Tableaux d’ambiance ou «Mood Boards» des sœurs Brontë

Anne Brontë

© Louise Sanfaçon
Mood Board Anne Brontë © Louise Sanfaçon

De gauche à droite et de haut en bas :

Lieu marquant : Le bord de mer à Scarborough. Anne aimait beaucoup la mer, comme le montre l’un de ses dessins les plus personnels, datant de 1939 «Femme regardant un coucher de soleil sur la mer». Anne fit quelques séjours heureux à Scarborough lorsqu’elle était gouvernante pour la famille Robinson. Elle souhaita s’y rendre avec sa sœur Charlotte et leur amie Ellen Nussey à la fin de sa vie, alors qu’elle était très malade de la tuberculose (elle avait 29 ans). Elle expira après avoir contemplé un magnifique coucher de soleil sur la mer et fut inhumée au cimetière de Scarborough en 1849. (Image : détail de «Scarborough» par anonyme, c 1850)

Passion/Obsession : Religion protestante. Secrète, introvertie et réservée, Anne parlait peu. En 1835 à l’école de Roe Head, Anne tomba gravement malade, à la fois d’une gastrite et d’une crise spirituelle aigüe. Elle n’avait alors que 15 ans. Certains de ses poèmes ressemblent souvent à de ferventes prières, qui témoignent de sa conscience morale élevée. Anne subit aussi l’influence de sa tante, Elizabeth Branwell, qui fut une ardente Méthodiste. Sa rigueur morale, son sens très Wesleyien de l’amélioration personnelle par l’effort et l’étude sont transmis à tous les membres de la famille et trouvent un écho particulier chez la plus jeune des sœurs Brontë. (Image : détail de «For Only One Short Hour» par Anna Blunden, 1854)

Persona : Il semble qu’Anne aimait beaucoup les enfants, mais elle ne connut jamais la maternité. Le personnage principale de son premier roman Agnes Grey est employée comme gouvernante auprès d’enfants gâtés et cruels.  Certaines situations du roman s’inspirent des propres expériences d’Anne en tant que gouvernante. L’héroïne de son deuxième roman La locataire de Wildfell Hall, Helen Graham, tente pour sa part de protéger son fils contre l’influence toxique de son époux alcoolique, débauché et violent. Selon toute vraisemblance, les souffrances vécues par Anne auprès de son frère Branwell, intoxiqué à l’alcool et à l’opium, ont largement servi de matériau pour ce roman. (Image : détail de «The Governess» par Rebecca Salomon, 1854)

Animal : Flossy. En Juin 1843, Anne reçu Flossy en cadeau des trois filles Robinson, chez qui elle travaillait comme gouvernante, en témoignage de leur reconnaissance et de leur affection. Anne tomba instantanément sous le charme de Flossy, et la douce petite chienne accompagna souvent sa maîtresse dans ses promenades à travers les landes d’Haworth. Flossy accoucha plus tard d’une portée et l’un de ses chiots fut donné à Ellen Nussey, que celle-ci baptisa également Flossy. (Image : «Flossy» par Emily Brontë, c.1843)

Activité : Chant. Anne aimait chanter et elle s’accompagnait souvent au piano. Dans son livre de chansons conservé au musée Brontë, elle a transcrit 34 hymnes, des chants sacrés, des chansons folkloriques écossaises et d’autres musiques, avec les accompagnements au piano. Elle aurait constitué ce livre de chansons vers l’âge de 22 ans, alors qu’elle travaillait comme gouvernante chez la famille Robinson. (Image : extrait du cahier de chansons d’Anne Brontë, Musée Brontë)

Homme : William Weightman (1814 – 1842).  Vers 1840, le jeune et beau vicaire William Weightman assistait le révérend Brontë à Haworth. La majorité des biographes des Brontë s’entendent pour dire qu’Anne tomba amoureuse de Weightman, en vain. « […] Elles ne surent rien de mes pensées cachées, et elles ne sauront  jamais rien de la douloureuse angoisse de mon cœur, de ma peine amère et brûlante ! » Poème d’Anne Brontë, 1er janvier 1840. Weightman mourut tragiquement du choléra le 6 septembre 1842 à l’âge de 28 ans. (Image : «William Weightman» par Charlotte Brontë, c 1840)

Échantillon d’écriture : Extrait d’une lettre d’Anne Brontë à Ellen Nussey, écrite dans les deux sens (ce qui était fréquent à l’époque pour économiser le papier) datée du 5 avril 1849. 

