Haworth au temps des Brontë

Haworth au XIXe siècle
Haworth au XIXe siècle

La compréhension de la vie et de l’œuvre des sœurs Brontë prend une signification particulière lorsqu’on les superpose à l’environnement du XIXe siècle où elles ont vécu. C’était Haworth, un village dans le West Riding dans le Yorkshire (Angleterre), accroché à un flanc de la chaîne des montagnes Pennine. Autour de la pente raide de la petite rue principale, les maisons isolées, toutes construites avec une pierre sombre typique des carrières locales, surgissaient ici et là parmi de vastes étendus de collines, recouvertes de bruyère et balayées par les vents.

Haworth c1890
Haworth c1890

Le sol y était pauvre et peu propice à la culture. La région fut plutôt le centre névralgique du textile pendant près de 500 ans. En 1820, lorsque la famille Brontë vint s’installer dans le presbytère du village, la mécanisation avait amorcé une profonde transformation de cette industrie locale. Plusieurs tisserands (qui utilisaient des métiers manuels dans leurs maisons)  organisèrent la résistance face à l’introduction de ces machines qui menaçaient leur gagne-pain et leur indépendance. Surnommés les Luddites, ils allèrent jusqu’à attaquer les nouvelles manufactures qui se multipliaient dans la vallée.

Église d'Haworth c1860
Église d’Haworth c1860

À l’époque des Brontë, le village d’Haworth  ne présentait  pas l’allure pittoresque et coquette qu’il arbore aujourd’hui. Pratiquement sans arbres, insalubre et surpeuplé, il ne possédait pour tout système d’égout qu’un simple ruisseau coulant à ciel ouvert dans la rue principale. Le cimetière, devant le presbytère en surplomb du village, était mal irrigué et trop rempli, répandant ses émanations fétides et contaminant l’approvisionnement d’eau en aval. Le révérend Patrick Brontë avait fort à faire pour soutenir ses paroissiens, accablés par les maladies et la mort en raison de ces conditions de vie malsaines.

Haworth, Presbytère et maison des Brontë en1856
Haworth, Presbytère et maison des Brontë en1856

Les célèbres écrivaines n’étaient que des enfants à leur arrivée à Haworth : Charlotte, quatre ans ; Emily, deux ans ; Anne, née depuis quelques mois. Pour les enfants Brontë, le beau presbytère devait représenter un véritable refuge au cœur de ce triste environnement. À prime abord austère, la nouvelle maison des Brontë présentait un intérieur lumineux, avec des murs peints d’un bleu-gris pâle. C’était la dernière maison du village, la plus proche de la lande. «Mon humble demeure ne peut qu’être sans attrait pour des étrangers ; cependant, nulle part ailleurs au monde je ne pourrais trouver la profonde, l’intense affection qu’éprouvent les uns pour les autres un frère et des sœurs dont l’esprit a été formé dans le même moule, dont les pensées viennent de la même source, liés étroitement depuis l’enfance sans que la moindre querelle les ait jamais désunis.» Lettre de Charlotte Bronte à Ellen Nussey, 1841.

Rue d'Haworth vers 1870
Rue d’Haworth vers 1870

Les sœurs Brontë vécurent dans ce lieu toute leur vie, à l’exception de quelques séjours ailleurs en Angleterre et en Belgique, dans le cadre de leurs études ou de leurs professions d’institutrice et de gouvernante. La famille se fit quelques rares amis au village, dont John Greenwood, un cardeur de laine qui, en raison de sa santé fragile, abandonna ce métier pour devenir papetier. Les sœurs Brontë furent des clientes assidues, bien que l’écriture de leurs romans et de leurs poèmes demeura un secret bien gardé de tous, même au moment de leur publication sous les pseudonymes Currer, Ellis et Acton Bell. Elles n’avaient pas du tout prévu que le roman de Charlotte, Jane Eyre, connaîtrait une célébrité aussi fulgurante et soudaine. Peu à peu, la renommée de Jane Eyre et des autres romans de Charlotte éveilla l’intérêt du public et de nombreux curieux commencèrent à affluer à Haworth. La rumeur courait en effet que la fille du pasteur du village n’était nul autre que l’auteure de ces écrits controversés, au grand déplaisir de Charlotte. «Toutes sortes de gens ont commencé de se rendre ventre à terre à Haworth en prétextant une mission érudite qui consisterait à venir voir les paysages décrits dans Jane Eyre et Shirley… mais la rudesse de nos collines et notre voisinage sans raffinement constitueront, à n’en pas douter, une barrière suffisante à la récurrence de telles visites». Lettre de Charlotte Brontë à Ellen Nussey, 1850.

