Les Brontë par E. Landseer : les arguments de James Gorin von Grozny

Le portrait présumé des soeurs Brontë sous enquête !

Ce texte fait suite à mon précédent article «Les Brontë par E. Landseer : l’enquête virtuelle». Je résume ici la théorie du propriétaire de l’œuvre, James Gorin von Grozni (publié en anglais sur le site «Brontë Blog»), qui s’attarde à certains éléments spécifiques du portrait pour appuyer son attribution aux sœurs Brontë. Un livre serait par ailleurs en préparation pour exposer tous les détails des recherches de James Gorin von Grozni à ce sujet. La date de parution, initialement prévue en novembre 2010, n’est pas encore connue.

Tout d’abord, James Gorin von Grozni fonde ses arguments sur trois postulats : 1) Le dessin est authentique (les matériaux sont d’époque) – 2) La date inscrite sur l’œuvre (1838) est celle de la réalisation de l’œuvre – 3) Les trois jeunes femmes du portrait sont des sœurs.

J’imagine que le collectionneur a fait analyser en laboratoire les composantes du portrait pour s’assurer de la véracité de son postulat #1, qui demeure déterminant dans l’élaboration de sa thèse. En ce qui concerne le postulat # 2, je maintiens qu’il ne peut malheureusement s’agir que d’une présomption, car rien ne peut garantir le fait que cette date fut inscrite au moment de la réalisation du dessin. Il est tout à fait possible qu’elle ait été ajoutée après la création de l’œuvre (et donc peut-être de manière erronée ou approximative). Par ailleurs, cet ajout aurait pu être inscrit par l’un des vendeurs ou l’un des propriétaires successifs de l’œuvre, plutôt que par l’artiste. Quant au postulat #3, il s’agit également d’une présomption, puisque aucune information concrète au sujet des modèles du dessin (un titre, une référence quelconque) ne garantie sans équivoque qu’il s’agit bien de trois sœurs et non de trois cousines, ou de trois amies.

À partir de ces postulats (dont un seul peut être prouvé scientifiquement), l’analyse de James Gorin von Grozni visent à prouver deux hypothèses : 1) Le dessin représente les Brontë – 2) Le dessin a été réalisé par Sir Edwin Landseer.

Hypothèse #1 : le dessin représente les Brontë

Les robes

Selon les recherches de James Gorin von Grozni, il y aurait mentions, dans les témoignages d’époque, des préférences de couleurs en matière d’habillement pour les trois sœurs Brontë. Ces préférences correspondraient exactement aux couleurs des robes de chacune sur le portrait, ce qui permettrait d’attribuer le personnage de gauche (en vert) à Emily, celui du centre (en lilas) à Charlotte et celui de droite (en crème) à Anne. J’ajoute que le patron qui a servi à réaliser les trois robes du portrait semble avoir été le même (avec quelques petites variantes pour chacune), ce qui pourrait appuyer la thèse des trois sœurs.

Les visages

James Gorin von Grozni relève plusieurs caractéristiques faciales dans ce portrait qui pourraient concorder avec les portraits déjà connus des Brontë, de même qu’avec des descriptions de leurs physiques par des témoins qui leur étaient contemporains : dents proéminentes chez Emily ; bouche bien fermée chez Charlotte (elle aurait eu une mauvaise dentition) ; nez plus fort chez Emily ; menton en retrait, sourcils fins et yeux légèrement en amande chez Anne ; regard intense chez Charlotte.

Il y aurait cependant sur le dessin une trop forte exagération de la blondeur des cheveux d’Anne (qui seraient devenus bruns avec l’âge) et une certaine confusion quant aux couleurs présumées des yeux de Charlotte et d’Anne (qu’on disait parfois gris-noisettes et bleus, plutôt que bleus et verts, comme sur ce portrait). Par ailleurs, les sceptiques soulèvent de grandes différences entre les traits de la Charlotte de ce portrait, et ceux de son portrait «officiel» réalisé de son vivant par l’artiste George Richmond. Enfin, la présence d’une fossette au menton chez les trois jeunes femmes du portrait, une fossette qui n’apparaît pas sur les autres portraits connus des Brontë, peut également laisser perplexe.