Charlotte Brontë

© Louise Sanfaçon
Mood Board Charlotte Brontë © Louise Sanfaçon

De gauche à droite et de haut en bas :

Lieu marquant : Norton Conyers Hall. L’ambitieuse Charlotte aspirait ardemment à voir d’autres horizons que ceux d’Haworth. Elle fut d’ailleurs celle des sœurs Brontë qui voyagea le plus. La liste de ses pérégrinations passe du Lake District à l’Irlande, en passant par Londres et Bruxelles. Le choix d’un lieu significatif pour le tableau d’ambiance de Charlotte n’était donc pas évident. Mon choix s’est finalement porté sur Norton Conyers Hall, une vaste demeure qui servit d’inspiration pour Thornfield Hall dans son célèbre roman et chef-d’œuvre de la littérature anglaise du XIXe siècle, Jane Eyre.

Charlotte a séjourné à Norton Conyers Hall en 1839, alors qu’elle travaillait comme gouvernante pour la famille Sidgwicks. Lors de son séjour, Charlotte a entendu parler de l’historique de la maison, comprenant entre autres la légende d’une femme folle cachée dans le grenier, qui inspira le personnage de Mme Rochester dans Jane Eyre. (Image : «Norton Conyers Hall» par Softclocks via Flickr)

Passion/Obsession : Angria. Alors qu’ils étaient encore enfants, Charlotte et son frère Branwell entament avec Emily et Anne une collaboration littéraire intense autour d’un pays imaginaire, la Confédération de Glass Town (plus tard rebaptisé Angria), créant une quantité fabuleuse de récits, de pièces de théâtre, de journaux, de poèmes écrits en caractères minuscules. Ils peuplent ce monde fantastique d’une foule de personnages, puisant leurs inspirations dans le Blackwood’s Magazine, les gravures de John Martin accrochées aux murs de la maison ou dans les livres de la bibliothèque de leur père. À l’adolescence, ce fut une dure épreuve pour Charlotte de renoncer à son précieux et envahissant monde imaginaire pour faire face à la trivialité de sa condition : fille d’homme d’église pauvre, elle devait le plus vite possible gagner sa vie comme institutrice ou gouvernante (Image : détail du «Paradis perdu» de John Martin, c.1823)

Persona : Les héroïnes des deux chefs-d’œuvre de Charlotte Brontë, Jane Eyre et Lucy Snowe (Villette) proposent un portrait à peine altéré de l’auteure, tant d’un point de vue psychologique que physique. Petites jeunes femmes ternes et quelque peu énigmatiques, vives d’esprit mais au physiques ingrats, Jane et Lucy font seules  ̶  et douloureusement  ̶  leurs chemins dans la vie, jusqu’à ce qu’elle rencontre leurs âmes sœurs. (Image : «Jane Baillie Carlyle» par Samuel Laurence, c 1852)

Animal : Pilot. Bien qu’attachée aux animaux de la maisonnée, Charlotte n’eut pas, à l’instar d’Anne et d’Emily, un animal de compagnie bien à elle. Cependant, un chien tient une place bien particulière dans l’univers de Charlotte Brontë : Pilot, le chien de M. Rochester dans le roman Jane Eyre. Alors que la race de ce chien littéraire n’est jamais réellement spécifiée dans le roman, il est clair que Pilot est un «Landseer Terre-Neuve», selon la description de l’animal. Les chiens «Landseer Terre-Neuve» s’avérait un sujet de prédilection pour le fameux peintre anglais Edwin Landseer, admiré par les Brontë. L’artiste a d’ailleurs inspiré un poème à Branwell, alors que Charlotte a fait un voyage expressément pour voir l’une de ses toiles, le «Dialogue à Waterloo». Il est par ailleurs possible, selon certains, que Landseer ait séjourné à Haworth, à l’occasion d’une visite à Bolton Hall dans le Yorkshire où résidait son ami John Nussey. Ce dernier était le frère d’Ellen Nussey, l’amie de toujours de Charlotte Brontë. (Image : «A Distinguished Member of the Humane Society» par Sir Edwin Landseer, 1831)