Ancienne carte postale d'Haworth
Ancienne carte postale d’Haworth

Quoi qu’il en soit, la publication de Jane Eye amorça «l’éclosion du tourisme culturel dans le village d’Haworth. La mort de Charlotte en 1855 précipita le phénomène. La famille Brontë était pour ainsi dire devenue propriété publique». (Haworth et les sœurs Brontë : attraits culturels et développements économiques par Laurence Matthewman).

Ancienne carte postale du Musée Brontë montrant le sofa sur lequel Emily aurait rendu son dernier souffle.
Ancienne carte postale du Musée Brontë montrant le sofa sur lequel Emily aurait rendu son dernier souffle.

Le papier, l’écritoire et la plume

L’écritoire portatif de Charlotte au musée Brontë.

Depuis toujours, j’adore les articles de papeterie et de correspondance : les papiers à lettre, les cahiers, les plumes et les crayons, l’encre, les sceaux et leur cire à cacheter. Je me rappelle d’ailleurs un merveilleux Noël de mon enfance où j’avais enfin reçu ma petite dactylo pour «écrire mes livres».

J’imagine sans peine l’allégresse des jeunes Brontë lorsqu’elles reçurent leurs écritoires portatifs («lap desk», l’équivalent victorien des ordinateurs portables d’aujourd’hui !) pour faciliter l’écriture des innombrables chroniques de leurs mondes imaginaires.

Une personnification d’Emily avec son écritoire portatif, Brontë Living Tour History © Bandbridge District Council

Si la «boîte à thé» et la «boîte à couture» sont les icônes par excellence de la vie domestique du XIXe siècle, l’écritoire portatif résume pour sa part l’évolution sociale et économique de cette période particulière de l’histoire de l’Angleterre. En effet, même si les rangements portatifs pour le matériel d’écriture existaient depuis déjà quelques siècles, les circonstances socio-économiques de l’Angleterre victorienne ont nécessité l’utilisation à grande échelle du bureau portable, sous la forme d’une «boîte» qui pouvait être utilisé sur une table ou sur les genoux.

Par conséquent, pendant cette période d’élargissement de la curiosité intellectuelle, de la communication, de l’alphabétisation et de l’activité commerciale, l’écritoire figurait en bonne place dans les expéditions militaires, les voyages, les bibliothèques et les salons privés. La grande littérature, tout autant que les lettres d’amour, les contrats ou les cartes postales ont été écrits sur sa surface inclinée.

Contrairement à un bureau ou à une table, l’écritoire était considéré comme un article personnel et non une possession des ménages. La qualité de la fabrication et des matériaux, de même que l’ornementation et la forme, jouaient un rôle important dans la sélection d’un écritoire. Charlotte, Emily et Anne possédaient chacun le leur ; on peut encore les voir, avec leur contenu original, au musée Brontë.

L’écritoire portatif d’Emily, musée Brontë.

Chez le papetier

Au temps des Brontë, le petit village d’Haworth ne comptait aucune profession libérale en dehors de l’apothicaire. Les commerces, les services, les médecins, les hommes de loi et le chemin de fer se trouvaient au village voisin de Keighley (à plusieurs kilomètres de distance) ou au-delà, à Bradford et à Leeds, des villes nées de l’industrie textile.

Les Brontë (principalement Charlotte) encouragèrent John Greenwood, un habitant d’Haworth, à devenir papetier. Il était un cardeur de laine, comme beaucoup d’hommes et de femmes du Yorkshire, mais en raison de problèmes de santé, il ne pouvait faire vivre sa famille en pratiquant cette seule occupation. Grâce au parrainage des Brontë, il se mit à vendre du papier et des fournitures de papeterie (encres, plumes, cire à cacheter, coupe-papier…).

Les articles de papeterie constituaient un élément des plus sérieux dans «l’étiquette» victorienne, en plus d’être des outils de communication indispensables. Les lettres d’excuses, de félicitations, d’introduction, les lettres donnant régulièrement des nouvelles de la famille (pour ne citer que quelques exemples) se devaient d’être écrites sur un papier approprié, avec élégance dans l’économie et le choix des mots, de même qu’avec une belle calligraphie. Pour la femme victorienne, l’aptitude à rédiger de telles missives était une obligation sociale importante.

