.

«Garçon de ferme» © Richard Westall, c.1794

Dès le début de sa vie de famille avec Gallois et Marie, Hugh fut traité durement et même brutalement. Il ne reçut rien de l’éducation que Gallois avait promis à ses parents et devait plutôt travailler à la ferme. Le bras droit de Gallois, un grand homme maigre, sournois et hypocrite (un peu comme Joseph dans Les Hauts de Hurlevent), avait l’habitude d’invoquer «la Sainte Vierge et tous les saints». Le seul ami d’Hugh était le chien de la ferme, Keeper (Emily donna ce nom à son deuxième chien). Marie était désolée pour Hugh et, un jour, elle lui raconta l’histoire des vilenies de son mari. La découverte que son oncle n’était pas un Brunty apporta un grand soulagement à Hugh. L’histoire de l’évasion d’Hugh à l’âge de quinze ans, alors qu’il nagea nu jusqu’à la Boyne pour aller à la rencontre d’un complice, ennemi de Gallois (un fermier voisin, qui l’attendait avec un costume) est tout à fait romantique. Après son évasion, il s’installa dans le nord de l’Irlande, avant de devenir surveillant de fours à chaux. L’un de ses amis était un jeune homme aux cheveux roux nommé McClory. Au cours d’une fête de Noël, il resta à la maison de McClory et tomba amoureux de sa sœur, la belle Alice. La demande en mariage d’Hugh fut cependant rejetée par la famille d’Alice, en raison de motifs religieux. Dans les faits, des préparatifs étaient déjà en cours pour la marier à un agriculteur catholique. Tout était prêt pour la cérémonie quand on découvrit que l’épouse avait disparu. Bientôt, la rumeur courut qu’elle était partie avec un grand monsieur à Banbridge. Plus tard, un garçon revint à cheval pour raconter à la famille éberluée qu’elle venait de se marier avec Hugh Brunty, à l’église protestante de Magherally (en 1776). Le prêtre qui officia le service affirma que la mariée était la plus belle femme qu’il ait jamais vue. La première maison du jeune couple fut un cottage à Emdale dans la paroisse de Drumballyroney. Un an plus tard naissait Patrick Brontë…

Source : http://www.wuthering-heights.co.uk/inspirations.htm