L’influence paternelle

«We Are Three Sisters» pièce de théâtre de Blake Morrison, présentée au Georgian Theatre Royal,  Yorkshire.
«We Are Three Sisters» pièce de théâtre de Blake Morrison, présentée au Georgian Theatre Royal, Yorkshire (2011) © Nobby Clark.

Issu d’une famille irlandaise de dix enfants, d’un milieu paysan très modeste, Patrick Brontë parviendra, à force de volonté et de talent, à mener de brillantes études à l’Université de Cambridge. Qualifié souvent d’excentrique, le révérend Patrick Brontë a par la suite encouragé l’éducation de ses enfants (filles et garçon) d’une manière complètement en décalage avec les habitudes de son époque. Il laissait entre autres à leur disposition tous les livres de sa bibliothèque, estimant que s’il les avait lus et appréciés, ses enfants devaient aussi y avoir accès. La postérité lui aura sans doute accordé trop peu de crédit pour cette grande liberté intellectuelle qu’il a offert à Anne, Charlotte et Emily et ce, tout au long de leurs vies. Elles lui seront redevables du climat de grande curiosité intellectuelle et de culture qu’il a su insuffler à toute leur maisonnée.

Ellen Nussey, l’amie de toujours de Charlotte Brontë, se souvenait que lors de chacune de ses visites à Haworth, Patrick Brontë racontait des histoires à l’heure du déjeuner. Ellen et les enfants Brontë étaient alors adolescents, mais il semblait évident que le révérend faisait cela depuis toujours.

En fait, les méthodes d’enseignement inusitées de Patrick Brontë utilisaient les récits pour transmettre des connaissances, que ce soit en géographie ou en Histoire. Les enfants Brontë devaient retranscrire dans leurs propres mots ces leçons-récits le lendemain matin pour les mémoriser. L’accent mis sur ​​la narration, de même que la primauté accordée à l’imagination dans cette méthode d’enseignement, inscrivent Patrick Brontë comme héritier de la tradition romantique. Pour lui, la narration s’avérait aussi importante dans la culture de l’esprit que l’Histoire et les globes terrestres.

Patrick Brontë.

Tant pour ses sermons à l’église que pour l’éducation de ses enfants, Patrick Brontë possédait un don naturel et inné pour raconter, sans jamais se référer à des notes. Cette extraordinaire faculté lui venait de ses origines irlandaises. En effet, grand-père Hugh Brunty (Patrick changea l’orthographe de son nom en «Brontë» lorsqu’il étudia à Cambridge) était un conteur traditionnel du comté de Down en Irlande du Nord, dépositaire d’une somme importante de vieilles légendes et de chansons folkloriques. Il n’est donc pas surprenant de constater que son fils Patrick se plaisait tout particulièrement dans les récits extraordinaires et qu’il régalait ses enfants (de même que leurs rares amis) avec des histoires qui faisaient parfois frémir.

Parmi celles-ci, certaines anecdotes familiales et locales ont trouvé leur chemin dans les étranges événements du roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. D’autre part, la combinaison d’allégories politiques et de contes de fées dans les Juvenilias de Charlotte affiche la même fascination pour le gothique et le surnaturel. D’ailleurs, malgré sa timidité, Charlotte avait hérité de l’incroyable don oratoire de son père ; elle avait de ce fait acquis toute une réputation à l’école de Roe Head en pourvoyant ses camarades de récits épiques, largement agrémentés de somnambules, de châteaux obscurs et de gouffres enflammés.

L’amour de la narration et de la pédagogie a inévitablement conduit Patrick Brontë à prendre la plume pour rédiger ses propres histoires. En 1811, l’année précédant son mariage, Patrick Brontë publia ses Cottage Poems. Avec cette série de quatorze poèmes, Patrick Brontë souhaitait avoir une écriture simple qui pourrait être comprise par les plus modestes et les moins érudits.Voici ses autres publications : Winter Evening Thoughts (1810), The Rural Minstrel: A Miscellany of Descriptive Poems (1813), The Cottage In The Wood (1816), The Maid Of Killarney (1818), The Signs Of The Times (1835).

Avec un père aussi original et généreux dans son enseignement, de surcroit édité de son vivant, le génie littéraire des trois sœurs Brontë devient par le fait même moins énigmatique qu’il n’y paraissait à prime abord.

L’origine irlandaise des Brontë

«L'exil», gravure de W. Edwards d'après W.P. Frith, c. 1840
«L’exil», gravure de W. Edwards d’après W.P. Frith, c. 1840

Selon les témoignages d’époque, les sœurs Brontë parlaient avec un fort accent irlandais, tout comme leur père. En effet, Patrick Brontë était né en Irlande, à Drumballyroney dans le comté de Down, le 17 mars 1777. La langue, les mythes et les contes celtes qu’il racontait à ses enfants, ont profondément marqué Charlotte, Anne et Emily.