Lettre de Charlotte Brontë du 18 octobre 1848, annonçant un deuil, rédigée sur le papier à lettre bordée de noir (typique de l’étiquette victorienne) et adressée à son éditeur William Smith William.

En tant que meilleures clientes, les sœurs Brontë ont certainement contribué, à elles seules, à maintenir à flot le petit commerce de John Greenwood pendant toutes ces années. Certains biographes mentionnent d’ailleurs que Greenwood aurait beaucoup compté dans la vie des Brontë, rendant des services à la famille lors des maladies et des décès. Après la publication de Jane Eyre, Charlotte continua à encourager la papeterie de John Greenwood en veillant à ce que ses éditeurs lui fournissent des éditions bon marché de ses livres.

La plume

Avec le papier, la plume demeure l’outil essentiel de l’écrivain du XIXe siècle. Ce n’est qu’à l’ère victorienne que la plume en métal se développa en Occident ; en Angleterre d’abord, puis en France. John Mitchell, de Birmingham, fut le premier à produire commercialement des stylos avec des plumes en métal, en 1822. La plume en métal conserve une pointe affilée beaucoup plus longtemps que la plume d’oie ; cette dernière s’use en effet rapidement et exige beaucoup d’habileté pour être bien aiguisée.

Le son de la plume qui gratte le papier a résonné pendant de nombreuses années dans la salle à manger du presbytère d’Haworth. Lors de la rédaction de leurs romans et la préparation des copies pour les éditeurs, Charlotte, Emily et Anne disposaient probablement leurs écritoires autour de la lampe au milieu de la table et travaillaient de concert, en silence, couvrant des rames et des rames de papiers avec leurs fines écritures. Les yeux qui s’usent à la tâche, les doigts tachés d’encre qui s’engourdissent et le dos douloureux penché sur l’écritoire restent en filigrane derrière chacune des centaines de pages des romans des sœurs Brontë.

Pour en savoir plus :

http://www.hygra.com/

http://www.ehow.com/list_6778502_victorian-writing-tools.html

Hivers brontëens (1)

© Lyn Marie Cunliffe

«Je sais, parmi d’âpres collines,

Un vallon, où hurle l’hiver,

Mais où, dans la froidure, brille

Une réchauffante lumière«.

Emily Brontë, 4 décembre 1838

© Lyn Marie Cunliffe

Hiver 1816 : Connue sous le nom de l’année sans été, la neige est tombée très tard, et l’été ne s’en est jamais remis. L’hiver a été rigoureux. Une éruption volcanique (Tambora, Indes) a considérablement perturbé le système des vents et des températures, touchant la ligne de dépression qui s’est déplacée plus au sud que d’habitude, rendant le Royaume-Uni très froid et humide pour la saison d’été, et même au-delà. L’Écosse fut plus sèche cependant, un signe évident que la ligne de dépression avait changé de parcours. En septembre la Tamise a gelé ! La neige est même restée sur les collines jusqu’à la fin du mois de juillet.

Hiver 1819-1820 : Hiver rigoureux. Un -23º C a été enregistré à Tunbridge Wells.

© Lyn Marie Cunliffe

Hiver 1821 : À la fin mai, il y eut de la neige à Londres, probablement les dernières chutes de neige tardives avant celles qui furent enregistrées le 2 juin 1975.

Hiver 1822-23 : Conditions hivernales extrêmes, avec de la glace sur la Tamise à la fin du mois de décembre. Le 8 février, il y eut une grosse tempête de neige dans le Nord de l’Angleterre. Les gens devaient se faire des tunnels à travers la neige pour se déplacer.

© Lyn Marie Cunliffe

Hiver 1825 : La neige est tombée en octobre à Londres. Un temps très venteux, avec des rafales qui ont fait de nombreux dégâts matériels.

Hiver 1826 : De la glace sur la Tamise.

Hiver 1829 : Une année froide, avec du gel tout au long du mois de janvier. L’été a été humide et froid. Plus de 3 centimètres de neige sont tombés au début du mois d’octobre, probablement à Londres. Ensuite, 15 centimètres de neige sont tombés à Londres et le Sud à la fin du mois de novembre. Les tempêtes de vent du Nord et de l’Est ont endommagé des navires, certains ont même sombré.

