Les repentirs du peintre

Anne, Emily et Charlotte, peintes par Branwell, 1834.
Anne, Emily et Charlotte, peintes par Branwell, 1834.

À l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Charlotte Brontë en 2016, la National Portrait Gallery de Londres a procédé à différentes analyses sur le portrait des trois sœurs Brontë, dit «à la colonne», réalisé par leur frère Branwell en 1834. Malgré le fait que ce soit une œuvre de jeunesse sans grande qualité picturale, il s’agit encore de l’image officielle représentant les trois écrivaines du XIXe siècle.

En 2011, j’ai déjà évoqué l’histoire de cette œuvre dans l’article «L’étrange histoire d’un tableau», mais cette fois-ci, je souhaite explorer la version de la toile avant les modifications du peintre (qu’on appelle communément «repentirs») soit : l’ajout de la colonne au centre et l’ajout de la table au premier plan.

Je ne connais pas les conclusions auxquelles ont abouti les spécialistes de la National Portrait Gallery avec leurs puissants outils d’analyse ; pour ma part je n’avais accès qu’à un examen visuel de la reproduction du tableau, format affiche (achetée à la boutique du Musée Brontë en 2010), ce qui limite considérablement la validité de mes conclusions. Heureusement, ces repentirs du peintre ont été réalisés avec une maîtrise technique défaillante, ce qui, avec les années, a fini par révéler peu à peu ce qui se cachait en-dessous, de plus en plus visible à l’œil nu pour les visiteurs de la National Portrait Gallery.

02 Situation du repentir dans le tableau

Le premier repentir qui m’a toujours frappée comme une énorme incongruité dans le tableau est la table avec les livres, en avant plan. D’une part, Anne (à gauche) semble tenir la table bien inconfortablement entre ses hanches et son bras ; Charlotte, à gauche, plonge étrangement la main sous un livre dont l’inclinaison est en sens inverse de sa main, plutôt que de poser sa main dessus ; le prolongement du contour de la jupe d’Emily, au milieu du tableau, est également visible derrière la table. Si ce dernier défaut est occasionné par la transparence graduelle du repentir, les deux autres constituent des erreurs de perspective flagrantes.

Ces ajouts semblent avoir été fait avec beaucoup de nonchalance et de maladresse. Même si certains croient que ces repentirs sont du fait de Charlotte et non de Branwell (pendant l’année 1834, Charlotte et Branwell prennent tous les deux des leçons de peinture auprès de l’artiste de Leeds William Robinson, Charlotte avait donc les compétences pour faire ces ajouts) je crois plutôt qu’ils sont de l’auteur du tableau, qui expérimentait avec l’équilibre de sa composition, en perdant visiblement de plus en plus d’intérêt pour son sujet à mesure que l’œuvre progressait. Je crois également que le rendu des mains des trois sœurs, avant qu’elles soient cachées par cette table, posait problème pour le jeune artiste, qui a finalement préféré les camoufler.

Finalement, en suivant les lignes des bras de même que les contours émergeants sous le repentir, nous voyons apparaître plutôt une composition ou les trois sœurs joignent leurs mains :

04 Portrait à la colonne première version mains jointes

 

En ce qui concerne le repentir de la colonne au centre de la composition, il recouvre de toute évidence le portrait de Branwell Brontë. En décembre 2015, The Telegraph publiait un article révélant que les experts de la National Portrait Gallery étaient convaincus que la colonne avait été ajoutée tout de suite après que Branwell ait esquissé son portrait sur le tableau, sans même avoir pris le temps de commencer à peindre ses traits. Il s’agit donc d’une décision artistique au début de la réalisation de l’œuvre, plutôt que d’un geste d’effacement volontaire a posteriori.

Quoiqu’il en soit, l’objectif de la National Portrait Gallery en 2016 est de reconstituer le portrait de Branwell à partir de ces lignes dessinées sous la colonne peinte. On peut d’ailleurs déjà voir clairement l’œil gauche du modèle, sa bouche (assez semblable à celle de son père Patrick Brontë) et l’arrête de son long nez apparaître sous la couche de peinture délavée.

