L’écrin gris-bleu de l’écriture

© Geneviève Dael
© Geneviève Dael

Dans ses mémoires publiés en 1871, Ellen Nussey  évoquait sa première visite chez son amie Charlotte Brontë au presbytère d’Haworth, en 1833. À cette époque, la majorité des murs de la maison des écrivaines anglaises étaient teints en gris-bleu «gorge de pigeon», dont on voit encore quelques vestiges dans la chambre d’enfants à l’étage du Musée Brontë. Certains biographes ajoutent que la maison était alors exempte de rideaux et de tapis, le révérend Patrick Brontë craignant particulièrement les incendies.

En façade, les fenêtres du presbytère donnaient sur un petit jardin flanqué de quelques arbustes, dont le muret de pierre délimitait la frontière avec le cimetière d’Haworth. De ces fenêtres, les trois sœurs pouvaient contempler le clocher de l’église,  qui sonnait régulièrement le glas en raison du taux exceptionnellement élevé de mortalité dans le village, en raison de l’insalubrité de l’approvisionnement en eau potable. Côté cours, les fenêtres offraient une vue imprenable sur lande.

Les célèbres romans Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et La locataire de Wildfell Hall furent écrits en bonne partie dans la salle à manger du presbytère, dans cet environnement gris-bleu  quelque peu austère. Pendant la journée, les trois sœurs utilisaient leurs quelques temps libres (en dehors de leurs nombreuses tâches domestiques) pour rédiger des premiers jets de textes, que ce soit à leurs précieux écritoires portatifs ou dans des carnets, dans les différentes pièces de la maison ou sur la lande. Le soir venu, elles se réunissaient dans la salle à manger pour partager ces écrits, les commenter, les classer et les recopier proprement.

Si les amateurs des Brontë accordent une attention vénérable aux divers objets leurs ayant appartenus (aujourd’hui soigneusement conservés dans des musées), cette salle à manger aux murs gris-bleu  demeure l’épicentre de la création romanesque pour ces filles de pasteur protestant. Utilisé aux heures des repas et parfois pour recevoir des visiteurs, ce lieu se transformait en véritable atelier d’écriture à la tombée du jour pour accommoder leur petit cercle littéraire des plus inusité et secret.

© Geneviève Dael (détail)
© Geneviève Dael (détail)

Les pièces du Musée Brontë proposent aujourd’hui un décor datant de l’époque du mariage et de la célébrité de Charlotte (après le décès de ses sœurs), où elle avait agrandit la salle à manger, aménager un bureau pour son époux dans la pièce adjacente et ajouté du papier-peint, des tapis et des rideaux dans plusieurs pièces (dont la salle à manger, en cramoisie), plus au goût du jour à l’époque victorienne. Si j’admets volontiers que cet hommage à la plus connue des trois sœurs demeure pertinent, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’un jour la salle à manger du Musée Brontë soit restituée dans son état original du vivant d’Emily et d’Anne, comme si ces murs gris-bleu pouvaient mieux révéler, tel un léger voile de brume, les secrets de leurs vies trop brèves et moins bien documentées que celle de Charlotte.

Par ailleurs, ces murs gris-bleu ne furent-ils pas témoins d’une situation tout à fait exceptionnelle dans l’histoire de la littérature, puisqu’elle a engendré trois écrivaines de talent et trois chefs-d’œuvre du romantisme anglais et ce, dans la même famille ? À mon sens, ce fait mériterait à lui seul cette réhabilitation du fameux gris-bleu «gorge de pigeon» de la salle à manger du Musée Brontë.

Retour d’un précieux artefact au Musée Brontë

Table de la salle à dîner de la famille Brontë, de retour au musée du presbytère à Haworth.
Table de la salle à dîner de la famille Brontë, de retour au musée du presbytère à Haworth.

La table originale de la salle à dîner de la famille Brontë, sur laquelle les célèbres sœurs ont écrit la majorité de leurs poèmes et de leurs romans, s’ajoute depuis janvier 2015 à la collection du Musée Brontë d’Haworth. La Société Brontë a en effet bénéficié d’une généreuse subvention de £ 580,000 du Fonds commémoratif du patrimoine national (NHMF) afin d’acquérir cet artefact majeur de la littérature anglaise du XIXe siècle.