Ce bracelet est-il le même que celui du musée Brontë ?

Le bracelet d’Anne

À l’examen du bracelet porté par le personnage attribué à Anne Brontë, à droite, James Gorin von Grozni a repéré un bracelet identique dans la collection du musée Brontë (item J75.2). Il reste cependant à prouver que cet article n’était pas si commun à l’époque pour que la corrélation soit suffisamment solide entre le bracelet du portrait et celui du musée Brontë. Par ailleurs, le bracelet or porté par le personnage du centre ne correspond à aucun article connu du musée.

À noter qu’au sujet du bracelet d’Anne, de la broche de Charlotte et des couleurs des robes des jeunes filles sur le portrait, certains sceptiques affirment qu’il s’agirait simplement d’articles de demi-deuil, assez communs à l’époque et dictés par l’étiquette victorienne. Les sœurs Brontë étaient en deuil en 1842-43 à la suite du décès de leur tante Branwell et de leur ami William Weightman, mais pas en 1838. Si l’hypothèse du demi-deuil est juste, soit ce portrait ne représenterait pas les sœurs Brontë, soit il les représente, mais il aurait alors été réalisé en 1842-43 plutôt qu’en 1839.

Le bras du fauteuil

James Gorin von Grozni affirme que la courbe ouvragée du bras du fauteuil sur lequel est assise la jeune fille de droite est identique à celle du sofa des Brontë, que l’on peut encore voir aujourd’hui au musée des Brontë.

La plume et le carnet

Le crayon-plume que tient le personnage de gauche attribué à Emily, de même que le carnet sur ses genoux, symboliseraient, toujours selon James Gorin von Grozni, la vocation littéraire des trois sœurs, même si en 1838 elles n’avaient encore aucun plan précis pour éditer leurs œuvres.

Le fameux genou avec sa cicatrice.

La cicatrice du genou

Au dos du portrait, James Gorin von Grozni a trouvé le croquis d’un genou arborant une cicatrice d’environ trois pouces. Le collectionneur dit avoir identifié la même cicatrice sur un dessin de Charlotte Brontë (Lycidias, 1835) qui serait, selon lui, un autoportrait. Ce rapprochement entre les deux dessins viendrait alors confirmer que le recto du portrait représente bien les sœurs Brontë. Il va plus loin en associant la nudité de ce genou avec le regard intense du personnage central du portrait (possiblement Charlotte), affirmant qu’il s’agit là d’indices évoquant une possible relation intime entre l’artiste et le modèle. La relation aurait mal fini, ce qui expliquerait qu’aucune mention du portrait n’aurait émergé des papiers officiels des Brontë.

Tout comme la date inscrite au recto, il n’existe malheureusement aucun moyen de prouver hors de tout doute que le croquis du genou à l’endos ait été réalisé à la même période que le portrait, encore moins que le modèle de ce genou soit l’une des jeunes filles du portrait. Les artistes recyclent souvent de vieux dessins pour en faire des nouveaux au verso, souvent des années plus tard…

Hypothèse # 2 : le dessin a été réalisé par Sir Edwin Landseer

Les initiales «EL»

James Gorin von Grozni attribue les initiales «EL» présentent sur le dessin avec la date «1838» à Sir Edwin Landseer, l’un des artistes les plus célèbres de son époque.

J’avoue que cette attribution m’étonne. Vers la fin des années 1830 (où aurait été réalisé ce portrait), Landseer avait sombré dans une profonde dépression nerveuse ; à partir de cette date, et pour le reste de sa vie, il a éprouvé des accès récurrents de mélancolie, d’hypocondrie et de dépression, souvent aggravés par la consommation d’alcool et de drogue. Je l’imagine mal en train de faire un délicat portrait de jeunes filles dans un tel état d’esprit…

La connexion Nussey-Landseer

Comme je l’ai mentionné dans mon premier article sur le sujet, James von Gorin Grozny affirme que Landseer aurait séjourné à Haworth, à l’occasion d’une visite à Bolton Hall dans le Yorkshire où résidait son ami John Nussey. Ce dernier était le frère d’Ellen Nussey, l’amie de toujours de Charlotte Brontë ; James Gorin von Grozny croit donc que le célèbre peintre et les trois sœurs auraient fait connaissance par l’entremise de cette famille.