05 Diptyque BranwellÀ défaut de connaître à ce jour la reconstitution du portrait de Branwell par la National Portrait Gallery, je m’attarderai à une hypothèse du collectionneur d’art James Gorin von Grozny, qui prétend qu’un dessin de William Henry Hunt (Tate Gallery) pourrait être une représentation de Branwell Brontë. J’intègre donc ce portrait de Branwell à la version du tableau final «pré-repentirs». N’est-ce pas un tableau plus émouvant ainsi ?

06 Portrait à la colonne branwell mains jointes

À voir, une autre analyse fort intéressante concernant ce tableau par Emily Ross, dans son blogue The Brontë Link.

2016

Noël avec les Brontë – Lettre à Southey

© Mark Davis
© Mark Davis

Pendant la période des Fêtes en 1836, les enfants Brontë se retrouvent réunis au presbytère d’Haworth avec leur père et leur tante, après avoir vécu chacun de leur côté quelques expériences décevantes. D’une part, Branwell revint bredouille de son voyage à Londres, où il devait vraisemblablement entrer à la Royal Academy afin de devenir peintre. D’autre part, Emily ne supporta guère d’être éloignée de la maison plus de trois mois pendant ses études au pensionnat Roe Head, duquel elle revint très malade. Enfin, Charlotte raconta dans ses lettres à son amie Ellen Nussey combien sa première expérience d’institutrice à Roe Head fut pour elle particulièrement éprouvante.

Les carrières de peintre ou de gouvernante ne semblant plus être des options à leur portée, les Brontë reconsidérèrent leur première ambition : la littérature. Depuis les sagas et les petits journaux de leur enfance, les Brontë n’avaient en effet jamais cessé d’écrire.

Branwell fut le premier à solliciter un avis extérieur afin de déterminer si sa plume pourrait lui permettre d’en vivre. Il écrivit au Blackwood’s Magazine et au poète William Wordsworth, desquels il ne reçut aucune réponse. Le 29 décembre, Charlotte écrivit à son tour, cette fois au poète Robert Southey, lui soumettant quelques-uns de ses poèmes (cette lettre ne sera malheureusement pas conservée par Southey). Les vacances des Fêtes s’achevèrent sans que Charlotte reçu une réponse du célèbre poète. Elle retourna donc enseigner à Roe Head.

Ce n’est que trois mois plus tard, au début du mois de mars 1837, que la lettre de Southey arriva enfin. Bien qu’il concéda que Charlotte possédait un réel talent pour l’écriture, le poète la découragea de poursuivre dans cette voie de façon professionnelle, en soutenant que «la littérature ne peut et ne doit pas être l’objet essentiel de la vie d’une femme.» Bouleversée, Charlotte lui répondit le 16 mars :

«…À la première lecture de votre lettre, je n’ai éprouvé que honte et regret d’avoir ainsi osé vous importuner par mes effusions excessives. Une pénible rougeur a envahi mon visage en pensant aux rames de papier que j’avais couvertes avec ce qui, autrefois, faisait mes délices, mais n’est plus, aujourd’hui, que source d’humiliation. Cependant, après avoir réfléchi quelque peu, lu et relu votre lettre, tout s’est éclairé. Vous ne m’interdisez pas d’écrire, ni ne me dites que ce que j’écris est totalement dépourvu de valeur. Vous me mettez seulement en garde contre la folie de négliger mes devoirs pour rechercher les plaisirs de l’imagination ; d’écrire par amour de la gloire… Je sais que ma première lettre était dépourvue de sens du commencement à la fin ; mais je ne suis pas tout à fait la personne oisive et rêveuse qu’elle semble évoquer…Une fois de plus, veuillez me permettre de vous remercier en vous exprimant ma sincère gratitude. Je pense que je n’aurai plus jamais l’ambition de voir mon nom imprimé. S’il m’arrivait d’éprouver encore ce désir je lirais la lettre de Southey, et il s’évanouirait. »

Heureusement pour nous, Charlotte n’a finalement pas suivi le conseil de Southey, ni cédé à sa résolution de ne jamais voir son nom imprimé, sans quoi nous n’aurions jamais eu le bonheur de lire les poèmes de sa sœur Emily (publiés à l’initiative de Charlotte pour la première fois en 1845, soit 10 ans après la lettre de Southey) ou ses merveilleux romans Jane Eyre (1847) et Villette (1853).