Après la mort de Patrick Brontë en 1861, cette table avait été vendue à des collectionneurs privés avec d’autres effets personnels de la famille. Répertoriée #154 parmi les objets du catalogue de vente de l’époque, elle fut acquise par M. Ogden pour la somme de £ 1-11-0. Les Ogdens l’ont ensuite vendue à une autre famille, au sein de laquelle elle fut transmise en héritage de génération en génération, jusqu’à ce que le Musée Brontë puisse en faire l’acquisition.

Cette table aura été au centre de la vie domestique des Brontë pendant toute leur vie à Haworth ; elle porte d’ailleurs les marques de son utilisation quotidienne, avec ses taches d’encre, un grand cerne de brûlure de bougie en son centre, une petite lettre «E» sculptée dans sa surface et, en dessous de la table, des marques de propriété, peut-être de la main du mari de Charlotte Brontë, Arthur Bell Nicholls.

Déménagement de la table en janvier 2015, dans des conditions météorologiques difficiles.
Déménagement de la table en janvier 2015, dans des conditions météorologiques difficiles.

La table fut brièvement de retour au presbytère en 1997 dans le cadre des célébrations du 150e anniversaire de la publication du roman Jane Eyre de Charlotte Brontë. Aujourd’hui, elle a enfin retrouvé son cadre d’origine de façon permanente, au milieu de la salle à dîner du presbytère, pour le plus grand bonheur des visiteurs.

Nostalgie d’Haworth

Haworth
Haworth © Mark Davis

Les mois d’octobre et novembre me rendent toujours nostalgique du village d’Haworth (Yorkshire, Angleterre). J’y ai séjourné quelques jours en 2006 et en 2010 pour visiter le Musée Brontë et me promener sur la lande. Cette période de l’année me semble idéale pour traverser l’Atlantique et aller à la rencontre des sœurs Brontë, ne serait-ce que parce que le flot de touristes y est considérablement réduit.

Musée Brontë © Mark Davis
Musée Brontë © Mark Davis

Bien sûre, le pourpre flamboyant de la bruyère estivale n’est plus qu’un voile grisâtre tapissant les montagnes Pennines, et la nuit tombe rapidement. Le silence est plus dense dans les rues sinueuses de ce petit village accroché au XIXe siècle ; il enveloppe d’un voile solennel l’ancienne maison des sœurs Brontë.

Le Black Bull © Mark Davis
Le Black Bull © Mark Davis

Heureusement, on peut se réconforter en allant à la rencontre des habitants d’Haworth, particulièrement chaleureux et accueillants, en prenant un bon cidre avec eux à l’un des pubs de la rue principale. Il y a entre autres l’incontournable Black Bull où Branwell, le frère des sœurs Brontë, y a malheureusement englouti sa jeunesse et son génie. Le souvenir de cette triste destinée m’a toujours empêchée d’entrer au Black Bull, comme si un spectre sinistre traînait encore à la porte d’entrée et me barrait le chemin.

Le Fleece Inn © Trudy Pilmoor
Le Fleece Inn © Trudy Pilmoor

J’ai plutôt adopté le Fleece Inn, où je loue une petite chambre à l’étage. L’ambiance y est des plus réjouissante le soir venu ! Tout y est tellement typique et familier qu’on a l’impression d’être sur le plateau de tournage de la télésérie Coronation Street : les amoureux tassés l’un contre l’autre sur une banquette, le jeux de fléchettes au mur, le foyer où brûle un bon feu et les vieux sofas en cuir, les gens réservés (parfois d’un âge respectable) qu’on a croisés pendant la journée et qui dévoilent tout à coup leur côté exubérant dans de vives discussions au bar, la musique celtique, les rires. Au déjeuner, le boudin noir du Yorkshire y est particulièrement délicieux.

La Lande © Garry Atkinson
La Lande © Garry Atkinson

Les promenades sur la lande sont par ailleurs plus difficiles en cette période de l’année. Les pluies abondantes rendent certains sentiers difficiles à repérer, ou carrément impraticables. Le vent souffle avec force à chaque instant. Il fait froid, que ce soit sous un beau soleil ou sous les nuages. Les montagnes s’étalent à perte de vue et l’on croise de rares randonneurs, la plupart du temps des gens de la région qui se promènent avec leurs chiens. La lumière y est magnifique et cristalline.

