Promenade sur la lande avec les Brontë

© Domowa Kostiumologia
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«Lorsque le temps était beau et favorable, nous faisions de merveilleuses promenades à travers la lande, dans les creux, les ravins, qui, ça et là, rompent sa monotonie…

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…Emily, Anne et Branwell passaient les rivières à gué et nous aidaient parfois (Charlotte et moi) à les franchir en y plaçant des cailloux…

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…Emily en particulier, ressentait une joie intense à se trouver dans ces recoins pleins de charme et, pour un temps, abandonnait sa réserve…

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…En ces premiers jours, au cours d’une longue course dans la lande, nous allâmes jusqu’à un endroit bien connu d’Emily et d’Anne qu’elles avaient baptisé le rendez-vous des eaux

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…C’était une petit oasis d’herbe verte comme l’émeraude où jaillissaient ici et là de petites sources claires ; quelques grosses pierres servaient à s’y reposer… 

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…Assis là, nous étions cachés au reste du monde. Sous nos yeux, rien d’autre que des milles et des milles de bruyère, un ciel bleu resplendissant, un soleil radieux. Une fraîche brise nous apportait son souffle vivifiant…»

Impression d’Ellen Nussey, l’amie de Charlotte Brontë, lors de sa première visite à Haworth en 1833. Charlotte avait alors 17 ans ; Emily 15 ans et Anne 13 ans.

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«Ma sœur Emily adorait la lande…

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…Les fleurs croissant au plus obscur de ces étendues stériles avaient à ses yeux un éclat qui passait celui de la rose ; d’un creux morne au flanc d’une colline sans couleur, son imagination savait faire un Eden…

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…La triste solitude était pour elle une source d’enchantements précieux dont la liberté, qu’elle aimait plus que tout, m’était pas le moindre. Emily respirait la liberté à pleines narines ; elle ne pouvait exister sans elle… »

Charlotte Brontë, à propos de son séjour avec Emily à l’école de Roe Head en 1835.

Les photographies de cet article ont été réalisées par trois jeunes polonaises, Marta, Karolina et Olga, qui ont voyagé jusqu’à Haworth et se sont présentées au Musée Brontë dans leurs costumes d’époque ! Les employés les ont accueillies avec enthousiasme. Vous pouvez lire le compte-rendu de cette expérience inusitée dans cet article du blogue Domowa Kostiumologia.

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L’influence paternelle

«We Are Three Sisters» pièce de théâtre de Blake Morrison, présentée au Georgian Theatre Royal,  Yorkshire.
«We Are Three Sisters» pièce de théâtre de Blake Morrison, présentée au Georgian Theatre Royal, Yorkshire (2011) © Nobby Clark.

Issu d’une famille irlandaise de dix enfants, d’un milieu paysan très modeste, Patrick Brontë parviendra, à force de volonté et de talent, à mener de brillantes études à l’Université de Cambridge. Qualifié souvent d’excentrique, le révérend Patrick Brontë a par la suite encouragé l’éducation de ses enfants (filles et garçon) d’une manière complètement en décalage avec les habitudes de son époque. Il laissait entre autres à leur disposition tous les livres de sa bibliothèque, estimant que s’il les avait lus et appréciés, ses enfants devaient aussi y avoir accès. La postérité lui aura sans doute accordé trop peu de crédit pour cette grande liberté intellectuelle qu’il a offert à Anne, Charlotte et Emily et ce, tout au long de leurs vies. Elles lui seront redevables du climat de grande curiosité intellectuelle et de culture qu’il a su insuffler à toute leur maisonnée.

Ellen Nussey, l’amie de toujours de Charlotte Brontë, se souvenait que lors de chacune de ses visites à Haworth, Patrick Brontë racontait des histoires à l’heure du déjeuner. Ellen et les enfants Brontë étaient alors adolescents, mais il semblait évident que le révérend faisait cela depuis toujours.

En fait, les méthodes d’enseignement inusitées de Patrick Brontë utilisaient les récits pour transmettre des connaissances, que ce soit en géographie ou en Histoire. Les enfants Brontë devaient retranscrire dans leurs propres mots ces leçons-récits le lendemain matin pour les mémoriser. L’accent mis sur ​​la narration, de même que la primauté accordée à l’imagination dans cette méthode d’enseignement, inscrivent Patrick Brontë comme héritier de la tradition romantique. Pour lui, la narration s’avérait aussi importante dans la culture de l’esprit que l’Histoire et les globes terrestres.

Patrick Brontë.