Activité : Écriture. Charlotte fut, des trois sœurs Brontë, la seule qui aspira sérieusement à une carrière littéraire. Le 29 décembre 1836, à l’âge de 20 ans, Charlotte écrivit au poète Robert Southey, lui soumettant quelques-uns de ses poèmes. Bien qu’il concéda que Charlotte possédait un réel talent pour l’écriture, le poète la découragea de poursuivre dans cette voie de façon professionnelle, en soutenant que «la littérature ne peut et ne doit pas être l’objet essentiel de la vie d’une femme.» Heureusement pour nous, Charlotte n’a finalement pas suivi le conseil de Southey, sans quoi nous n’aurions jamais eu le bonheur de lire les poèmes de sa sœur Emily (publiés à l’initiative de Charlotte pour la première fois en 1845, soit 10 ans après la lettre de Southey) ou ses merveilleux romans Jane Eyre (1847) et Villette (1853). (Image : l’écritoire portatif de Charlotte, Musée Brontë)

Homme : Arthur Bell Nicholls. Charlotte est la seule des sœurs Brontë à avoir connu le mariage. En 1852, le 13 décembre, tremblant de la tête aux pieds, le vicaire d’Haworth Arthur Bell Nicholls demande la main de Charlotte, que Patrick Brontë lui refuse avec violence, indigné qu’un pauvre pasteur irlandais puisse prétendre à la main de sa célèbre fille. Malgré ce refus, Charlotte lui laisse entendre qu’elle n’est pas totalement insensible à sa passion. Peu à peu, en effet, Charlotte se laisse gagner par la persévérance d’Arthur et l’opposition de Patrick Brontë cède à un certain respect pour tant de constance. Fin février 1854, Patrick Brontë donne son accord à la correspondance et aux visites du prétendant. Le mariage de Mr Nicholls et de Charlotte a lieu le 29 juin 1854. (Image : photographie d’Arthur Bell Nicholls)

Échantillon d’écriture : Premier chapitre de Jane Eyre par Charlotte Brontë, 1847. 

Emily Brontë

© Louise Sanfaçon
Mood Board Emily Brontë © Louise Sanfaçon

De gauche à droite et de haut en bas :

Lieu marquant : La lande du Yorkshire. Très attachée à la lande, Emily s’y promenait si possible chaque jour, pendant des heures. Dans ces montagnes couvertes de roches et de bruyères, fouettées par les vents, elle trouvait un espace de liberté et d’intensité qui n’avait son pareil nul par ailleurs. Son imaginaire débordant s’y déploya sans retenue, donnant vie à l’extraordinaire univers onirique du Gondal, dont Les Hauts de Hurlevent et les poèmes font partie intégrante. (Image : «Moorland» par John William Inchbold, 1854)

Passion/Obsession : Gondal. À la première occasion en 1831 (elle a 13 ans), Emily s’est dissociée du monde imaginaire d’Angria conçu par Charlotte et Branwell pour créer avec Anne son propre univers virtuel, Gondal (inspiré du Yorkshire et de l’Écosse). Contrairement à Anne ou Charlotte, Emily n’a jamais quitté ce monde imaginaire dans lequel elle s’est complètement absorbée. Lors d’un petit voyage à York avec Anne en 1845 (elle a alors 27 ans), elle a préféré interpréter les personnages de Gondal pendant tout le voyage plutôt que de s’intéresser aux attraits de la région qu’Anne voulait lui faire découvrir. Cet univers intérieur prenait pour elle autant de place et d’importance (sinon plus ?) que la vie réelle. «Le monde du dehors est si vide d’espoir / Que m’est deux fois précieux le monde du dedans.» Poème «À l’Imagination», Emily Brontë, 3 septembre 1844. (Image : détail d’une illustration pour  Woodstock dans The Waverley Novels de Sir Walter Scott).