© Steve Swiss
© Steve Swiss

Vers la fin novembre, Haworth se couvre de neige et se pare pour le temps des fêtes. Plusieurs activités sont organisées pour l’occasion. Il y a une procession aux flambeaux, un marché et des chorales de Noël ; les vitrines des nombreuses boutiques de la rue principale sont décorées et les commerçants eux-mêmes s’habillent comme à l’époque victorienne. Au Musée Brontë, une programmation spéciale invite les familles à participer à la fabrication de couronnes de Noël ou à une visite guidée du musée aux chandelles.

Enseigne du Musée Brontë © Mark Davis
Enseigne du Musée Brontë © Mark Davis

Oui, je suis très nostalgique d’Haworth quand arrivent les mois d’octobre et novembre. À chaque année, je voudrais faire ce retour dans le temps à la rencontre des auteures de Jane Eyre, Villette, Les Hauts de Hurlevent et La Châtelaine de Wildfell Hall. L’incroyable résilience de leurs héroïnes et le pouvoir de leur imagination m’ont aidée à survivre aux difficultés pendant mon enfance et mon adolescence. Leur rendre hommage lors d’un séjour à Haworth, qu’il soit réel ou imaginaire, n’est qu’un juste retour des choses.

Le piano des Brontë

À droite du hall d'entrée, le bureau du père des Brontë. © Tanya & Richard - www.worldisround.com
À droite du hall d’entrée, le bureau du père des Brontë. © Tanya & Richard – http://www.worldisround.com

Le piano droit de la famille Brontë, installé dans le bureau du révérend Patrick Brontë, a été fabriqué par John Green de Soho Square, à Londres, au début du XIXe siècle. Il a été acquis par les Brontë au début des années 1830, probablement en raison du talent précoce pour la musique que montrait le jeune garçon de la famille, Branwell, alors âgé de treize ans.

Il a été vendu après le décès du dernier membre de la famille, mais il est revenu au presbytère en 1916. Considéré comme un simple meuble, il n’avait pas été joué depuis la création du musée Brontë, jusqu’à ce qu’un membre de la Brontë Society, Virginie Esson, s’est offerte en 2007 pour en payer la restauration. Grâce à son généreux don, et au patient travail de trois ans du restaurateur Ken Forrest, nous pouvons entendre de nouveau, depuis 2010, le son merveilleusement cristallin de l’instrument sous les doigts de Jamie Cullum.

Les livres de musique de la famille Brontë, qui sont conservés dans la bibliothèque du musée, comprennent des œuvres de Beethoven, Clementi, Haydn, Handel (un favori de la famille Brontë) et Robert Burns. Certaines de ces partitions sont datées et marquées avec les noms des membres de la famille. Les valses de Beethoven sont même annotées d’instructions pour le doigté, peut-être par le professeur de piano des enfants Brontë, Abraham Starsfield Sutherland, organiste de l’église paroissiale de Keighley.

Emily Brontë a été décrite comme jouant du piano «avec une grande précision et beaucoup d’éclat». Son talent a d’ailleurs justifié l’embauche du meilleur maître de musique pendant ses études à Bruxelles en 1842. Son compositeur favori était Beethoven, qui connaissait alors une grande popularité en Europe. Après son exposition aux œuvres du célèbre compositeur, la créativité d’Emily a particulièrement prospéré, pour aboutir à la rédaction de son seul roman «Les Hauts de Hurlevent», dans lequel plusieurs érudits trouvent une grande influence de la musique.

Anne, pour sa part, préférait chanter, mais elle s’accompagnait souvent au piano. Dans son livre de chansons conservé au musée Brontë, elle a transcrit 34 hymnes, des chants sacrés, des chansons folkloriques écossaises et d’autres musiques, avec les accompagnements au piano. Elle aurait constitué ce livre de chansons vers l’âge de vingt-deux ans, alors qu’elle travaillait comme gouvernante chez la famille Robinson.

Livre de chansons d'Anne Brontë
Livre de chansons d’Anne Brontë

Quant à Charlotte, elle a cessé de jouer du piano pendant son adolescence, en raison de sa myopie qui rendait la lecture des partitions particulièrement difficile. Sa passion pour la musique ne fait aucun doute cependant, puisqu’elle a  assisté à au moins un concert pendant ses études à Bruxelles et à plusieurs concerts à Keighley.