© Lyn Marie Cunliffe

Hiver 1829-1830 : Hiver rigoureux, avec du gel du 23 au 31 décembre, puis du 12 au 19 janvier, et enfin du 31 janvier au 6 février. De la glace sur la Tamise à partir de la fin du mois de décembre, jusqu’à la fin du mois de janvier. Certains endroits furent complètement bloqués. Le 25 décembre 1830 a été froid, avec -12º C enregistrées à Greenwich.

Top Withens – http://www.haworth-village.org.uk

Hiver 1834-35 : Hiver enneigé en Écosse. La neige a duré une bonne partie du mois de mars, avec près de 3 mètres de neige à certains endroits. Cette tendance s’est poursuivie pour un certain nombre d’hivers, avec beaucoup de neige en Écosse. Du début de l’hiver, en décembre, jusqu’à la fin de l’hiver en mars, la neige a été un véritable problème. Il y eut des accumulations considérables. La neige est tombée sur tout le territoire, mais surtout dans le nord de l’Écosse, où les accumulations ont été très importantes et ce, jusqu’en avril.

Top Withens – http://www.haworth-village.org.uk

Hiver 1836-1837 : Un autre hiver neigeux, avec de fortes précipitations en janvier. Les blizzards ont commencé à la fin du mois de février et se sont poursuivis jusqu’en mars. Les transports ont été gravement perturbés, et les récoltes ont été endommagées par les gelées. Cette série d’hivers rigoureux a été très difficile, en particulier pour l’Écosse, mais pour partout ailleurs également. La plus importante des tempêtes de neige est survenue en octobre 1836, avec des accumulations de 5-6 cm. Le 25 décembre 1836, les routes étaient impraticables, les épaisseurs de neige ayant atteint un impressionnant 5 à 7 mètres dans de nombreux endroits.

Coucher de soleil d’hiver – http://www.haworth-village.org.uk

Hiver 1837-38 : L’hiver Murphys. Patrick Murphy a fait sa renommée et sa fortune grâce à la vente d’un almanach dans lequel il prévoyait le gel sévère de janvier 1838 (une période de 2 mois glacials avec un léger vent du Sud Est et du givre le 7 ou le 8 janvier). Le 20 Janvier, les températures ont chuté à -16º C à Londres, ce minimum s’inscrivant comme «le» record de froid enregistré dans la capitale anglaise au XIXe siècle. Un -20º C fut enregistré à Blackheath, et un -26º C à Beckenham, dans le Kent. La température à Greenwich a chuté jusqu’à -11º C à midi ! La Tamise a complètement gelé.

L’hiver à Hawoth – http://www.haworth-village.org.uk

Hiver 1838 : Averses de neige le 13 octobre, possiblement à Londres et dans le Sud.

Hiver 1840-1841 : Hiver rigoureux.

Hiver 1846 : « J’espère que vous n’êtes pas gelé, le froid est terrible ici, je ne me souviens pas avoir connu une telle série de journées arctiques. L’Angleterre pourrait bien avoir glissé vers le pôle Nord ; le ciel ressemble à de la glace, la terre est complètement gelée, le vent est aussi vif qu’une lame à deux tranchants ». Charlotte Brontë, 15 décembre 1846.

L’hiver à Haworth – http://www.haworth-village.org.uk

Hiver 1849 : Avril, une grosse tempête de neige a frappé le Sud de l’Angleterre. Des carrosses à chevaux furent enterrés dans les vallons. Chutes de neige tardives notables.

Hivers 1851-53 : Le premier de ces hivers rigoureux a vu de fortes chutes de neige en Écosse. Le chemin de fer d’Aberdeen vers le Sud a été durement touché, mais il est quand même resté ouvert. Les blizzards ont causé quelques décès. Les tempêtes se sont arrêtées vers la fin du mois de janvier. L’hiver 1852-1853 a été également sévère, plus particulièrement en février. Les basses températures et les fortes chutes de neige ont duré une bonne partie du mois de mars pour la plupart des régions.

Source pour les textes : The History of British Winters

Les autres sœurs Brontë : Maria et Elizabeth

© Beatriz Martin Vidal

Au début, elles étaient cinq sœurs : Maria, née le 23 avril 1814 ; Elizabeth, née le 8 février 1815 ; Charlotte, née le 21 avril 1816 ; Emily Jane, née le 30 juillet 1818 ; Anne, née le 17 janvier 1820.