Le peintre était par ailleurs certainement admiré par les Brontë : il a inspiré un poème à Branwell, alors que Charlotte a fait un voyage expressément pour voir l’une de ses toiles, le «Dialogue à Waterloo».

Par contre, certains sceptiques soulèvent le fait que les relations apparemment étroites entre les Nussey et Landseer tendraient plutôt à faire croire, logiquement, que les jeunes filles du portrait sont de la famille Nussey et non de celle des Brontë…

Ma conclusion

James von Gorin Grozny  a investi beaucoup de temps et d’efforts afin d’établir un grand nombre de liens (certains plus convaincants que d’autres) entre les éléments du portrait, les sœurs Brontë et Landseer. Il est vrai que si son hypothèse s’avère juste, cette œuvre prendra tout d’un coup une valeur monétaire incroyable : le portrait des trois célèbres auteures victoriennes réalisé par l’un des plus célèbres artistes de son temps ? Cette perspective donne vraiment le vertige.

Selon mon intuition, je crois toujours qu’il s’agit bien d’un portrait des Brontë, mais je ne suis pas du tout convaincue qu’il ait été réalisé par Sir Edwin Landseer. L’œuvre ne possède pas la ligne pure, vigoureuse et fluide des autres dessins de Landseer. Son raffinement indique par ailleurs que l’auteur du portrait est un artiste de talent, mais qui est-ce ? L’aventure du nouveau portrait des sœurs Brontë ne fait peut-être que commencer…

Les Brontë par E. Landseer : l’enquête virtuelle

Portrait présumé d’Emily, Charlotte et Anne Brontë, attribué à Edwin Landseer, c.1838.

Ce texte fait suite à mon article précédent : «Les Brontë par Edwin Landseer : un portrait controversé». Si j’avais ce portrait en ma possession, j’aimerais bien mener ma petite enquête pour éclaircir son affiliation possible avec les Brontë. Je procèderais comme suit :

ÉTAPE # 1 : AUTHENTIFIER LES MATÉRIAUX

L’analyse en laboratoire des composantes du papier et des pigments d’aquarelle utilisés pour ce portrait permettrait d’établir s’il s’agit bel et bien d’une œuvre du XIXe siècle et non d’un faux fabriqué avec des matériaux contemporains. Il est important à cet égard d’analyser les pigments de couleurs qui composent le dessin car un faussaire pourrait très bien utiliser un papier vierge ancien pour réaliser son forfait.

Deux conclusions distinctes pourraient résulter de cette première étape d’investigation :

– Conclusion (A) de l’étape # 1 : les matériaux utilisés seraient récents.

Il ne s’agirait donc pas d’un portrait d’époque. La thèse de l’attribution à Sir Edwin Landseer serait alors réfutée sans équivoque. Il pourrait encore s’agir d’une représentation des Brontë, mais réalisée selon les perceptions toutes personnelles d’un artiste contemporain. Cette représentation contemporaine ne serait pas dénuée d’intérêt pour autant, car le dessin est de qualité et l’artiste aurait pris bien soin de compiler certaines données connues à propos des sœurs Brontë pour les inclure dans son portrait (préférence dans le choix des couleurs des robes de chacune, certaines caractéristiques physiques, etc.). En soi, il s’agirait alors d’une jolie illustration des sœurs Brontë, mais rien de plus.

Suite à donner à la conclusion (A) : aucune, en ce qui concerne l’intérêt des Brontë. Le propriétaire de l’œuvre pourrait par ailleurs vouloir retracer le parcours de celle-ci avant son acquisition, afin d’en identifier l’auteur(e).

– Conclusion (B) de l’étape # 1 : les matériaux utilisés seraient d’époque.

Dans ce cas, il s’agirait bien d’une œuvre ancienne datant du XIXe siècle, dont le sujet serait trois jeunes femmes de l’ère victorienne.

Suites à donner à la conclusion (B) : procéder aux étapes #2 et #3 de l’enquête.