Le masque

Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d'après Sir Joshua Reynolds (1790)
Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d’après Sir Joshua Reynolds (1790)

Le révérend Patrick Brontë écrivit un jour à la biographe de Charlotte Brontë, Elizabeth Gaskell, afin de lui raconter un épisode énigmatique survenu pendant l’enfance de ses célèbres filles, vers 1824. Il y révèle ses surprenantes méthodes d’enseignement, de même que la grande liberté intellectuelle qu’il laissait à sa progéniture. «Quand mes enfants étaient très jeunes —aussi loin que je me souvienne, l’aînée devait avoir une dizaine d’années, et la plus jeune environ quatre ans, persuadé qu’ils en savaient plus que je ne l’avais déjà découvert, voulant les faire parler avec moins de timidité, je pensai que s’ils étaient derrière une sorte de protection, je pourrais atteindre mon but. Ayant justement un masque à la maison, je leur dis de tous se lever et de parler franchement sous le couvert du masque.

Je commençai avec la plus jeune (Anne), et lui demandai ce qu’une enfant comme elle désirait le plus ; elle répondit « L’âge et l’expérience ». Je demandai à la suivante (Emily), ce que j’avais de mieux à faire avec son frère Branwell, qui était parfois désobéissant ; elle répondit « Raisonnez-le, et quand il refuse d’entendre raison, fouettez-le. » Je demandai à Branwell la meilleure façon de connaître la différence entre l’esprit des hommes et celui des femmes ; il répondit « En considérant les différences de leurs corps. » Ensuite, je demandai à Charlotte quel était le meilleur livre au monde ; elle répondit « La Bible » et quel était le suivant ; elle répondit « La Livre de la Nature. » Je demandai ensuite à [Elizabeth] quelle était la meilleure éducation pour une femme ; elle répondit « Celle qui la fera tenir sa maison correctement. » Enfin, je demandai à la plus âgée [Maria] quelle était la meilleure façon d’occuper son temps ; elle répondit « En se préparant à l’Éternité Bienheureuse. » Je ne pensais pas les citer précisément, mais c’est à peu de choses près ce que j’ai fait, car leurs mots ont marqué profondément et durablement ma mémoire.»

Lorsque Patrick Brontë encouragea ses enfants à s’exprimer en utilisant un masque, Maria et Elizabeth avait fait un bref séjour à l’école Crofton Hall à Wakefield, de laquelle elles étaient revenues malades de la grippe. L’aînée de la famille, la précoce et brillante Maria, prenait soin de ses frères et sœurs et leur faisait régulièrement la lecture, incluant celle des journaux locaux et des livres de la bibliothèque du révérend, qu’il laissait librement à leur disposition.

Nous n’avons pas de détail sur la manière exacte dont l’interrogatoire s’est déroulé, ni sur le masque lui-même. Les érudits cherchent encore aujourd’hui à tirer de ce curieux témoignage une signification qui pourrait nous révéler quelques secrets au sujet de l’enfance des sœurs Brontë. Si les questions et les réponses nous semblent étranges aujourd’hui, elles ne l’étaient pas dans le contexte du XIXe siècle protestant en Angleterre. Anne fut interrogée à propos d’elle-même ; Branwell, le garçon de la famille, à propos de la différence entre les sexes ; Charlotte à propos des livres ; Elizabeth à propos de l’éducation des femmes et Maria sur la meilleure façon d’employer son temps. Bien que sans doute un peu trop sages et graves pour leurs âges respectifs, les enfants répondirent avec  la rectitude morale attendue, sans grande originalité.

Emily fut plutôt interrogée à propos de son frère et sur la manière de le discipliner. La future auteure des Hauts de Hurlevent subissait-elle la tyrannie de son grand frère turbulent pour justifier une telle question ? Nous pouvons nous aventurer à le présumer. Dans le célèbre roman, la manière dont le personnage Hindley  Earnshaw réduit Heathcliff au rang de serviteur pourrait faire écho à une réminiscence de la condescendance masculine de Branwell envers ses sœurs — et de l’ensemble de la gent masculine à l’époque victorienne. Si Heathcliff fomente une terrible vengeance envers celui qui l’a ainsi humilié, le génie littéraire des trois sœurs Brontë pourrait par ailleurs être la plus extraordinaire des revanches envers la misogynie de leur époque.