Gros plan piano Bronte

Voir aussi :

The Brontës and Music

Emily Bronte and Beethoven: Romantic Equilibrium

Emily Brontë and the Musical Matrix

Promenades intérieures

Salle à manger du musée Brontë, Haworth © John Ward 2010 – http://www.flickr.com/photos/oxfordshirechurches/4979222046/in/photostream/

Je me souviens d’un passage de la biographie de Charlotte Brontë par Elizabeth Gaskell où elle relate un rituel particulier des sœurs Brontë. Depuis leur jeunesse, Charlotte, Emily et Anne écrivaient ensemble dans la salle à manger du presbytère. Après le repas du soir, elles amorçaient une promenade à l’intérieur de la pièce. Elles circulaient autour de la table pendant un long moment, bras dessus bras dessous, en discutant probablement de projets d’avenir, ou encore des aventures des personnages de leurs mondes imaginaires en les interprétant avec des dialogues élaborés.

Se promener ainsi en rond le soir autour de la table de la salle à manger peut nous paraître assez étrange aujourd’hui. Cependant, il ne faut pas oublier qu’après avoir utilisé leurs journées à prier, à lire, écrire, repasser ou coudre, avec une brève promenade sur la lande l’après-midi (quand la température le permettait), il devient compréhensible que les jeunes femmes ressentaient le besoin de se dégourdir les jambes avant d’aller dormir.

Se promener dans Haworth le soir n’aurait pas été convenable pour les Brontë, à l’époque où les clients qui sortaient éméchés du Black Bull chahutaient dans la seule rue du village. Gambader sur la lande dans la nuit noire aurait été encore moins imaginable pour ces filles de pasteur…

Scène du docu-fiction « In Search of the Brontës » (2003).

Cette habitude particulière des sœurs Brontë a fait l’objet de quelques scènes dans la télé-série The Brontës of Haworth (1973), de même que dans le docu-fiction In Search of the Brontë (2003). Plus récemment, en avril 2011, l’artiste Catherine Bertola a réalisé au musée Brontë une installation sonore ponctuée de photographies intitulée To Be Forever Known où elle évoque ente autres ces promenades intérieures.

Photographie accompagnant l’installation sonore « To be forever known-Residual hauntings » de Catherine Bertola, 2011, musée Brontë, Haworth.

Il est intéressant de noter que la marche est pratiquée comme outil de développement de la pensée par bon nombre de penseurs et d’artistes, qui voient dans cet exercice une manière simple et efficace de faire littéralement « avancer » leurs idées. Je crois que Charlotte, Emily et Anne ont parfaitement bien exploité ces circonvolutions autour de la table à manger pour le développement de leurs créations littéraires, transcendant ainsi les limites strictes de leur train de vie conventionnel.

Un passage émouvant du livre d’Elizabeth Gaskell raconte que Charlotte, après la mort de ses deux sœurs, a continué seule ce rituel de marche autour de la table, chaque soir. La servante des Brontë lui avait raconté comment les trois sœurs avaient pris l’habitude de marcher autour de la table en parlant jusque tard dans la nuit. Emily marchait tant qu’elle pouvait et quand elle mourut, Anne et Charlotte ont continué le rituel. « …et maintenant mon cœur souffre d’entendre Miss Brontë marcher, marcher et marcher encore toute seule » confia la servante à Elizabeth Gaskell lors de l’une de ses visites au presbytère.

Dans sa chambre d’invité au 2e étage du presbytère, la première biographe de l’auteure de Jane Eyre entendit ainsi le claquement des souliers de Charlotte sur le parquet de la salle à manger, comme le tic-tac d’une lente horloge humaine mesurant à chaque coup le poids inexorable de sa solitude endeuillée.

Voyage à Haworth (2010)

Le musée Brontë © Louise Sanfaçon 2010

Avec l’automne qui colore les arbres de rouge et de jaune, je me remémore avec nostalgie mon dernier voyage à Haworth au tout début du mois de novembre 2010. Il s’agissait de mon deuxième voyage au Royaume-Uni dans le cadre de mon travail. À travers mes rendez-vous d’affaire dans les villes de Londres, Édimbourg, Stirling, Glasgow et Belfast, je me suis réservé deux petites journées de temps libre à Haworth.