ÉTAPE #2 : IDENTIFIER L’AUTEUR(E) DE L’ŒUVRE

(B-2) Pour permettre d’attribuer cette œuvre à Sir Edwin Landseer, en raison des initiales «EL» et de la date «1838» trouvées sur le dessin (attention : ces indications peuvent très bien avoir étés ajoutés à une date ultérieure), il faudrait dans un premier temps retracer avec exactitude la provenance du dessin et les étapes de ventes ou de legs de ce dernier, idéalement depuis sa fabrication et ce, jusqu’à l’acquisition en 2009 par James von Gorin Grozny. Pour se faire, il faudrait d’abord interroger les responsables de l’encan où cette œuvre a été vendue en 2009.

Dans un deuxième temps, des historiens de l’art spécialistes de Landseer et des conservateurs de musées pourraient être mis à contribution afin de comparer la touche de ce dessin avec les autres œuvres sur papier connues de l’artiste.

Conclusion (B-2-A) de l’étape #2 : il s’agirait d’une œuvre de Sir Edwin Landseer

Authentifié par les spécialistes, avec une bonne concordance dans l’historique des transactions, ce portrait serait attribué officiellement à Landseer et intégrée dans le catalogue raisonné de ses œuvres.

Suite à donner à la conclusion (B-2-A) : chercher des mentions possibles de cette œuvre dans les documents d’époque liés à Landseer afin de déterminer où et quand aurait été fait ce portrait et qui en aurait été le sujet. Cette piste pourrait mener aux Brontë, ou non.

-Conclusion (B-2-B) de l’étape #2 : l’auteur(e) de l’œuvre serait inconnu(e)

Il s’agirait alors d’un dessin dont l’auteur(e) ne serait connu(e) que par les initiales «EL».

Suite à donner à la conclusion (B-2-B) : Ces initiales «EL» ayant pu être ajouté après la réalisation du dessin, l’attribution à un artiste de l’époque victorienne (ils sont légions) portant ces initiales reste assez laborieuse. Cependant, si les conclusions de l’étape #3 de l’enquête confirment l’affiliation avec les Brontë, la recherche de l’auteur(e) de ce dessin pourrait conduire à des révélations nouvelles intéressantes au sujet des relations artistiques des Brontë.

ÉTAPE #3 : IDENTIFIER LE SUJET DE L’ŒUVRE

(B-3) Pour permettre d’affirmer que ce portrait de trois jeunes filles représente les sœurs Brontë, des logiciels de reconnaissances des visages et des spécialistes en physionomie (ou portrait-robots) pourraient être mis à contribution afin de permettre d’établir certaines corrélations entre les traits de ces jeunes femmes et ceux des portraits des trois sœurs réalisés par Branwell et Charlotte Brontë.

-Conclusion (B-3-A) de l’étape #3 : les personnages du portrait ne peuvent êtres identifiés

L’analyse par les spécialistes de reconnaissance des visages établirait qu’il n’existe aucune ressemblance concluante entre les traits des personnages de ce dessin et ceux des portraits déjà authentifiés des Brontë réalisés par Branwell et Charlotte.

Suite à donner à la conclusion (B-3-A) : aucune, en ce qui a trait aux intérêts des Brontë.

-Conclusion (B-3-B) de l’étape #3 : il s’agirait d’un portrait des sœurs Brontë

L’analyse par les spécialistes de reconnaissance des visages établirait que les traits des personnes représentées sur ce portrait correspondent, selon un pourcentage élevé, aux traits des portraits connus des sœurs Brontë.

Suites à donner à la conclusion (B-3-B) :

-(B-3-B-1) Déterminer la date du portrait. Les coiffures, les bijoux et les robes portées par les personnages peuvent donner des indices importants pour la datation. Comme le «1838» inscrit sur le dessin peut avoir été ajouter ultérieurement, on ne peut uniquement se fier à cette inscription pour dater l’œuvre. Il faut prendre en considération qu’il existe d’importantes différences entre les touches des portraits (très précises, rappelant la technique des miniaturistes) et celles des robes (plus gestuelles et proches de l’esquisse). Les robes du portrait ont peut-être été finalisées quelque temps après les visages, et peut-être même par un autre artiste, assistant du portraitiste.