Tant pour ses sermons à l’église que pour l’éducation de ses enfants, Patrick Brontë possédait un don naturel et inné pour raconter, sans jamais se référer à des notes. Cette extraordinaire faculté lui venait de ses origines irlandaises. En effet, grand-père Hugh Brunty (Patrick changea l’orthographe de son nom en «Brontë» lorsqu’il étudia à Cambridge) était un conteur traditionnel du comté de Down en Irlande du Nord, dépositaire d’une somme importante de vieilles légendes et de chansons folkloriques. Il n’est donc pas surprenant de constater que son fils Patrick se plaisait tout particulièrement dans les récits extraordinaires et qu’il régalait ses enfants (de même que leurs rares amis) avec des histoires qui faisaient parfois frémir.

Parmi celles-ci, certaines anecdotes familiales et locales ont trouvé leur chemin dans les étranges événements du roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. D’autre part, la combinaison d’allégories politiques et de contes de fées dans les Juvenilias de Charlotte affiche la même fascination pour le gothique et le surnaturel. D’ailleurs, malgré sa timidité, Charlotte avait hérité de l’incroyable don oratoire de son père ; elle avait de ce fait acquis toute une réputation à l’école de Roe Head en pourvoyant ses camarades de récits épiques, largement agrémentés de somnambules, de châteaux obscurs et de gouffres enflammés.

L’amour de la narration et de la pédagogie a inévitablement conduit Patrick Brontë à prendre la plume pour rédiger ses propres histoires. En 1811, l’année précédant son mariage, Patrick Brontë publia ses Cottage Poems. Avec cette série de quatorze poèmes, Patrick Brontë souhaitait avoir une écriture simple qui pourrait être comprise par les plus modestes et les moins érudits.Voici ses autres publications : Winter Evening Thoughts (1810), The Rural Minstrel: A Miscellany of Descriptive Poems (1813), The Cottage In The Wood (1816), The Maid Of Killarney (1818), The Signs Of The Times (1835).

Avec un père aussi original et généreux dans son enseignement, de surcroit édité de son vivant, le génie littéraire des trois sœurs Brontë devient par le fait même moins énigmatique qu’il n’y paraissait à prime abord.

Les suggestions de lecture de Charlotte Brontë

Portrait attribué à Charlotte Brontë, c1850 (détail), National Portrait Gallery, Londres.

Les Brontë avait non seulement accès à la bibliothèque bien garnie de leur père, elles pouvaient également emprunter des livres chez la riche famille des Heaton à Ponden Hall (une maison qui aurait servi de modèle au roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily), de même qu’à la bibliothèque du village de Keighley, à 6 kilomètres d’Haworth. Connaissant l’exceptionnelle érudition de son amie d’enfance, Ellen Nussey lui demanda un jour des conseils pour ses lectures. Voici ce que Charlotte, alors âgée de 18 ans, lui répondit :

Lettre à Ellen Nussey, 4 juillet 1834

«Vous me demandez de vous conseiller dans vos lectures. Je vais le faire aussi brièvement que possible. Si vous aimez la poésie, choisissez ce qu’il y a de mieux : Milton, Shakespeare, Thomson, Goldsmith, Pope (si vous voulez, bien que je ne l’admire pas), Scott, Byron, Campbell, Wordsworth et Southey. Ne sursautez pas aux noms de Shakespear et de Byron. L’un et l’autre furent grands, et leurs œuvres sont à leur image. Vous saurez choisir ce qui est bon, éviter ce qui ne l’est pas ; les plus beaux passages sont toujours les plus purs, ceux qui sont mauvais ne manquent jamais de révolter, vous ne désirerez pas les relire. Vous pouvez tout lire sans crainte, sauf les comédies de Shakespear, le Don Juan et peut-être, le Caïn de Byron, quoique ce dernier soit un magnifique poème. Seul un esprit dépravé peut être choqué à la lecture de Henry VIII, Richard III, Macbeth, Hamlet, Jules César. La poésie romantique douce et rustique de Scott ne peut vous faire aucun mal… En histoire, lisez Hume, Rollin et L’Histoire Universelle, si cela vous est possible, je ne l’ai jamais lue moi-même. Ne lisez que les romans de Scott, après eux il n’est plus rien qui vaille. Pour les biographies, lisez Les Vies des Poètes de Johnson, La Vie de Johnson de Boswell, La Vie de Nelson de Southey, La Vie de Burns de Lockhart, La Vie de Sheridan de Moore, La Vie de Byron de Moore…Pour l’histoire naturelle, lisez Bewick.»

Source : «Le secret des Brontë» par Charlotte Maurat, édition Buchet/Chastel, Paris, 1967.