Vente du portrait présumé des sœurs Brontë

En 2009, la découverte d’un portrait présumé des sœurs Brontë avait provoqué beaucoup de scepticisme auprès des spécialistes. Était-ce bien une œuvre authentique du 19e siècle ? Était-ce bien une œuvre de Sir Edwin Landseer ? Était-ce bien un portrait des sœurs Brontë ?

Après des années de recherche par son acquéreur, cette aquarelle est finalement mise aux enchères, avec des résultats étonnants : en juillet dernier, le portrait présumé des sœurs Brontë attribué à Sir Edwin Landseer a été vendu aux enchères par son acquéreur pour la somme de £50,000.

La vente a été réalisée par le commissaire-priseur Jonathan Humbert, qui fut précédemment à l’origine de la vente de deux portraits présumés d’Emily Brontë en 2012, ce qui ne plaide pas vraiment en faveur de cette transaction.

Le catalogue de l’encan décrivait l’objet comme suit :

«Chef-d’œuvre féministe – Une étude de portrait à l’aquarelle, délicieuse et charmante, de trois jeunes filles, sur du papier coton, vers 1838, avec des détails faciaux incomparables.

Au centre, une demoiselle en robe lilas avec des volants en dentelle et une broche de cols dorée. Son bras gauche est posé sur l’épaule d’une autre jeune femme, vêtue d’une robe couleur crème avec un col bleu-vert. On voit un bracelet à son bras droit. Elle est assise sur une chaise ou un canapé en cuir marron. À gauche, une autre jeune femme est assise, vêtue d’une robe verte avec un col de dentelle et une boucle rouge, un crayon à la main droite posée sur un livre.

Mesurant 38 cm x 33 cm. Voir la provenance ci-dessous.

Présumé être les trois sœurs Brontë : Charlotte, Emily et Anne. Portant de pâles initiales «EL» (Edwin Landseer) (1802-1873).

Retiré du papier support en fibre végétale vers 2012 par un conservateur professionnel. Le papier support présente à l’endos l’esquisse au crayon d’une jambe de femme avec une cicatrice au genou, de même qu’une esquisse au crayon d’une figure classique.

Un portrait des sœurs Brontë, sans contredit la famille littéraire la plus célèbre, jusqu’ici resté inconnu. Cette délicieuse étude à l’aquarelle fut acquise par erreur lorsque le propriétaire actuel a acheté une peinture d’une vente aux enchères qui n’a pas pu être retrouvée – cette peinture lui a donc été offerte en compensation. L’œuvre est d’une telle qualité qu’il a commencé à faire quelques recherches.

La composition et la pose du portrait sont classiques pour l’époque et les bijoux qui y sont représentés réfèrent à des spécimens conservés au Musée Brontë. L’artiste a également inclus deux autres éléments dans la composition qui permettent d’identifier les modèles : le canapé en crin de cheval avec une volute sculptée, toujours dans la collection du Musée Brontë et sur lequel Emily aurait rendu son dernier soupir ; la couleur inhabituelle des murs du presbytère, remarquée par Ellen Nussey, l’amie de Charlotte, qu’elle a décrit comme étant des murs non tapissés, mais teintés d’une jolie teinte gorge-de-pigeon.

De plus amples informations peuvent être trouvées dans les archives Heinz de la National Portrait Gallery au regard de NPG 1444.

En outre, nous avons établi un lien solide entre la famille Brontë et Edwin Landseer (plus tard Sir 1802-73), dont nous savons maintenant qu’il fréquentait le Yorkshire. Encore une fois, les évidences confirment l’assertion selon laquelle l’artiste préféré de la reine Victoria aurait réalisé ce portrait ultime et classique des Brontë, ce qui est d’ailleurs accepté par les autorités en la matière. On note la présence des initiales «EL» sous le lavis d’aquarelle dans la nuque d’Anne (rhs) et une pâle inscription au crayon «Land * eer» en bas du tableau.