Cette fois, à mon arrivée, j’ai prix un taxi plutôt que de traîner mon bagage à partir de la gare de train de Keighley jusqu’à l’arrêt d’autobus, à plusieurs coins de rues de là. Le trajet d’une dizaine de minutes en voiture m’a permis de découvrir le paysage encore verdoyant sous un autre angle, de même que les belles maisons en pierres de Keighley.

J’ai séjourné à l’hôtel-pub The Fleece Inn, juste au pied de la rue principale d’Haworth. J’en ai aimé l’ambiance chaleureuse, la petite chambre confortable et sans prétention (un lit simple, un bureau, une armoire, une minuscule salle de bain), dont la grande fenêtre donnait sur la rue avec les champs où paissaient les moutons, au loin en arrière-plan.

Ma chambre au Fleece Inn
Ma chambre au Fleece Inn
Vue de la fenêtre de ma chambre au Fleece Inn © Louise Sanfaçon 2010

Si j’en avais eu les moyens, j’aurais bien aimé occuper la suite « Brontë » du Fleece Inn, plus spacieuse, ne serait-ce que pour le nom (ce sera pour la prochaine fois !). J’ai également savouré avec plaisir le bon déjeuner typique du Yorkshire du Fleece Inn : œufs brouillés, saucisses, black pudding (boudin noir délicieux), pommes de terre, pain grillé.

Tout comme lors de mon voyage en 2006, dès mon arrivée à Haworth j’ai rangé mon bagage dans ma chambre d’hôtel et je suis sortie aussitôt pour monter la rue principale jusqu’au presbytère. Un mignon chat noir m’a escortée jusqu’à la maison des Brontë. Le musée Brontë était étonnamment vide et silencieux cet après-midi-là, une situation exceptionnelle selon la préposée à l’accueil. J’ai profité de ce moment intime en faisant lentement le tour de la maison-musée. Je me suis ensuite dirigée vers l’église St. Michael and All Angels. J’ai pris quelques minutes pour savourer le silence dans la chapelle dédiée aux Brontë. Sur la plaque commémorative d’Emily, quelqu’un avait déposé un petit bouquet de bruyère.

Même si je ne suis pas pratiquante, j’ai été émue en découvrant un arbre de prières à la sortie de l’église. Une note à proximité invitait les visiteurs à écrire une prière sur un papier et à l’accrocher à l’arbre. Les résidents d’Haworth  recueillaient ces papiers et s’engageaient à inclure ces prières à leurs oraisons personnelles. J’ai donc écrit ma prière (en anglais) sur un petit bout de papier et je l’ai accroché à l’une des branches de l’arbre. Je m’imaginais avec reconnaissance une vieille dame du village intégrant aimablement mes mots dans sa prochaine dévotion à l’église.

Arbre à prières à l’entrée de l’église St. Michael and All Angels © Louise Sanfaçon 2010

Je suis ensuite allée à la boutique de l’apothicaire où les Brontë s’approvisionnaient autrefois en médicaments, et j’ai terminé la journée par un bon repas au Stirrup (de loin le meilleur restaurant d’Haworth). La jeune et jolie serveuse, très sympathique et originaire de la région, arborait des dents supérieures en avant comme Emily et Anne Brontë.

Le soir, de la fenêtre de mon hôtel, j’ai observé les feux d’artifice. Chaque année, au début du mois de novembre, les Anglais font des feux d’artifice en mémoire de la conspiration de Guy Fawkes en 1605, qui visait à faire exploser le parlement de Westminster et le règne de Jacques 1er. À un certain moment, j’ai vu le ciel s’enflammer derrière l’une des collines de la lande. Sur une grande étendue, je voyais des flammes lécher le ciel noir. Peut-être avait-on perdu le contrôle sur l’un des feux de joie, là-bas dans la campagne ? Quoi qu’il en soit, cette grande flambée s’est éteinte peu à peu. J’entendais encore les feux d’artifice au loin lorsque je me suis endormie.

