Relecture de «Villette», le chef-d’œuvre méconnu de Charlotte Brontë (2)

Après le départ de Paulina Home pour le Continent, l’héroïne de Villette, Lucy Snowe, quitte Bretton quelques années plus tard pour retourner chez ses parents, en raison d’une série de drames familiaux, au sujet desquels l’auteure nous donne un indice : Lucy est en habit de deuil. Je rappelle que tout comme son héroïne, Charlotte Brontë fut elle aussi éprouvée par la perte d’êtres chers, puisque Villette fut rédigé alors que la mort venait d’emporter (en quelques mois à peine) son frère Branwell et ses sœurs Emily et Anne.

2 Miss Marchmont florence nightingalePour subvenir à ses besoins, Lucy Snowe s’engage comme dame de compagnie auprès de Miss Marchmont, une vieille dame fortunée et percluse de rhumatisme. Après quelques mois à prendre soin de la malade dans deux pièces surchauffées, l’héroïne nous fait part d’une étrange prémonition. C’est en effet au chapitre quatre de son roman que Charlotte Brontë introduit un élément atmosphérique funeste et inquiétant, puissante métaphore de l’événement intérieur et des tourments des personnages, typique du romantisme. Il s’agit du vent d’est, annonciateur de la mort de Miss Marchmont, comme il avait annoncé auparavant à Lucy la perte de trois êtres chers (tout comme l’auteure) pour lesquels elle porte le deuil : «La bise gémissait aux fenêtres, comme elle avait gémi toute la journée, mais à mesure que tombait la nuit, elle changeait de ton : elle se lamentait amèrement, d’une manière perçante ; c’était une plainte ininterrompue, pitoyable, désolée, qui vous prenait aux nerfs et vibrait à chaque coup de vent (…) Trois fois au cours de mon existence, des événements m’avaient appris que ces étranges accents de la tempête – ce cri inquiet, désespéré – étaient les signes prémonitoires d’un état atmosphérique peu propice à la vie (…) lugubre vent d’est qui coupent la respiration : long sanglot douloureux, lamentation sans fin.» p. 461. En évoquant ce vent d’est qui «coupe la respiration», Charlotte Brontë évoquait peut-être discrètement l’agonie de son frère et de ses deux sœurs, tous atteints de tuberculose.

Avant de mourir, Miss Marchmont fit une longue confidence à Lucy Snowe. Elle lui raconta son unique amour de jeunesse, qui me rappela à certains égards la passion qu’Emily Brontë exprimait dans certains de ses poèmes : «Je ressuscite l’amour de ma vie…mon unique amour…la seule affection que j’ai eu pourrais-je dire, car je ne suis ni particulièrement bonne ni aimable. Et pourtant, moi aussi, j’ai eu mes sentiments forts, violents, concentrées sur un seul être (…) je me demande encore pourquoi il m’a été ravi.» p. 463

Le grand amour de Miss Marchmont mourut en effet en décembre, la veille de Noël, dans un accident de cheval. Ce récit me rappela le poème d’Emily Brontë de 1846 «Froid dans la terre» et ses «quinze décembres farouches». Et comme elle se décrivait elle-même «ni particulièrement bonne ni aimable», n’y a-t-il pas un peu d’Emily Brontë dans cette confidence de Miss Marchmont ?

Source : Villette, Charlotte Brontë, traduction Gaston Baccara, édition Robert Laffont 1990.

2016

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