En Irlande, Patrick était l’aîné d’une famille de fermiers comptant dix enfants. Voici le témoignage qu’il livra à Elizabeth Gaskell lors de la préparation de la biographie de Charlotte : «Le nom de mon père était Hugh Brunty. Il naquit dans le Sud de l’Irlande et se trouva orphelin très jeune. On racontait qu’il appartenait à une famille ancienne. Je n’ai jamais cherché à savoir si c’était vrai ou non, puisque la Providence voulut que sa condition dans la vie, aussi bien que la mienne, dépendissent non de notre famille mais de nos seuls talents personnels. Il alla dans le Nord de l’Irlande et fit un mariage précoce mais convenable. Ses ressources financières étaient modestes, mais en louant quelques acres de terre, ma mère et lui, au prix d’efforts et de travail, parvinrent à élever dignement leurs dix enfants.» La vie des Brunty sur la ferme était très simple : pour toute nourriture, du babeurre, des boules de pain d’avoine et des pommes de terre. Ils ne portaient que des vêtements en laine cardée, filée et teintée par la mère. Dans cette famille pauvre et presque illettrée, Patrick se démarqua très vite par sa vivacité d’esprit et une intelligence surprenantes. Remarqué et aidé par différents mentors, il émigra en Angleterre en 1802 fit des études à Cambridge. C’est là qu’il changea son nom pour «Brontë». Il ne retourna en Irlande qu’une seule fois, en 1806 et n’y emmena jamais ses enfants.

L’histoire d’Hugh Brunty

Cette histoire étonnante se rapporte au grand-père des sœurs Brontë, Hugh Brunty. Elle fut probablement racontée aux petites Brontë par leur père. Plus tard, Emily s’en inspira pour son roman Les Hauts de Hurlevent.

Le grand-père d’Hugh Brunty avait une ferme à proximité des rives de la Boyne. C’était un marchand de bestiaux ; il traversait souvent la mer d’Irlande à partir de Drogheda pour vendre son bétail à Liverpool. Lors de l’un de ses voyages aller-retour, un étrange enfant fut retrouvé dans la cale du bateau. Il s’agissait d’un très jeune garçon, sombre, sale et presque nu. À bord du navire, il n’y avait pas de médecin et seulement une femme, madame Brunty. Comme personne ne voulait prendre soin de l’étrange garçon et qu’il n’y avait pas d’hospice à proximité, la brave femme décida de l’adopter. Avec son teint de romanichel, le garçon semblait de souche galloise, il fut donc appelé «Gallois».

En grandissant, Gallois devint maussade, envieux et rusé, mais il s’attacha beaucoup à monsieur Brunty. Ce dernier le prit avec lui, au lieu de ses propres fils, pour l’accompagner dans les foires et les marchés afin d’écouter en catimini les conversations des agriculteurs. Monsieur Brunty voulait ainsi obtenir les informations nécessaires à la conduite musclée de ses transactions. Gallois fut emmené à Liverpool pour les mêmes raisons et, avec le temps, monsieur Brunty devint prospère. Mais plus il devenait attaché à Gallois, plus les autres fils de monsieur Brunty détestaient l’intrus.

Avec les années, Gallois finit par gérer la presque totalité des affaires des Brunty. Quand monsieur Brunty décéda subitement à bord du navire qui le ramenait chez lui (après avoir vendu le plus grand lot de bovins qui ait jamais traversé la mer d’Irlande), Gallois prétendit ne rien savoir de la transaction ou des documents relatifs à la vente. Il garda l’argent pour lui.

La veuve et les enfants Brunty étaient bien éduqués, mais savait très peu de chose sur l’agriculture et le commerce, ils étaient donc incapables de subvenir à leurs besoins. Gallois organisa alors une réunion de famille pour leur expliquer comment ils pourraient arranger leurs affaires. Il arriva à la réunion vêtu comme il ne l’avait jamais été auparavant, en manteau de drap noir sur une chemise de lin fin, blanche comme ses dents proéminentes. Il proposa de continuer à s’occuper de la vente du bétail et de subvenir aux besoins de la famille, à condition que Mary, la cadette des Brunty, l’épouse. Cette proposition fut rejetée par la famille avec indignation. En les quittant rageusement, Gallois se serait écrié «Marie est ma femme, et je vais tous vous évincer de cette demeure, qui deviendra MA maison !»

Les Brunty avait heureusement des amis et de bonnes relations pour ne pas céder à cette menace, sans compter que trois des garçons de la famille avaient obtenu de bonnes positions en Angleterre. Ces derniers réussirent à envoyer suffisamment d’argent pour payer le loyer de la ferme et subvenir aux besoins de leur mère et de leurs frères et sœurs.

