L’écrin gris-bleu de l’écriture

© Geneviève Dael
© Geneviève Dael

Dans ses mémoires publiés en 1871, Ellen Nussey  évoquait sa première visite chez son amie Charlotte Brontë au presbytère d’Haworth, en 1833. À cette époque, la majorité des murs de la maison des écrivaines anglaises étaient teints en gris-bleu «gorge de pigeon», dont on voit encore quelques vestiges dans la chambre d’enfants à l’étage du Musée Brontë. Certains biographes ajoutent que la maison était alors exempte de rideaux et de tapis, le révérend Patrick Brontë craignant particulièrement les incendies.

En façade, les fenêtres du presbytère donnaient sur un petit jardin flanqué de quelques arbustes, dont le muret de pierre délimitait la frontière avec le cimetière d’Haworth. De ces fenêtres, les trois sœurs pouvaient contempler le clocher de l’église,  qui sonnait régulièrement le glas en raison du taux exceptionnellement élevé de mortalité dans le village, en raison de l’insalubrité de l’approvisionnement en eau potable. Côté cours, les fenêtres offraient une vue imprenable sur lande.

Les célèbres romans Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et La locataire de Wildfell Hall furent écrits en bonne partie dans la salle à manger du presbytère, dans cet environnement gris-bleu  quelque peu austère. Pendant la journée, les trois sœurs utilisaient leurs quelques temps libres (en dehors de leurs nombreuses tâches domestiques) pour rédiger des premiers jets de textes, que ce soit à leurs précieux écritoires portatifs ou dans des carnets, dans les différentes pièces de la maison ou sur la lande. Le soir venu, elles se réunissaient dans la salle à manger pour partager ces écrits, les commenter, les classer et les recopier proprement.

Si les amateurs des Brontë accordent une attention vénérable aux divers objets leurs ayant appartenus (aujourd’hui soigneusement conservés dans des musées), cette salle à manger aux murs gris-bleu  demeure l’épicentre de la création romanesque pour ces filles de pasteur protestant. Utilisé aux heures des repas et parfois pour recevoir des visiteurs, ce lieu se transformait en véritable atelier d’écriture à la tombée du jour pour accommoder leur petit cercle littéraire des plus inusité et secret.

© Geneviève Dael (détail)
© Geneviève Dael (détail)

Les pièces du Musée Brontë proposent aujourd’hui un décor datant de l’époque du mariage et de la célébrité de Charlotte (après le décès de ses sœurs), où elle avait agrandit la salle à manger, aménager un bureau pour son époux dans la pièce adjacente et ajouté du papier-peint, des tapis et des rideaux dans plusieurs pièces (dont la salle à manger, en cramoisie), plus au goût du jour à l’époque victorienne. Si j’admets volontiers que cet hommage à la plus connue des trois sœurs demeure pertinent, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’un jour la salle à manger du Musée Brontë soit restituée dans son état original du vivant d’Emily et d’Anne, comme si ces murs gris-bleu pouvaient mieux révéler, tel un léger voile de brume, les secrets de leurs vies trop brèves et moins bien documentées que celle de Charlotte.

Par ailleurs, ces murs gris-bleu ne furent-ils pas témoins d’une situation tout à fait exceptionnelle dans l’histoire de la littérature, puisqu’elle a engendré trois écrivaines de talent et trois chefs-d’œuvre du romantisme anglais et ce, dans la même famille ? À mon sens, ce fait mériterait à lui seul cette réhabilitation du fameux gris-bleu «gorge de pigeon» de la salle à manger du Musée Brontë.

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