Le masque

Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d'après Sir Joshua Reynolds (1790)
Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d’après Sir Joshua Reynolds (1790)

Le révérend Patrick Brontë écrivit un jour à la biographe de Charlotte Brontë, Elizabeth Gaskell, afin de lui raconter un épisode énigmatique survenu pendant l’enfance de ses célèbres filles, vers 1824. Il y révèle ses surprenantes méthodes d’enseignement, de même que la grande liberté intellectuelle qu’il laissait à sa progéniture. «Quand mes enfants étaient très jeunes —aussi loin que je me souvienne, l’aînée devait avoir une dizaine d’années, et la plus jeune environ quatre ans, persuadé qu’ils en savaient plus que je ne l’avais déjà découvert, voulant les faire parler avec moins de timidité, je pensai que s’ils étaient derrière une sorte de protection, je pourrais atteindre mon but. Ayant justement un masque à la maison, je leur dis de tous se lever et de parler franchement sous le couvert du masque.

Je commençai avec la plus jeune (Anne), et lui demandai ce qu’une enfant comme elle désirait le plus ; elle répondit « L’âge et l’expérience ». Je demandai à la suivante (Emily), ce que j’avais de mieux à faire avec son frère Branwell, qui était parfois désobéissant ; elle répondit « Raisonnez-le, et quand il refuse d’entendre raison, fouettez-le. » Je demandai à Branwell la meilleure façon de connaître la différence entre l’esprit des hommes et celui des femmes ; il répondit « En considérant les différences de leurs corps. » Ensuite, je demandai à Charlotte quel était le meilleur livre au monde ; elle répondit « La Bible » et quel était le suivant ; elle répondit « La Livre de la Nature. » Je demandai ensuite à [Elizabeth] quelle était la meilleure éducation pour une femme ; elle répondit « Celle qui la fera tenir sa maison correctement. » Enfin, je demandai à la plus âgée [Maria] quelle était la meilleure façon d’occuper son temps ; elle répondit « En se préparant à l’Éternité Bienheureuse. » Je ne pensais pas les citer précisément, mais c’est à peu de choses près ce que j’ai fait, car leurs mots ont marqué profondément et durablement ma mémoire.»

Lorsque Patrick Brontë encouragea ses enfants à s’exprimer en utilisant un masque, Maria et Elizabeth avait fait un bref séjour à l’école Crofton Hall à Wakefield, de laquelle elles étaient revenues malades de la grippe. L’aînée de la famille, la précoce et brillante Maria, prenait soin de ses frères et sœurs et leur faisait régulièrement la lecture, incluant celle des journaux locaux et des livres de la bibliothèque du révérend, qu’il laissait librement à leur disposition.

Nous n’avons pas de détail sur la manière exacte dont l’interrogatoire s’est déroulé, ni sur le masque lui-même. Les érudits cherchent encore aujourd’hui à tirer de ce curieux témoignage une signification qui pourrait nous révéler quelques secrets au sujet de l’enfance des sœurs Brontë. Si les questions et les réponses nous semblent étranges aujourd’hui, elles ne l’étaient pas dans le contexte du XIXe siècle protestant en Angleterre. Anne fut interrogée à propos d’elle-même ; Branwell, le garçon de la famille, à propos de la différence entre les sexes ; Charlotte à propos des livres ; Elizabeth à propos de l’éducation des femmes et Maria sur la meilleure façon d’employer son temps. Bien que sans doute un peu trop sages et graves pour leurs âges respectifs, les enfants répondirent avec  la rectitude morale attendue, sans grande originalité.

Emily fut plutôt interrogée à propos de son frère et sur la manière de le discipliner. La future auteure des Hauts de Hurlevent subissait-elle la tyrannie de son grand frère turbulent pour justifier une telle question ? Nous pouvons nous aventurer à le présumer. Dans le célèbre roman, la manière dont le personnage Hindley  Earnshaw réduit Heathcliff au rang de serviteur pourrait faire écho à une réminiscence de la condescendance masculine de Branwell envers ses sœurs — et de l’ensemble de la gent masculine à l’époque victorienne. Si Heathcliff fomente une terrible vengeance envers celui qui l’a ainsi humilié, le génie littéraire des trois sœurs Brontë pourrait par ailleurs être la plus extraordinaire des revanches envers la misogynie de leur époque.

Les sœurs Brontë ont en effet lancé leurs ovnis littéraires dans l’horizon intellectuel guindé du siècle victorien en utilisant un autre masque, celui de pseudonymes masculins : Acton, Ellis et Currer Bell. Conscientes des préjugés défavorables de leur époque envers les femmes, le recours à cette précaution ne constituait pas une extravagance pour celles qui souhaitaient vivre de leur plume. Suite au succès, aux controverses et aux manœuvres malhonnêtes de certains éditeurs  concernant les publications de Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey, Charlotte et Anne décidèrent finalement de révéler leurs identités, alors qu’Emily refusa catégoriquement (et jusqu’à sa mort) d’abandonner le précieux masque du pseudonyme.