Persona : Comme Catherine Earnshaw, l’héroïne du roman Les Hauts de Hurlevent, Emily est une fille de la terre, profondément attachée à la lande. Esprit libre, fougueux et rebelle, Emily Brontë exalte en permanence le mystérieux, l’étrange et le sublime, au sein de cette grande nature aride des landes du Yorkshire. Emily se laisse absorber totalement par cette nature sauvage et décentrée, fusionnée à elle en une sorte de communion mystique païenne. «…La triste solitude était pour elle une source d’enchantements précieux dont la liberté, qu’elle aimait plus que tout, n’était pas le moindre. Emily respirait la liberté à pleines narines ; elle ne pouvait exister sans elle… » Charlotte Brontë, à propos de son séjour avec Emily à l’école de Roe Head en 1835. (Image détail de Wuthering Heights par Robert McGinnis)

Animal : Keeper. Il est presque impossible de trouver une anecdote au sujet d’Emily sans qu’il y soit question d’un animal. Ses lettres et ses journaux intimes regorgent de mentions au sujet de la ménagerie des Brontë : les chiens, les chats, les oies, une perruche, même un faucon nommé Hero. Si le chien de l’enfance, Grasper, a tenu une grande place dans la vie d’Emily, la postérité a surtout retenu Keeper, un mastiff imposant qui aimait tendrement sa maîtresse. Les quelques personnes qui ont croisé Emily à la fin de sa vie l’ont toujours vu avec Keeper à ses côtés. Selon la biographe Elizabeth Gaskell, il ouvrit le cortège funèbre d’Emily en 1848, puis il dormit en gémissant pendant des nuits à la porte de sa chambre vide. (Image : «Keeper» par Emily Brontë, 1838)

Activité : Réclusion. Le profond attachement qu’Emily ressentait pour la lande et le foyer paternel à Haworth entraina un grave dépérissement lors de son séjour à la pension de Roe Head avec Charlotte en 1835 (elle a alors 17 ans). Elle fût heureuse de prendre en charge une bonne partie des tâches domestiques au presbytère après ses études à Bruxelles, au lieu de chercher à gagner sa vie à l’extérieur comme ses deux sœurs. Cet arrangement lui donnait suffisamment de solitude et de temps libre pour lui permettre de se consacrer à son imaginaire. (Image : dessin du presbytère d’Haworth par anonyme)

Homme : ?. On ne connaît pas d’attachement d’Emily envers un homme, autre que son amour filiale envers son frère Branwell et son père Patrick. Plusieurs biographes se sont donc abandonnés à toutes sortes de conjectures à ce sujet,  alléguant que la puissante passion dans le roman Les Hauts de Hurlevent ne pouvait que résulter d’une expérience réelle tout aussi intense. Dans ce cas, qui fut le modèle du personnage d’Heathcliff, archétype torturé de l’anti-héros byronien ? Ce n’est pas Branwell, qui inspira plutôt le personnage d’Hindley Earnshaw, le frère déchu et alcoolique de l’héroïne Catherine Earnshaw.  Le roman-essai de Sarah Fermi Emily’s Journal recoupe certaines informations qui pourrait pointer vers une idylle de jeunesse, Robert Clayton, issu d’une famille de fermiers et de tisserands du Yorkshire. Cette hypothèse, bien que documentée, ne peut malheureusement être confirmée par aucun témoignage d’époque. Le mystère autour des amours d’Emily demeure donc entier. (Image : détail d’une illustration des Hauts de Hurlevent par Fritz Eichenberg, 1943)

Échantillon d’écriture : Fragments de poèmes d’Emily Brontë, 1839.

2 commentaires sur « Tableaux d’ambiance ou «Mood Boards» des sœurs Brontë »

  1. Une fois de plus une lecture très intéressante et instructive ,je déplore hélas qu’il n’y a pas de traduction française pour les livres que vous mentionnez régulièrement dans vos
    posts.
    Merci a vous de ce partage,un plaisir de venir a chaque fois vous lire.
    Douce semaine a vous

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