Le lendemain, sous un soleil d’automne radieux, j’ai d’abord fait un arrêt au bureau de poste pour envoyer une carte postale à un ami du Canada. J’ai écrit les mots de cette carte assise sur le vieux banc de pierre en haut de la rue principale. Je me sentais tellement bien, j’écrivais à mon ami que je ne voulais plus jamais quitter Haworth. J’ai eu ensuite une longue et agréable conversation avec le préposé des postes, un vieil homme avenant qui avait de la famille au Canada.

Ce fut ensuite une grande excursion sur la lande. Mon objectif était d’atteindre Top Withens, mais les fortes pluies des derniers jours ayant inondé plusieurs parties du trajet indiquées sur la carte, j’ai donc dû rebrousser chemin avant même d’atteindre le Brontë Bridge. Pendant cette longue marche solitaire sur les Moors, j’ai intensément réfléchi à mon existence. En contemplant le magnifique paysage sous le soleil, un paysage dont j’ai rêvé pendant tellement d’années, il m’apparaissait évident que je devais apporter des changements profonds à ma vie. Telle qu’elle était devenue, elle ne me ressemblait plus du tout. Je devais changer de cap, me réorienter, retrouver ce qui m’importait vraiment. Je me disais que les sœurs Brontë devaient avoir eut ce genre de prise de conscience elles aussi en se promenant sur la lande. C’est peut-être là que Charlotte pris la résolution de devenir écrivain et qu’Emily décida de se retirer complètement du monde pour vivre ses dernières années en ermite au presbytère.

Sur le chemin menant à la lande © Louise Sanfaçon 2010

Le dernier jour de mon séjour à Haworth, j’ai refait une brève visite au musée Brontë (cette fois très achalandé) et quelques achats à la boutique, avant de prendre la route pour l’Écosse. Dans le train frigorifique qui traversait lentement la sombre campagne du nord de l’Angleterre pour m’amener à Stirling, je me suis promis que, pour mon prochain voyage au Royaume-Uni, je viendrais pour mon plaisir et non pour le travail, et que je séjournerais minimalement au moins une semaine à Haworth.

Si je le pouvais, je retournerais chaque année à Haworth en octobre et au début du mois de novembre. Quoique, voir la bruyère mauve en fleur sur la lande en été doit être tout un spectacle… ou voir la lande sous la neige en hiver… bref, l’idéal pour mois serait de séjourner six mois par année là-bas et six mois par année ici ! Ce sera ma requête lorsque je tomberai de nouveau sur un arbre de prières…

Su Blackwell chez les Brontë

© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Lors de mon passage à Haworth en novembre 2010, j’ai eu la chance de voir les œuvres de Su Blackwell au musée Brontë. Le Brontë Parsonage Museum avait en effet invité cette jeune artiste à réaliser des œuvres inspirées par l’illustre famille, dans le cadre de son programme d’expositions temporaires permettant de jeter un regard actualisé sur ses collections. L’exposition qui en a résulté, Remnants (Vestiges), présentait une série d’installations dans les salles historiques de la maison.

Su Blackwell s’exprime principalement avec le papier-matière. Née en 1975 à Sheffield en Angleterre, elle a complété des études en art textile au Bradford College et au Royal College of Art de Londres, où elle a gradué en 2003. L’artiste crée des livres-sculptures ; de complexes illustrations en trois dimensions découpées à même les pages des livres et inspirées par les textes.

«Je travaille souvent dans l’univers des contes de fées et du folklore. J’ai commencé à faire des livres-sculptures en découpant des images dans de vieux livres, pour créer des dioramas en trois dimensions, présentés dans des boîtiers en bois […] Pour les illustrations découpées, j’ai tendance à représenter surtout des personnages de jeunes filles. Je les mets en scène dans des situations obsédantes et fragiles. Ces tableaux expriment la vulnérabilité de l’enfance, tout en véhiculant un certain sentiment d’anxiété et d’émerveillement.»

L’exposition Remnants de Su Blackwell, répondait plus particulièrement au roman «Les Hauts de Hurlevent» d’Emily Brontë, ainsi qu’aux thèmes de l’enfance, de l’imagination et de la narration. Apparaissant parmi les objets historiques originaux de la maison-musée, les délicates œuvres sur papier de l’artiste suggéraient à merveilles le monde imaginaire et secret des Brontë, où le papier a toujours été un médium de création précieux et essentiel. Les installations de l’artiste faisaient également allusion à un monde des esprits encore présents.