-(B-3-B-2) Déterminer l’auteur(e) du portrait. Charlotte et Branwell, lorsqu’ils ont envisagés une possible carrière de miniaturiste (pour Charlotte) et de portraitiste (pour Branwell), ont certainement eu des contacts avec des artistes accomplis. Peut-être que l’un d’entre eux a voulu faire le portrait des trois sœurs ? Une recherche approfondie dans les documents d’époque liés aux Brontë pourrait sans doute permettre de retracer l’auteur(e) de ce dessin.

-(B-3-B-3) Trouver des preuves connexes. Le fait qu’aucun écrit des Brontë ne mentionne ce portrait pose plusieurs questions et engendre différentes hypothèses à investiguer : Pourquoi les Brontë n’ont jamais mentionné l’existence de ce portrait (à fortiori s’il s’agissait d’un Landseer) ? La réalisation de ce portrait est-elle relié à un événement ou une situation qu’elle préférait oublier, ou cacher ? Pour un(e) auteur(e) de fiction, ces questions pourraient inspirer un nouveau et palpitant roman biographique au sujet des Brontë…

Mon prochain article à paraître sur le sujet : «Les Brontë par E. Landseer : les arguments de J. von Gorin Grozny»

Les Brontë par Edwin Landseer : un portrait controversé

Portrait présumé d’Emily, Charlotte et Anne Brontë, attribué à Edwin Landseer, c.1838.

En 2009, la découverte d’un portrait prétendu des Brontë, réalisé par Sir Edwin Landseer, a provoqué beaucoup de scepticisme auprès des spécialistes des célèbres auteures du Yorkshire.  En effet, les arguments «pour» provenaient principalement du propriétaire de l’œuvre…

Pour ma part, lorsque j’ai fait l’analyse des visages de ce portrait et que je les ai comparés avec les représentations confirmées des Brontë (voir la section «Portraits» de ce blogue), je dois avouer que plusieurs ressemblances importantes dans les caractéristiques faciales m’ont frappée. Évidemment, aucune preuve solide ne peut confirmer qu’il s’agit là d’un véritable portrait d’Emily Jane, de Charlotte et d’Anne Brontë, mais j’ai été suffisamment séduite par ces ressemblances pour sélectionner ces visages afin de créer l’en-tête de mon blogue.

Comme je travaille dans le milieu des arts visuels et que je côtoie constamment des artistes, j’ai servi de modèle à quelques reprises pour des dessins et des peintures. Je possède à la maison plusieurs des portraits qui ont été faits de moi au fil des années. Même si certains ont été réalisés lors d’une même séance de pose et qu’ils sont tous ressemblants, les différences entre chaque représentation sont notables. Si, après ma mort, je devenais un jour célèbre et qu’il n’existait aucune photographie de moi à laquelle se référer, j’imagine les débats enflammés pour déterminer, à partir de ces portraits, à quoi je ressemblais vraiment.

En ce qui concerne le portrait présumé des sœurs Brontë réalisé par Landseer, rappelons les faits. Le portrait aurait été acquis dans un encan, il y a quelques années, par le collectionneur d’œuvres d’art James Gorin von Grozni, du Devon. Lorsque l’acquéreur a repéré le petit monogramme «EL» et la date «1838» dans le creux du bras du personnage central (un endroit assez inusité pour signer et dater un dessin, me semble-t-il), il attribua le portrait à Sir Edwin Landseer.

En 1838, à l’âge de 36 ans, Landseer était déjà un peintre et un sculpteur célèbre en Angleterre. Membre de la Royal Academy depuis l’âge de 24 ans, il comptait parmi ses clients des membres de l’aristocratie anglaise et même la reine Victoria. Reconnu comme le meilleur artiste animalier de sa génération (les lions de Trafalgar Square à Londres, c’est lui), un grand nombre de reproductions de ses œuvres habillaient les murs des maisons des classes moins fortunées de la société victorienne.

Pour leur part, en 1838, les sœurs Brontë étaient totalement inconnues. Aucun de leur roman n’avait encore été publié. Alors pourquoi un peintre aussi célèbre que Landseer aurait-il fait le portrait des Brontë ? Le professeur Francis O’Gorman de l’Université de Leeds, un expert en littérature victorienne, ne croit pas une seconde que le dessin représente les sœurs Brontë. «Les Brontë étaient inconnues en dehors de leur cercle familial en 1838. Il n’y avait rien dans le domaine public qui aurait incité l’un des peintres les plus célèbres du début de la période victorienne à s’arrêter à Haworth et peindre les trois sœurs ».