Les sœurs Brontë ont en effet lancé leurs ovnis littéraires dans l’horizon intellectuel guindé du siècle victorien en utilisant un autre masque, celui de pseudonymes masculins : Acton, Ellis et Currer Bell. Conscientes des préjugés défavorables de leur époque envers les femmes, le recours à cette précaution ne constituait pas une extravagance pour celles qui souhaitaient vivre de leur plume. Suite au succès, aux controverses et aux manœuvres malhonnêtes de certains éditeurs  concernant les publications de Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey, Charlotte et Anne décidèrent finalement de révéler leurs identités, alors qu’Emily refusa catégoriquement (et jusqu’à sa mort) d’abandonner le précieux masque du pseudonyme.

L’étrange histoire d’un tableau

Portrait authentique des soeurs Brontë, dit «à la colonne» peint par leur frère Branwell (c. 1834).

Parmi les objets témoignant de la vie de Charlotte, Emily et Anne Brontë, le portrait dit «à la colonne» réalisé par leur frère Branwell en 1834 tient une place tout à fait particulière. Non seulement ce portrait demeure encore aujourd’hui la représentation officielle des trois écrivaines, il offre également une étonnante synthèse biographique des Brontë.

Tout d’abord, du côté gauche du tableau, étroitement serrées l’une contre l’autre, on voit Emily (16 ans) et Anne (14 ans) qui, dans la vie, partageaient effectivement une  étroite complicité et créèrent ensemble le royaume imaginaire de Gondal. À droite, un peu à l’écart dans la partie plus éclairée du portrait, Charlotte (18 ans) survécut dans les faits à son frère et à ses sœurs et fut la seule à connaître la gloire littéraire de même que le mariage. Au centre, entre Emily et Charlotte, dominant la composition triangulaire du tableau, on perçoit la silhouette fantomatique de Branwell (17 ans). Il avait lui-même effacé son portrait derrière une colonne ; avec le temps, elle est devenue presque transparente, révélant à nouveau son image. Cet effacement de l’artiste par lui-même n’est pas sans rappeler le futur comportement auto-desctructeur de Branwell. En sombrant dans l’alcool et l’opium, il finira par oblitérer toutes les promesses de ses merveilleux talents sur lesquels reposaient les espoirs de la famille. Son positionnement entre Emily et Charlotte s’avère également significatif : pendant leur enfance et leur adolescence, Charlotte et Branwell furent particulièrement proches et créèrent ensemble le royaume imaginaire d’Angria. À l’époque où Branwell commença à dilapider sa santé dans l’alcool et la drogue, ce fut Emily qui, seule, eut la force et la compassion de prendre soin de l’ivrogne dépressif et raté qu’il était devenu. Enfin, sur la table, au bas de la composition du tableau, on voit les livres qui préfigurent la brillante postérité littéraire des trois sœurs.

Ce tableau, conservé à la National Portrait Gallery de Londres, ne possède guère les qualités esthétiques justifiant le puissant pouvoir évocateur qu’il exhale pour les amateurs des sœurs Brontë. En effet, à l’époque où il a peint ce portrait, Branwell était loin de maîtriser la technique qui lui permettrait de momentanément gagner sa vie comme portraitiste à Bradford quatre ans plus tard. En fait, pendant l’année 1834, Charlotte et Branwell prennent tous les deux des leçons de peinture auprès de l’artiste de Leeds William Robinson. À cette époque, Charlotte avait déjà réalisé à l’aquarelle plusieurs portraits de sa sœur Anne, plusieurs copies de gravures en couleurs et des paysages. Pour sa part, Branwell se concentrait sur le portrait, avec des difficultés évidentes.