À cet égard, je dois vous raconter une anecdote assez amusante. Lors de ma visite, je n’arrivais pas à localiser l’œuvre de Su Blackwell dans la salle à manger de la maison des Brontë. Un cartel discret au mur indiquait pourtant la présence de l’œuvre, mais j’avais beau balayer la pièce du regard, encore et encore, je ne voyais aucune installation, ni en papier, ni en textile. Je suis donc allée m’enquérir de la situation auprès du préposé à l’accueil du musée. J’ai alors appris que l’œuvre de l’artiste avait été «désactivée» dans la salle à manger ; il s’agissait d’un livre posé sur une table, dont une page tournait à intervalle régulier à l’aide d’un dispositif électronique. Le préposé à l’accueil me raconta qu’un jour, des touristes asiatiques (toujours nombreux à Haworth) s’étaient enfuis en hurlant en voyant les pages du livre se tourner toutes seules… Sans doute n’avaient-ils pas remarqué les informations au sujet de l’exposition de Su Blackwell et croyaient à une manifestation soudaine d’un fantôme des sœurs Brontë.

Le fameux livre… © Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk
© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Je poursuivis ma visite de l’exposition. Un peu plus loin dans la cuisine, l’artiste avait découpé un texte dans un linge de coton bordé de dentelle suspendu au plafond, près du poêle. Les lettres, attachées à des fils, descendaient vers la table pour rejoindre un livre, un pain, une théière et des ustensiles. Su Blackwell évoquait sans doute ici la relation étroite entre les activités domestiques et littéraires des Brontë. En effet, malgré leur vive intelligence, les sœurs Brontë n’étaient pas exemptées des innombrables tâches domestiques dévolues aux femmes de l’époque. Cependant, tout en pétrissant le pain ou en cousant, leur imagination fébrile leur permettait une fuite salutaire vers leur riche monde intérieur.

Dans l’escalier montant à l’étage, juste à côté de l’horloge grand-père et de la fenêtre donnant sur la lande, Su Blackwell avait placé un tout petit boîtier contenant un minuscule livre découpé. La scène représentait une jeune femme courant devant une forêt et une grande maison. L’œuvre évoquait certainement le besoin de liberté d’Emily Brontë, de même que son profond amour pour les Moors. Il évoquait aussi sans doute une scène des Hauts de Hurlevent où l’héroïne, Cathy, courant sur les collines, appelle désespérément Heathcliff qui s’est enfui.

© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk
© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Dans la salle de jeu au deuxième étage, qui devint plus tard la chambre d’Emily, l’installation exubérante de Su Blackwell rappelait le foisonnement et la fébrilité des juvenilias, ces histoires des enfants Brontë racontant les péripéties de leurs mondes inventés, Gondal et Angria. Inspirées par une série de soldats jouets que Branwell reçu un jour pour son anniversaire, les chroniques étoffées de ces royaumes imaginaires occupèrent une grande place dans la vie et dans la création littéraire des Brontë et ce, jusqu’à l’âge adulte. Guerres, conquêtes, rivalités, trahisons et amours interdits faisaient la une des journaux ou des livres miniatures que les enfants Brontë fabriquaient eux-mêmes.

© Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Dans la pièce à côté, soit la chambre du révérend Patrick Brontë, une scène des plus émouvante nous attendait. La chemise de nuit, habituellement posée à plat sur le lit, se soulevait pour laisser échapper une volée de papillons sans couleur. Devant cette installation, je ne pouvais que penser à la fin tragique de Branwell Brontë qui, à la fin de sa vie, dormait dans la chambre de son père en raison de ses délires provoqués par une consommation abusive d’opium. Son génie n’avait pas, comme celui de ses sœurs, trouvé sa place dans la postérité en raison de cette autodestruction par l’alcool et la drogue. Il s’étiolait et s’envolait, tels des papillons sans couleurs, dans le monde du silence et de l’oubli.

Détail de l’installation dans la chambre de Patrick Brontë. © Su Blackwell 2010 – http://www.sublackwell.co.uk

Pour en savoir plus :

Su Blackwell a récemment présenté ses œuvres lors de son exposition individuelle «Happily Ever After» à la Long & Ryle Gallery. L’artiste vit et travaille à Londres.

Article du Crafts Magazine.