James Gorin von Grozni affirme au contraire que Landseer aurait bel et bien séjourné à Haworth, à l’occasion d’une visite à Bolton Hall dans le Yorkshire où résidait son ami John Nussey. Ce dernier était le frère d’Ellen Nussey, l’amie de toujours de Charlotte Brontë ; James Gorin von Grozni croit donc que le célèbre peintre et les trois sœurs auraient fait connaissance par l’entremise de cette famille.

Le portrait aurait été réalisé après mars 1838, date du retour d’Emily de l’école de Law Hill où elle avait enseigné quelque mois. Étant donné que les sœurs n’étaient pas encore célèbres à cette époque, pourquoi leur frère Branwell, dont les innombrables talents ont toujours été la fierté de la famille, n’avait pas été inclus dans le portrait ? Cette année-là, Branwell résidait à Bradford et poursuivait ses efforts afin de gagner sa vie à titre de portraitiste. Cette absence pourrait sans doute expliquer son exclusion du dessin de Landseer.

Je sais par ailleurs que la question des «fossettes de menton» — présentent dans le portrait de Landseer, mais absentes dans toutes les autres représentations des sœurs Brontë — sème le doute parmi les spécialistes. Je possède moi-même une fossette au menton, et je peux vous confirmer qu’elle s’avère la plupart de temps absente dans les portraits qui ont été faits de moi…

Les couleurs des robes portées par les trois jeunes femmes du portrait correspondent par ailleurs aux préférences connues des sœurs Brontë en matière d’habillement : en effet, il semble qu’Emily Jane aimait particulièrement les verts, les rouilles et les bruns ; Anne préférait les crèmes et les bleus, tandis que Charlotte avait une propension pour le lilas et le violet.

Autre détail intéressant : la jeune femme de gauche, qui représenterait Emily Brontë, tient une plume et un cahier, des objets caractéristiques pour les Brontë qui écrivaient et dessinaient de manière compulsive depuis leur plus jeune âge.

Le véritable problème selon moi, dans l’authenticité de ce dessin attribué à Landseer, est que  Charlotte a toujours affirmé qu’elle ne possédait aucun portrait de ses sœurs. Je peux comprendre qu’elle ne considérait pas ses propres dessins et ceux de son frère Branwell comme de véritables portraits, mais si un artiste aussi célèbre que Landseer avait réalisé un dessin d’elle avec Emily et Anne, n’aurait-il pas fait partie des trésors de la famille ? Ou encore, si l’artiste avait gardé le portrait pour lui-même, Charlotte n’aurait-elle pas remué ciel et terre pour le récupérer après la mort de ses chères sœurs ? Et parmi les 500 lettres qu’elle écrivit à Ellen Nussey, n’y aurait-il pas quelque part la mention du portrait ou de la séance de pose — certainement mémorable —  avec le célèbre artiste ?

James Gorin von Grozni pense que la clé de l’authenticité de l’œuvre pourrait résider dans un croquis d’un genou au dos du portrait. Le croquis montre apparemment une jambe avec une cicatrice de trois pouces, juste au-dessous du genou. Le collectionneur affirme qu’une peinture de Charlotte Brontë, représentant une bergère (possiblement un autoportrait selon lui), présenterait une cicatrice similaire sur sa jambe. Le collectionneur va même jusqu’à affirmer que ce croquis serait relié à un «histoire» secrète entre Charlotte et Landseer. Il s’agit là d’une extrapolation assez extravagante et bien difficile à prouver. Personnellement, je n’adhère pas à cette «théorie du genou», mais pour le reste, je garde l’esprit ouvert…

Pour en savoir plus :

http://news.bbc.co.uk/2/hi/uk_news/england/bradford/8196844.stm

http://bronteblog.blogspot.com/2009/08/new-bronte-portrait.html

http://echostains.wordpress.com/2009/09/04/did-the-real-charlotte-bronte-just-stand-up/

http://en.wikipedia.org/wiki/Edwin_Henry_Landseer