En 1853, lorsqu’Elizabeth Gaskell (biographe de Charlotte) décrivit sa première visite à Haworth, elle raconta que son amie lui montra ce tableau, qu’elle trouva très ressemblant en ce qui concerne Charlotte (Emily et Anne étaient décédées à cette époque) même si le rendu demeurait assez primitif. On perdit ensuite la trace du portrait jusqu’en 1914, lorsqu’il fut retrouvé, plié en quatre au-dessus d’une armoire, dans une maison de ferme en Irlande. Il avait vraisemblablement été emporté là par l’époux de Charlotte, Arthur Bell Nicholls, après le décès de l’auteure de Jane Eyre et son retour dans son pays natal. Curieusement — et exception faite de l’épisode avec Elizabeth Gaskell — ni Charlotte ni Arthur ne firent jamais mention de ce portrait. Charlotte écrivit même à son éditeur Smith, Elder & Co le 29 septembre 1850 qu’elle ne possédait AUCUN portrait de ses sœurs, alors que le tableau était toujours au presbytère. À la fois conservé, mais tout autant victime d’une mystérieuse censure, le portrait montre encore aujourd’hui ses traces de pliures, alors que les spécialistes pourraient le restaurer minutieusement, comme n’importe quel autre portrait exposé à la National Gallery. Il s’agit là d’un choix historique plutôt qu’esthétique, puisque ces traces témoignent, elles aussi, de la poignante et étonnante destinée des sœurs Brontë.

Phénomène, Londres, octobre 2006

Je suis d’un naturel rationnel et cartésien, même si je garde toujours l’esprit ouvert. Voilà pourquoi l’aventure étrange que j’ai vécu il y a quelques années avec le portrait des sœurs Brontë me laisse encore perplexe aujourd’hui.

En 2006, à la fin du mois de septembre, j’ai séjourné au Royaume-Uni dans le cadre d’une mission de prospection culturelle gouvernementale. Il s’agissait de mon tout premier voyage outre-Atlantique et, bien que ce n’était pas un voyage d’agrément, j’étais enthousiasmée à l’idée de visiter ce coin du monde qui m’avait toujours fascinée. Pendant deux semaines, je visitai Londres, Liverpool, Édimbourg, Glasgow et Belfast avec un programme chargé de rendez-vous, de visites d’expositions et de réunions d’affaire.

Avant mon départ, j’avais pris soin de régler mon horaire de travail comme du papier à musique et de bien confirmer chaque rendez-vous. Grâce à cette préparation minutieuse, tout se déroula à merveille et je réussis à aménager quelques heures libres pour me permettre de jouer un peu au touriste. Juste avant une réunion à la Délégation du Québec près de Trafalgar Square, je  me suis accordé un petit deux heures de visite à la National Gallery. Longtemps avant mon départ, mes recherches sur Internet m’avaient permis d’identifier quelques tableaux à voir et l’endroit précis où ils se trouvaient dans le musée.

Évidemment, mon premier arrêt fut pour le célèbre portrait dit «à la colonne» des trois sœurs Brontë, exposé à côté du portrait d’Emily Brontë, le seul fragment existant du portrait de groupe des Brontë dit «au fusil» (voir la section «Portraits» de ce blogue). À mon arrivée, la salle était vide. Un banc faisait face à la célèbre toile représentant les trois sœurs et je m’y suis assise pour longuement la contempler, en me levant régulièrement pour examiner certains détails de plus près.

Le portrait des soeurs Brontë par Branwell à la National Portrait Gallery de Londres. À droite, le portrait d’Emily, également par Branwell. Crédit photo : http://scribblemaniac.com

À un certain moment, alors que j’étais debout devant le tableau en train d’en analyser l’exécution, un petit groupe de femmes s’est approché et s’est arrêté juste derrière moi, à ma gauche, en chuchotant de manière fébrile. Au bout d’une ou deux minutes, je me suis soudain rendu compte que ma position, directement devant le tableau, obstruait impoliment la vue à ces visiteuses ; aussi, je décidai de me déplacer sur le côté en me retournant vers elles et en souriant pour m’excuser… mais… il n’y avait absolument PERSONNE derrière moi, et les chuchotements cessèrent aussitôt. Mon regard parcouru la salle d’exposition ; j’avais  les poils dressés sur la nuque, j’étais la seule personne dans ce lieu où était exposé le portrait des Brontë. Que c’était-il passé ? D’autres visiteurs déambulaient dans les salles avoisinantes, je pouvais entendre l’écho étouffé de leurs pas et de leurs conversations. Rien à voir avec les chuchotements que j’avais entendus si près de mon oreille. Résolue à trouver une explication rationnelle à la situation (c’est-à-dire confirmant l’hypothèse rassurante d’un quelconque phénomène acoustique), je me dirigeai vers les autres salles, cherchant en vain un groupe de femmes en train de parler ou de chuchoter. Rien de tel en vue. S’agissait-il alors d’une hallucination auditive ? Dans ce cas, c’était la première que j’avais jamais eue de toute mon existence et elle avait été particulièrement réaliste.