Les autres sœurs Brontë : Maria et Elizabeth

© Beatriz Martin Vidal

Au début, elles étaient cinq sœurs : Maria, née le 23 avril 1814 ; Elizabeth, née le 8 février 1815 ; Charlotte, née le 21 avril 1816 ; Emily Jane, née le 30 juillet 1818 ; Anne, née le 17 janvier 1820.

Seul trois d’entre elles connaîtrons la postérité.

La vie de Maria et d’Elizabeth

En avril 1820, tous les membres de la jeune famille Brontë quittent leur petite maison de Thornton pour occuper le presbytère d’Haworth dans le Yorkshire où le père, Patrick Brontë, homme d’église protestante, est nommé à la cure perpétuelle. Après un peu plus d’une année de vie familiale heureuse dans la grande maison, située tout en haut de la rue principale d’Haworth au pied des landes de bruyères, un événement tragique allait profondément marquer le destin des Brontë : Maria Branwell, l’épouse de Patrick, décède le 15 septembre 1821 à l’âge de 38 ans, après une longue maladie. À la mort de leur mère, Maria, l’aînée, n’est âgée que de 7 ans ; Elizabeth a 6 ans ; Charlotte a 4 ans ; Branwell, le seul garçon de la famille, a 3 ans ; Emily Jane a 2 ans et, Anne, la cadette, n’est âgée que de 3 mois. Après le décès de leur mère, Maria assume le rôle de petite maman auprès de son frère et de ses sœurs. Elle sera décrite plus tard comme très adulte, témoignant d’une grande intelligence, délicate, douce et profonde pour son âge.

Malgré le deuil, les enfants Brontë vivent une vie paisible et ordonnée au sein de leur foyer. Leurs journées se déroulent habituellement ainsi : après s’être levés, les enfants sont lavés et habillés, puis la maisonnée (incluant les deux servantes) se rassemble dans le bureau de Patrick Brontë pour réciter des prières. Les enfants accompagnent ensuite leur père dans la salle à manger pour prendre leur petit-déjeuner : du porridge avec du lait et du pain beurré. Après le repas, ils se retrouvent de nouveau dans le bureau de leur père pour recevoir quelques leçons. Les petites Brontë étaient ensuite confiées à l’une des servantes pour apprendre la couture, pendant que Branwell poursuivait son apprentissage auprès de son père.

Les enfants dînaient à 14 h dans la salle à manger en compagnie de Patrick : de la viande rôtie ou bouillie, des légumes, un dessert (pouding au riz, ou autres douceurs préparées avec des œufs et du lait). En après-midi, pendant que leur père vaquait à ses occupations auprès de ses paroissiens, les enfants Brontë allaient se promener sur la lande (ils s’y promenaient tous les jours, sauf si la température était trop mauvaise). Cette promenade marquait le moment culminant de leur journée. À leur retour, les enfants Brontë prenaient le thé et leur repas du soir dans la cuisine. La soirée se déroulait auprès de leur père ; pendant que les petites filles cousaient de nouveau, ils discutaient ensemble des nouvelles parues dans les journaux, où ils écoutaient leur père leur parler d’histoire, de géographie, de biographies ou de voyages.

Patrick Brontë ne s’étant pas remarié (malgré quelques tentatives), il s’est rapidement retrouvé débordé avec la responsabilité d’éduquer six enfants en bas âge tout en s’occupant de sa cure à Haworth. Il était par ailleurs soucieux de donner une bonne éducation à ses filles et ce, malgré ses moyens financiers limités, pour qu’elle puisse éventuellement subvenir à leurs besoins à l’âge adulte.

Dans un premier temps, Maria et Elisabeth furent envoyées à Crofton Hall près de Wakefield, grâce à une aide financière de leurs marraines. C’était un pensionnat pour jeunes filles, modeste mais de bonne réputation. Cependant, les frais de cette institution, trop élevés pour les moyens de Patrick Brontë, obligèrent ce dernier à mettre fin rapidement au séjour de Maria et d’Elizabeth à Crofton Hall.

Une école/pensionnat venait à peine d’ouvrir ses portes à Cowan Bridge, The Clergy Daughters’ School. Elle semblait répondre aux prières de Patrick Brontë au sujet de l’éducation de ses filles : elle priorisait les enfants des hommes d’église pauvres, comme lui, avec des frais de seulement 14£ par an, par élève (la moitié de ce qu’il en coûtait normalement à l’époque dans ce genre d’institution). Avec un léger supplément, les jeunes filles pouvaient également recevoir une éducation les préparant à devenir professeur d’internat ou gouvernante.