Seul trois d’entre elles connaîtrons la postérité.

La vie de Maria et d’Elizabeth

En avril 1820, tous les membres de la jeune famille Brontë quittent leur petite maison de Thornton pour occuper le presbytère d’Haworth dans le Yorkshire où le père, Patrick Brontë, homme d’église protestante, est nommé à la cure perpétuelle. Après un peu plus d’une année de vie familiale heureuse dans la grande maison, située tout en haut de la rue principale d’Haworth au pied des landes de bruyères, un événement tragique allait profondément marquer le destin des Brontë : Maria Branwell, l’épouse de Patrick, décède le 15 septembre 1821 à l’âge de 38 ans, après une longue maladie. À la mort de leur mère, Maria, l’aînée, n’est âgée que de 7 ans ; Elizabeth a 6 ans ; Charlotte a 4 ans ; Branwell, le seul garçon de la famille, a 3 ans ; Emily Jane a 2 ans et, Anne, la cadette, n’est âgée que de 3 mois. Après le décès de leur mère, Maria assume le rôle de petite maman auprès de son frère et de ses sœurs. Elle sera décrite plus tard comme très adulte, témoignant d’une grande intelligence, délicate, douce et profonde pour son âge.

Malgré le deuil, les enfants Brontë vivent une vie paisible et ordonnée au sein de leur foyer. Leurs journées se déroulent habituellement ainsi : après s’être levés, les enfants sont lavés et habillés, puis la maisonnée (incluant les deux servantes) se rassemble dans le bureau de Patrick Brontë pour réciter des prières. Les enfants accompagnent ensuite leur père dans la salle à manger pour prendre leur petit-déjeuner : du porridge avec du lait et du pain beurré. Après le repas, ils se retrouvent de nouveau dans le bureau de leur père pour recevoir quelques leçons. Les petites Brontë étaient ensuite confiées à l’une des servantes pour apprendre la couture, pendant que Branwell poursuivait son apprentissage auprès de son père.

Les enfants dînaient à 14 h dans la salle à manger en compagnie de Patrick : de la viande rôtie ou bouillie, des légumes, un dessert (pouding au riz, ou autres douceurs préparées avec des œufs et du lait). En après-midi, pendant que leur père vaquait à ses occupations auprès de ses paroissiens, les enfants Brontë allaient se promener sur la lande (ils s’y promenaient tous les jours, sauf si la température était trop mauvaise). Cette promenade marquait le moment culminant de leur journée. À leur retour, les enfants Brontë prenaient le thé et leur repas du soir dans la cuisine. La soirée se déroulait auprès de leur père ; pendant que les petites filles cousaient de nouveau, ils discutaient ensemble des nouvelles parues dans les journaux, où ils écoutaient leur père leur parler d’histoire, de géographie, de biographies ou de voyages.

Patrick Brontë ne s’étant pas remarié (malgré quelques tentatives), il s’est rapidement retrouvé débordé avec la responsabilité d’éduquer six enfants en bas âge tout en s’occupant de sa cure à Haworth. Il était par ailleurs soucieux de donner une bonne éducation à ses filles et ce, malgré ses moyens financiers limités, pour qu’elle puisse éventuellement subvenir à leurs besoins à l’âge adulte.

Dans un premier temps, Maria et Elisabeth furent envoyées à Crofton Hall près de Wakefield, grâce à une aide financière de leurs marraines. C’était un pensionnat pour jeunes filles, modeste mais de bonne réputation. Cependant, les frais de cette institution, trop élevés pour les moyens de Patrick Brontë, obligèrent ce dernier à mettre fin rapidement au séjour de Maria et d’Elizabeth à Crofton Hall.

Une école/pensionnat venait à peine d’ouvrir ses portes à Cowan Bridge, The Clergy Daughters’ School. Elle semblait répondre aux prières de Patrick Brontë au sujet de l’éducation de ses filles : elle priorisait les enfants des hommes d’église pauvres, comme lui, avec des frais de seulement 14£ par an, par élève (la moitié de ce qu’il en coûtait normalement à l’époque dans ce genre d’institution). Avec un léger supplément, les jeunes filles pouvaient également recevoir une éducation les préparant à devenir professeur d’internat ou gouvernante.

