Relecture de «Villette», le chef-d’œuvre méconnu de Charlotte Brontë (4)

Une série de hasards et de rencontres mène fort heureusement l’héroïne de Villette aux portes du Pensionnat de demoiselles de madame Beck. Malgré l’heure tardive, la pragmatique et perspicace madame Beck embauche Lucy Snowe sur le champ pour s’occuper de ses enfants. Lucy est particulièrement reconnaissante envers sa bonne fortune qui l’a mené à cet emploi, alors qu’elle n’avait aucune autre option pour gagner sa vie. «Mes dévotions, ce soir-là, ne furent qu’actions de grâce : le destin m’avait aidé depuis le matin, j’avais trouvé ce que je cherchais alors que je n’osais m’y attendre. Je pouvais à peine y croire : il n’y avait pas quarante-huit heure que j’avais quitté Londres sans autre soutien que celui qui protège tous les voyageurs, sans autre perspective que celle que me faisait entrevoir un espoir plus que douteux.» p. 490

La famille Héger par Ange François, 1846
La famille Héger par Ange François, 1846

Dès les premières heures au pensionnat, Lucy Snowe découvre le caractère très particulier de madame Beck ; froide et imperturbable, en parfait contrôle de ses émotions, cette femme s’avère être en fait tout à fait déloyale, n’hésitant pas à investiguer minutieusement les affaires personnelles de Lucy, à son insu, en copiant sans scrupules les clefs de sa malle, de son écritoire et de sa boîte à ouvrage. «Surveillance et espionnage était ses mots d’ordre.» p.493

Madame Beck avait malgré tout la réputation d’être charitable. Ayant observé les dons d’enseignement de Lucy auprès de ces enfants, madame Beck offre finalement à celle-ci de donner des cours d’anglais. Elle livra donc une timide Lucy Snowe aux élèves rudes, franches et tant soit peu rebelles de l’une des classes du pensionnat.

«Après tout, le système de madame avait du bon – je dois lui rendre cette justice. Toutes les dispositions étaient prises en vue du bien-être physique de ses élèves : celles-ci n’étaient pas surchargées de besogne, les leçons étaient bien réparties et données de façon agréable et très intelligente, une marge avait été prévue pour les distractions qui maintenaient les jeunes filles en bonne santé, la nourriture était saine et abondante (…) Jamais elle ne refusait un congé, elle accordait tout le temps qu’il fallait pour le sommeil, les soins corporels, la toilette, les repas ; sa méthode, en cela, était large et salutaire, rationnelle et plus d’une directrice d’école anglaise ferait bien de l’imiter

Cette description du régime d’enseignement de madame Beck dans le roman Villette nous donne sans doute de précieux indices sur l’environnement de l’école Héger à Bruxelles où étudièrent Charlotte et Emily en 1842, et où Charlotte enseigna en 1843. Par ailleurs, le portrait acerbe que fait Charlotte de madame Beck dans son roman n’est pas sans évoquer une certaine rivalité avec madame Héger, directrice du pensionnat Héger et épouse de monsieur Héger, dont Charlotte était follement amoureuse et qui apparaît dans le roman Villette sous les traits du «cousin» de madame Beck, monsieur Paul Emmanuel.

Source : Villette, Charlotte Brontë, traduction Gaston Baccara, édition Robert Laffont 1990.

2016

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