Gallois ayant échoué dans sa tentative d’épouser Marie, il décida de ne plus s’occuper de la vente de bétails. Il s’embaucha plutôt comme sous-traitant pour un propriétaire foncier. Il fut alors chargé de percevoir les loyers, y compris celui des Brunty. Il pouvait toujours exploiter la ruse dans ses nouvelles fonctions, à la grande satisfaction de son employeur, mais il ne pouvait jamais obtenir ce qu’il désirait des Brunty, qui continuaient à payer régulièrement leur loyer, même lorsqu’il fut augmenté.

Gallois décida alors de changer de tactique : il embaucha une femme sans scrupule pour faire croire à Marie combien il s’était démené pour sauver sa famille de l’expulsion de leur maison. Des reçus falsifiés furent montrés à Marie. Finalement, il réussit à convaincre Marie de le rencontrer une nuit dans un champs, en compagnie de son intermédiaire, afin qu’elle puisse lui exprimer sa gratitude. En répondant à cette invitation, Marie scella son destin. Un mariage avec Gallois s’avéra alors préférable au scandale. Gallois n’eut ensuite aucune difficulté à corrompre son employeur (le propriétaire), qui fit de lui le locataire officiel de la ferme.

Des années plus tard, le propriétaire fut assassiné – après avoir expulsé, sans scrupule, de nombreuses familles de leurs maisons – et la demeure de Gallois fut entièrement détruite par un incendie. Il était devenu si pauvre qu’il ne pouvait plus conserver la faveur du nouveau propriétaire et perdit son contrat de sous-traitant. Comme lui et Marie étaient sans enfant, ils ont offert d’adopter l’un de ses neveux. C’est ainsi que Hugh Brunty, le grand-père des sœurs Brontë, quitta la confortable maison paternelle dans le sud de l’Irlande pour s’en aller vivre avec ce couple sans ressources, qui avait de surcroît émis une condition à cette adoption : le père d’Hugh ne communiquerait plus jamais avec son fils et jamais Hugh ne saurait où habitaient ses vrais parents. Hugh n’était alors âgé que de cinq ou six ans. En ramenant Hugh chez eux, les voyageurs passèrent quatre nuits sur la route, en partie pour économiser les frais de logement, mais plus particulièrement (ainsi va l’histoire) pour que le garçon soit incapable de se rappeler le chemin du retour.

«Garçon de ferme» © Richard Westall, c.1794

Dès le début de sa vie de famille avec Gallois et Marie, Hugh fut traité durement et même brutalement. Il ne reçut rien de l’éducation que Gallois avait promis à ses parents et devait plutôt travailler à la ferme. Le bras droit de Gallois, un grand homme maigre, sournois et hypocrite (un peu comme Joseph dans Les Hauts de Hurlevent), avait l’habitude d’invoquer «la Sainte Vierge et tous les saints». Le seul ami d’Hugh était le chien de la ferme, Keeper (Emily donna ce nom à son deuxième chien). Marie était désolée pour Hugh et, un jour, elle lui raconta l’histoire des vilenies de son mari. La découverte que son oncle n’était pas un Brunty apporta un grand soulagement à Hugh. L’histoire de l’évasion d’Hugh à l’âge de quinze ans, alors qu’il nagea nu jusqu’à la Boyne pour aller à la rencontre d’un complice, ennemi de Gallois (un fermier voisin, qui l’attendait avec un costume) est tout à fait romantique. Après son évasion, il s’installa dans le nord de l’Irlande, avant de devenir surveillant de fours à chaux. L’un de ses amis était un jeune homme aux cheveux roux nommé McClory. Au cours d’une fête de Noël, il resta à la maison de McClory et tomba amoureux de sa sœur, la belle Alice. La demande en mariage d’Hugh fut cependant rejetée par la famille d’Alice, en raison de motifs religieux. Dans les faits, des préparatifs étaient déjà en cours pour la marier à un agriculteur catholique. Tout était prêt pour la cérémonie quand on découvrit que l’épouse avait disparu. Bientôt, la rumeur courut qu’elle était partie avec un grand monsieur à Banbridge. Plus tard, un garçon revint à cheval pour raconter à la famille éberluée qu’elle venait de se marier avec Hugh Brunty, à l’église protestante de Magherally (en 1776). Le prêtre qui officia le service affirma que la mariée était la plus belle femme qu’il ait jamais vue. La première maison du jeune couple fut un cottage à Emdale dans la paroisse de Drumballyroney. Un an plus tard naissait Patrick Brontë…

Source : http://www.wuthering-heights.co.uk/inspirations.htm