Richard Ormond OBE, l’autorité en matière des œuvres de Sir Edwin Landseer, a conclu que cette œuvre était ‘sans aucun doute liée’ à un dessin au pastel attribué à Edwin Landseer et daté de 1836 et qui a été préalablement identifié comme les sœurs Brontë, et dont une image est conservée dans les archives de la National Portrait Gallery.»

Cette description vise bien entendu à faire monter les enchères, le commissaire-priseur se devant de servir au mieux les intérêts de son client. Il ne faut pas oublier que les commissaires-priseurs ne sont pas des historiens d’art ou des muséologues et qu’ils ne publient pas de travaux universitaires sur les lots qu’ils essaient de vendre. Le texte est par ailleurs habile et peut donner l’impression que ce portrait des sœurs Brontë a été formellement authentifié. Il ne faut pourtant pas oublier que les «preuves» mentionnées dans ce texte (les initiales EL, les bijoux, le fauteuil, la couleur des murs, etc.) relèvent toutes des recherches du vendeur de l’œuvre, James Gorin von Grozny, dont j’ai parlé dans un précédent article.

Ce texte ne donne par ailleurs aucun détail au sujet des soi-disant certitudes concernant les liens solides entre les Brontë et Sir Edwin Landseer (où ont-ils trouvé les preuves de ces liens solides ? Aucun écrit des Brontë n’appuie cette thèse…). D’autre part, on ne mentionne aucun expert des Brontë confirmant que ces liens sont avérés ou documentés. Seul James von Gorin Grozny affirme qu’Edwin Landseer aurait séjourné à Haworth, à l’occasion d’une visite à Bolton Abbey dans le Yorkshire où résidait son ami John Nussey. Ce dernier était le frère d’Ellen Nussey, l’amie de toujours de Charlotte Brontë ; James Gorin von Grozny croit donc que le célèbre peintre et les trois sœurs auraient fait connaissance par l’entremise de cette famille.

De son côté, l’expert d’Edwin Landseer n’affirme pas directement qu’il s’agit d’un portrait des Brontë, mais qu’il est «indéniablement lié» à une autre œuvre de Landseer, un dessin au pastel conservé à la National Portrait Gallery qui représenterait lui aussi les Brontë (???) (a pastel drawing attributed to Edwin Landseer and dated 1836 which has previously been identified as the Bronte sisters).

Enfin, affirmer que les autorités en la matière adhèrent à la thèse de l’authentification de ce portrait des Brontë par Edwin Landseer (what is already adopted by the establishment as the essential and classic Brontë portrait) demeure une généralisation à laquelle plusieurs experts n’aimeraient pas être associés, faute de preuves concrètes qui permettraient hors de tout doute de confirmer qu’il s’agit bien d’un portrait des Brontë.

Le flou artistique volontaire de ce texte du catalogue de l’encan sert évidemment l’objectif de la vente, mais n’apporte malheureusement rien de nouveau au sujet des connaissances relatives à ce portrait. J’ai toujours l’intuition qu’il s’agit bel et bien d’un portrait des Brontë, mais seul un témoignage clair de l’une des trois sœurs, ou de l’un de leur contemporain, pourrait en établir l’authenticité hors de tout doute. Trouverons-nous cette preuve un jour, ou devrons-nous nous contenter de faire des liens entre différents éléments disparates, comme l’a fait James Gorin von Grozny jusqu’ici ? Il semblerait que le nouvel acquéreur souhaite lui aussi mener son enquête pour appuyer l’authentification de ce portrait.

Il est vrai qu’entre 1830 et 1835, Edwin Landseer a sans aucun doute visité Bolton Abbey dans le Yorkshire. En effet, parmi ses centaines de croquis de paysages, l’un représente les ruines du prieuré de Bolton.  En 1834, le peintre réalise également le tableau Olden Time at Bolton Abbey. À cette même époque, plus précisément en 1833, les sœurs Brontë et leur nouvelle amie Ellen Nussey font une excursion à Bolton Abbey. La rencontre entre Landseer et les Brontë aurait-elle eu lieu à ce moment ?

