Relecture de «Villette», le chef-d’œuvre méconnu de Charlotte Brontë (6)

Après l’incursion de Ginevra Fanshawe, Lucie Snowe peaufine par ses minutieuses observations sa compréhension du comportement complexe de son employeuse, madame Beck. Admirative devant sa force inébranlable, elle dénonce par ailleurs l’évident manque de cœur derrière sa façade doucereuse : «Indulgente envers tout le monde, elle ne témoignait de tendresse particulière à personne.» p 511

Ce trait de caractère d’acier est entre autres mis en relief dans la relation qu’entretien Madame avec ses propres enfants. L’une d’elle, charmante mais intrépide, se casse un jour le bras en tombant dans un escalier. Sans perdre son sang-froid et son calme légendaire, madame Beck envoya tout simplement quérir le vieux médecin de la famille. Celui-ci étant malheureusement engagé ailleurs, ce fut un collègue, le jeune docteur John, qui vint au pensionnat.

L’arrivée imprévue de ce beau et charmant docteur causa tout un émoi dans l’établissement, à tel point qu’il fût sollicité à maintes reprises pour des maux plus ou moins factices. Même l’inébranlable madame Beck fut sensible à ses charmes, bien que seul la très perspicace Lucy Snowe fût à même d’observer chez cette femme passée maître dans l’art de la dissimulation certains changements dans son comportement, propres à trahir une faiblesse toute féminine, bien que momentanée.

L'Allée défendue, pensionnat Héger
L’Allée défendue, pensionnat Héger

Dans le chapitre suivant, l’auteure Charlotte Brontë entraîne son héroïne dans une profonde introspection, nous livrant du même souffle une saisissante confession au sujet d’elle-même. En nous présentant le vieux jardin derrière le pensionnat, elle s’attarde plus particulièrement à un sentier ombragé et négligé, dont l’accès est strictement interdit aux élèves et qu’on nomme «l’allée défendue». Lucy Snowe aime se promener et se recueillir dans cette allée tranquille, surtout le soir. Le spectacle d’un croissant de lune au-dessus du jardin la ramène soudain à ses souvenirs d’enfance. À travers les mots de son personnage, Charlotte Brontë nous laisse alors entrevoir une part des plus intime de son être, dominée par le pouvoir salvateur de l’imagination et de son monde intérieur, exacerbée par ailleurs d’une manière tout à fait propre au Romantisme par les phénomènes atmosphériques :

«Ah ! Mon enfance ! Des sentiments… je n’en manquais pas et toute passive que fût ma vie, toute taciturne que je fusse et froide que je puisse paraître, je n’étais pas insensible. Mais il valait mieux être stoïque en face du présent… et faire la morte face à l’avenir – à un avenir comme celui qui m’attendait. Et je réfrénais soigneusement la vivacité de mon tempérament en une catalepsie de commande.

À cette époque, bien des choses suffisaient pour m’émouvoir : je craignais, par exemple, certains phénomènes du temps, parce qu’ils réveillaient en moi l’être que je m’efforçais toujours d’endormir et excitaient des désirs qu’il m’était impossible d’assouvir. Un orage éclata, une nuit ; une sorte d’ouragan nous secoua dans nos lits : affolées, les catholiques se levèrent pour se confier à leurs saints. En ce qui me concernait, la tempête tyrannique me maîtrisa : profondément remuée, je me vis contrainte de vivre. […] j’éprouvais trop de plaisir à demeurer au milieu de cette nature déchaînée, dans cette nuit noire que le roulement du tonnerre emplissait de rumeurs – il chantait une ode assourdissante telle qu’aucun langage humain n’en exprima jamais : le spectacle de ces nuages que sillonnaient et illuminaient des éclairs aveuglants de blancheur était trop magnifique.

À ce moment – et cela dura près de vingt-quatre heures – j’avais une envie folle de me voir enlevée par n’importe quoi, tirée de mon existence actuelle, menée au loin, vers des buts plus élevés. Mais ce désir, comme tous ceux du même genre, je devais l’étouffer…» pp 526-527.

Par contraste avec madame Beck, Lucy est réservée et effacée par nécessité au regard de sa condition, plutôt que dissimulatrice par soucis de contrôler tout et tout le monde ; ce masque qu’arbore Lucy cache des émotions profondes et incandescentes, qui font paraître bien pâles et superficiels les émois passagers de Madame. Rappelons-nous que ce roman puise directement dans l’expérience de Charlotte Brontë au pensionnat de madame Héger à Bruxelles, où elle tomba follement amoureuse de l’époux de la directrice, monsieur Héger. Celui-ci étant tout à fait indifférent aux sentiments de Charlotte (et fort heureux en ménage), sans doute l’auteure de Villette aura voulu, par ce contraste entre Lucy et madame Beck, s’attribuer au moins le mérite d’avoir ressentie la passion la plus puissante face à sa rivale.

Si c’est le cas, Charlotte Brontë aura très vite puni son héroïne pour cette complaisance, puisqu’un étrange petit coffret en ivoire tombe soudain au pied de Lucy dans «l’allée défendue», depuis une fenêtre de la façade de l’immeuble adjacent. Il contient un billet doux, mais pas à l’intention de Lucy. S’adressant à son aimée qu’il croit être dans «l’allée défendue» à la place de l’héroïne (qu’il voit de loin à travers le feuillage des arbres), l’auteur du billet décrit au contraire Lucy en ces termes, à sa douce : «…le professeur d’anglais, ce dragon… une véritable bégueule britannique à ce que vous dites… espèce de monstre, brusque et rude comme un vieux caporal de grenadiers, et revêche comme une religieuse.» p. 529

Voilà des mots bien cruels qui, comme une gifle, ramène Lucy à la nécessité de sa réserve, de même qu’à son existence terne et sans joie. Qui sait, Charlotte Brontë aura sans doute elle-même vécu un jour la douloureuse déchirure de ce genre de revers, complexée qu’elle était de son apparence des plus quelconque au milieu des élégantes Bruxelloises, consciente également de son tempérament austère de fille de pasteur anglais et pauvre dans ce pensionnat aisé et animé.

Source : Villette, Charlotte Brontë, traduction Gaston Baccara, édition Robert Laffont 1990.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s