Les écoles à bas prix comme The Clergy Daughters’ School jouissaient pourtant d’une bien mauvaise réputation. On rapportait parfois dans les journaux des histoires d’horreur concernant ce genre d’établissement : hygiène déficiente entraînant de nombreuses maladies ou même des handicaps, sévices physiques, etc. Cependant, la liste des donateurs de l’école de Cowan Bridge étant parfaitement honorable, Patrick Brontë se sentit malgré tout en confiance pour y envoyer quatre de ses filles. En juillet 1824, Maria (10 ans) est donc placée avec sa sœur Elizabeth (9 ans) à l’internat de la Clergy Daughters’ School, pour «y recevoir une bonne éducation et y apprendre les bonnes manières». Elles y sont rejointes en août par Charlotte, et en novembre par Emily.

Malheureusement pour les petites Brontë, l’école est assez mal tenue. Les élèves y connaissent un régime de vie austère et sévère (bien que cela soit relativement commun à l’époque dans ce genre d’établissement) mais aussi le froid et, surtout, la faim. En effet, la nourriture servie à l’école de Cowan Bridge était particulièrement mauvaise, mal préparée dans des conditions d’hygiène douteuses.

En février 1825, Maria, affaiblie par ce régime, est devenue très malade à cause de la tuberculose. Elle est retirée précipitamment de l’école de Cowan Bridge et meurt quelques mois plus tard au presbytère d’Haworth, le 6 mai, à l’âge de 11 ans. La tuberculose emporte aussi sa sœur Elizabeth le 15 juin 1825. Patrick Brontë, sous le choc, retire Charlotte et Emily de Cowan Bridge avant qu’elles ne tombent malades elles aussi.

Dans son roman Jane Eyre, publié en 1847, Charlotte Brontë nous livre un poignant témoignage de ces mois de misères passés à Cowan Bridge. Tout particulièrement, le sort de Maria à la Clergy Daughters’ School marque profondément Charlotte Brontë. Elle ressent de l’amertume et de la colère à l’égard de cette institution qu’elle rend responsable de la mort de sa sœur. De plus, le rôle quasi-maternel assumé par Maria auprès de ses sœurs suite au décès de leur mère accentue son sentiment de perte. Ce traumatisme transparaît dans Jane Eyre : Cowan Bridge y devient alors le terrifiant pensionnat de Lowood, et la figure pathétique de Maria est représentée sous les traits de la douce et patiente Helen Burns.

En ce qui concerne Elizabeth, nous savons malheureusement très peu de choses sur elle. On pense qu’elle n’a pas montré la même précocité que ses trois sœurs. D’ailleurs, il n’avait pas été prévu par Patrick Brontë qu’elle reçoive à Cowan Bridge l’éducation qui lui permettrait de devenir un jour gouvernante. On sait par ailleurs qu’elle a subi un mystérieux accident à la Clergy Daughters’ School, se blessant sérieusement à la tête ; elle fut alors obligée de garder la chambre plusieurs jours.

La tuberculose au XIXe siècle

La tuberculose, qui a emporté les jeunes Maria et Elizabeth Brontë, est une infection des poumons et d’autres organes. Elle est due à une bactérie qui détruit les tissus et crée des cavités. La maladie serait aussi vieille que l’humanité ; elle est connue et décrite depuis l’Antiquité.

L’épidémie de tuberculose a atteint son apogée au XIXe siècle, à l’époque des Brontë, où elle a été responsable de près d’un quart des décès des adultes en Europe. L’école de Cowan Bridge n’était donc pas à l’abri d’une épidémie ; seules les conditions difficiles dans lesquelles étaient éduquées les jeunes filles (surtout le froid et une mauvaise alimentation) ont contribué à ce que cette épidémie devienne une hécatombe pour la famille Brontë.

Le terme de « tuberculose » n’est par ailleurs apparu qu’au XIXe siècle (après 1830 plus précisément). Auparavant, la maladie était appelée «Phtisie» (terme qui vient du Grec et signifie «dépérissement»), «Consomption» (de «consumer») ou «Peste blanche».Les symptômes de la tuberculose sont la fatigue, la perte de poids, la perte d’appétit, une toux grasse (avec parfois expectoration de sang), la fièvre.

Emily, Anne et Charlotte, devenues adultes, seront elles aussi emportées par la maladie qui leur a brutalement enlevé leurs jeunes sœurs.

Sources :

-Juliet Barker «The Brontës», Phoenix Press, 1994

-Wikipédia

La tuberculose, maladie romantique du XIXe siècle»