Les écoles à bas prix comme The Clergy Daughters’ School jouissaient pourtant d’une bien mauvaise réputation. On rapportait parfois dans les journaux des histoires d’horreur concernant ce genre d’établissement : hygiène déficiente entraînant de nombreuses maladies ou même des handicaps, sévices physiques, etc. Cependant, la liste des donateurs de l’école de Cowan Bridge étant parfaitement honorable, Patrick Brontë se sentit malgré tout en confiance pour y envoyer quatre de ses filles. En juillet 1824, Maria (10 ans) est donc placée avec sa sœur Elizabeth (9 ans) à l’internat de la Clergy Daughters’ School, pour «y recevoir une bonne éducation et y apprendre les bonnes manières». Elles y sont rejointes en août par Charlotte, et en novembre par Emily.

Malheureusement pour les petites Brontë, l’école est assez mal tenue. Les élèves y connaissent un régime de vie austère et sévère (bien que cela soit relativement commun à l’époque dans ce genre d’établissement) mais aussi le froid et, surtout, la faim. En effet, la nourriture servie à l’école de Cowan Bridge était particulièrement mauvaise, mal préparée dans des conditions d’hygiène douteuses.

En février 1825, Maria, affaiblie par ce régime, est devenue très malade à cause de la tuberculose. Elle est retirée précipitamment de l’école de Cowan Bridge et meurt quelques mois plus tard au presbytère d’Haworth, le 6 mai, à l’âge de 11 ans. La tuberculose emporte aussi sa sœur Elizabeth le 15 juin 1825. Patrick Brontë, sous le choc, retire Charlotte et Emily de Cowan Bridge avant qu’elles ne tombent malades elles aussi.

Dans son roman Jane Eyre, publié en 1847, Charlotte Brontë nous livre un poignant témoignage de ces mois de misères passés à Cowan Bridge. Tout particulièrement, le sort de Maria à la Clergy Daughters’ School marque profondément Charlotte Brontë. Elle ressent de l’amertume et de la colère à l’égard de cette institution qu’elle rend responsable de la mort de sa sœur. De plus, le rôle quasi-maternel assumé par Maria auprès de ses sœurs suite au décès de leur mère accentue son sentiment de perte. Ce traumatisme transparaît dans Jane Eyre : Cowan Bridge y devient alors le terrifiant pensionnat de Lowood, et la figure pathétique de Maria est représentée sous les traits de la douce et patiente Helen Burns.

En ce qui concerne Elizabeth, nous savons malheureusement très peu de choses sur elle. On pense qu’elle n’a pas montré la même précocité que ses trois sœurs. D’ailleurs, il n’avait pas été prévu par Patrick Brontë qu’elle reçoive à Cowan Bridge l’éducation qui lui permettrait de devenir un jour gouvernante. On sait par ailleurs qu’elle a subi un mystérieux accident à la Clergy Daughters’ School, se blessant sérieusement à la tête ; elle fut alors obligée de garder la chambre plusieurs jours.

La tuberculose au XIXe siècle

La tuberculose, qui a emporté les jeunes Maria et Elizabeth Brontë, est une infection des poumons et d’autres organes. Elle est due à une bactérie qui détruit les tissus et crée des cavités. La maladie serait aussi vieille que l’humanité ; elle est connue et décrite depuis l’Antiquité.

L’épidémie de tuberculose a atteint son apogée au XIXe siècle, à l’époque des Brontë, où elle a été responsable de près d’un quart des décès des adultes en Europe. L’école de Cowan Bridge n’était donc pas à l’abri d’une épidémie ; seules les conditions difficiles dans lesquelles étaient éduquées les jeunes filles (surtout le froid et une mauvaise alimentation) ont contribué à ce que cette épidémie devienne une hécatombe pour la famille Brontë.

Le terme de « tuberculose » n’est par ailleurs apparu qu’au XIXe siècle (après 1830 plus précisément). Auparavant, la maladie était appelée «Phtisie» (terme qui vient du Grec et signifie «dépérissement»), «Consomption» (de «consumer») ou «Peste blanche».Les symptômes de la tuberculose sont la fatigue, la perte de poids, la perte d’appétit, une toux grasse (avec parfois expectoration de sang), la fièvre.

Emily, Anne et Charlotte, devenues adultes, seront elles aussi emportées par la maladie qui leur a brutalement enlevé leurs jeunes sœurs.

Sources :

-Juliet Barker «The Brontës», Phoenix Press, 1994

-Wikipédia

La tuberculose, maladie romantique du XIXe siècle»