En 1834, Charlotte prend des leçons de peinture auprès de l’artiste de Leeds William Robinson, avec son frère Branwell. Elle expose même deux de ses dessins (dont un paysage représentant Bolton Abbey, d’après une gravure d’Edward Finden, elle-même d’après un dessin de William Turner) à la Northern Society for Encouragement of Fine Arts à Leeds. Si la famille de sa nouvelle amie possédait des liens avec le célèbre peintre victorien, Charlotte n’aurait-elle pas souhaité recevoir l’avis du maître au sujet de tous les dessins qu’elle réalise avec application depuis 1829 pour faire carrière en tant qu’artiste, comme elle le fera en 1836 pour ses écrits auprès de Southey ?

Cette «éventuelle» rencontre fut-elle décrite, des années plus tard, dans le roman Jane Eyre de Charlotte, lorsque le héros, monsieur Rochester, examine le portfolio de Jane et commente ses étranges dessins ? Je relève au passage certaines ressemblances physiques et caractérielles entre Rochester et Landseer, selon les témoignages d’époque qui décrivent le célèbre peintre. D’autre part, la description du chien de Rochester, Pilot, correspond en tous points à la race «Terre-Neuve-Landseer», nommée ainsi en raison des tableaux du peintre.

Malgré ces nombreuses «coïncidences», dans toute cette histoire je ne peux m’empêcher de penser à Jessica Landseer (1810–1880), la sœur d’Edwin Landseer, qui était artiste elle aussi. Si les Landseer et les Nussey entretenaient des relations, il est fort probable que les «filles» des deux familles se connaissaient, a fortiori Jessica Landseer et Ellen Nussey, puisqu’il n’y avait qu’une dizaine d’années de différence entre elles.

D’autre part, il est à peu près certain que Jessica visita elle aussi le très pittoresque site de Bolton Abbey, alors qu’elle était avant tout paysagiste et miniaturiste (son frère se spécialisait dans les tableaux animaliers). Et s’il y avait eu une rencontre entre Jessica et les sœurs Brontë via Ellen, à Bolton Abbey ? Après tout, Charlotte souhaitait spécifiquement devenir miniaturiste pour gagner sa vie, un genre que pratiquait Jessica avec succès. Elle pouvait souhaiter demander l’avis de Jessica au sujet de son talent, la paysagiste-miniaturiste étant sans doute plus facilement «accessible» que son illustre frère.

Que les routes de Jessica, Ellen, Charlotte, Emily et Anne se soient croisées un jour me semble donc plus plausible qu’une rencontre entre Edwin Landseer, illustre peintre victorien (accablé d’une profonde dépression nerveuse vers la fin des années 1830, au moment où fut réalisé le portrait), avec les sœurs Brontë, encore totalement inconnues à cette époque. Et si ce portrait des Brontë était plutôt de la main de Jessica et que les pâles initiales EL étaient en fait JL ? Les visages du portrait, réalisés par petites touches, évoquent d’ailleurs la technique des miniaturistes que Jessica maîtrisait (le texte du catalogue de l’encan parle d’ailleurs de «détails faciaux incomparables» (with superlative facial detail)…

Enfin, la vie de Jessica, qui a soigné jusqu’à sa mort son célèbre frère dépressif et alcoolique, offrait de nombreux motifs d’inspiration pour l’héroïne du second roman d’Anne Brontë La locataire de Wildfell Hall, Helen Graham, qui gagnait sa vie en tant que peintresse…

Mais tout ceci n’est que conjecture car, comme dans le cas d’Edwin Landseer, il n’existe aucun témoignage des Brontë ou de leurs relations concernant une rencontre avec Jessica et les trois écrivaines. Je crains par ailleurs que cette piste Jessica Landseer/Brontë ne soit jamais explorée par le nouvel acquéreur du tableau, puisqu’il demeure infiniment plus rentable pour lui d’attribuer ce portrait à Edwin plutôt qu’à une femme artiste victorienne, fut-elle une Landseer. Cependant, cette rencontre entre Jessica et les Brontë ferait une histoire absolument fascinante… Avis aux écrivains !

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