Après plusieurs jours de travail intense à Londres et à Liverpool, et quelques heures de train et d’autobus en direction nord, je me retrouvai à Haworth, village natal des Brontë, au cœur des montagnes Penines du Yorkshire. J’avais planifié y prendre une petite pause de deux jours avant de me diriger vers l’Écosse et de replonger dans le carrousel des rendez-vous et des réunions de travail. L’auberge où je résidai était chaleureuse, sans prétention mais confortable, située juste au bas de la rue principale menant tout droit au musée des Brontë. Le paysage magnifique, très tranquille et campagnard tout autour, me fit beaucoup de bien après le bruit et l’agitation incessante des rues de Londres et de Liverpool.

Tout de suite après avoir déposé mes bagages dans ma chambre, je me suis hâtée de sortir pour visiter ce vieux village qui n’a presque pas changé depuis l’époque des célèbres romancières anglaises. La montée de cette rue d’Haworth fut quelque peu émouvante pour moi. Je devais me pincer pour me convaincre que ce n’était pas un rêve, que j’étais bien là, dans ce lieu sur lequel j’avais tellement lu depuis mon adolescence.

Nous étions vendredi en après-midi et il n’y avait heureusement pas trop de touristes, ce qui s’avère assez rare à Haworth. J’entrai au musée Brontë et je commençai ma visite. En ayant étudié pendant des années plusieurs dizaines de photographies de chaque pièce du presbytère, soigneusement reconstituée comme à l’époque de la célébrité de Charlotte Brontë, je me sentais en terrain familier. Les quelques autres visiteurs sur place déambulaient dans la maison tout comme moi, avec respect et en prenant leur temps. Au deuxième étage, la chambre principale (qui fut celle de la mère des trois sœurs, puis celle de leur tante Branwell et enfin celle de Charlotte) est aujourd’hui convertie en salle d’exposition de type muséale, avec de nombreuses vitrines. On y présente des objets et des manuscrits ayant appartenu principalement à Charlotte.

Brusquement, alors que j’examinais des objets dans la vitrine du fond, les mêmes chuchotements fébriles de la National Gallery se manifestèrent de nouveau tout près de mon oreille. Cette fois, les poils dressés sur les bras et les cheveux dressés sur ma tête, je me suis retournée d’un coup. Les chuchotements cessèrent immédiatement, IL N’Y AVAIT PERSONNE DANS LA SALLE. Je n’étais vraiment pas à l’aise. Une certaine peur m’envahit. Qu’est-ce qui se passait enfin ? Mes yeux se posèrent alors sur des écouteurs accrochés au mur. Je plaçai beaucoup d’espoir sur ces petits appareils qui pourraient, cette fois-ci, expliquer rationnellement les chuchotements. Je posai les écouteurs sur mes oreilles : j’entendis une claire voix de femme, avec un accent difficile à décoder pour moi. Rien à voir avec les chuchotements de plusieurs femmes que j’avais entendus. Je reposai les écouteurs sur leur support, ébranlée. De toute évidence, j’étais en face d’un phénomène étrange. J’ai visité plusieurs expositions pendant mon voyage, et des dizaines d’autres en Amérique avant de venir ici, JAMAIS aucun chuchotement ne s’était manifesté auparavant près de mes oreilles, ni depuis ce voyage.

Comment interpréter cette expérience ? Je ne sais trop comment. J’imagine (à la fois avec anxiété et délectation) la possibilité que les esprits éthérés de Charlotte, Emily et Anne se soient amusés à chuchoter joyeusement dans mon dos pendant que j’examinais leur portrait et des objets leur ayant appartenu. Qui sait ? Dans ce cas, je leur serais infiniment reconnaissante de m’avoir fait l’honneur de leur visite 😉