Les Brontë en français

Le-Palais-de-la-mortEn 2013, la sortie du livre «Le Palais de la Mort» aux éditions Hermann nous permet de lire de brefs textes rédigés en français par Charlotte et Emily Brontë, alors qu’elles avaient 26 et 24 ans. Ces exercices de rédaction, réalisés à Bruxelles en 1842 et 1843 lors des études des deux sœurs au pensionnat Héger, nous donnent un aperçu du style et de la personnalité des écrivaines qui, quelques années plus tard, allaient publier Jane Eyre et Les Hauts de Hurlevent.

Les textes qu’elles soumettaient alors à leur professeur, Constantin Héger, ne ressemblent guère à des devoirs d’écolières. Les deux sœurs étaient déjà des jeunes femmes qui s’étaient formées à la littérature depuis leur plus tendre enfance par la rédaction de poèmes, de nouvelles et de pièces littéraires. Écrire en français avec style et élégance constituait pour elles un défi, et le niveau de langue dont elles témoignèrent attestent que la langue de Molière leur fut un moyen d’expression véritable leur permettant d’aborder de nouveaux sujets.

L’ambitieuse Charlotte s’était déjà initiée au français dans son jeune âge : «à 13 ans, elle écrivit en français une histoire intitulée L’Enfant ; à 14 ans, elle traduisit le premier livre de la Henriade de Voltaire ; à 15 ans, elle remporta le prix de français de l’école de Roe Head ; à 16 ans, elle écrivit en français une lettre passionnée, bien que remplie d’erreurs.» P.9 En arrivant au pensionnat Héger, Charlotte avait donc acquis une bonne base de grammaire et un vocabulaire étendu en français.

Si la mort de leur tante Branwell mis fin à leur semestre et obligea Charlotte et Emily à revenir précipitamment à Haworth, Monsieur et madame Héger leur offrirent de revenir pour poursuivre leurs études, tout en donnant des cours d’anglais à leurs élèves. Emily déclina l’offre, mais Charlotte, éperdument amoureuse de monsieur Héger, accepta avec gratitude de revenir seule à Bruxelles l’année suivante.

«Le Palais de la Mort» rassemble une sélection des textes que monsieur Héger suggéra à ses deux élèves anglaises pendant leur séjour sur le Continent. Ces textes sont particulièrement éloquents pour nous révéler le caractère unique de chacune des sœurs.

 

L’ingratitude, par Charlotte Brontë

16 mars 1842

Ce petit conte moral raconte l’histoire d’un jeune rat de campagne, qui trouve la mort après avoir quitté un père aimant pour aller à l’aventure. En lisant ce bref récit, je ne pouvais m’empêcher de reconnaître dans cette métaphore les mésaventures du frère des sœurs Brontë, Branwell, entre autres lors de son premier voyage à Londres. Nous savons que l’attitude de Charlotte face à l’échec et à la déchéance de son frère comportait beaucoup d’amertume. Après avoir été la fierté et l’espoir adulé de toute la famille dans sa jeunesse, Branwell échoua tous ses projets de carrière, que ce soit à titre de portraitiste, d’écrivain, de précepteur ou d’employé des chemins de fer. Sa dépendance à l’alcool et à l’opium causa cette déchéance, pour finalement l’entraîner vers une mort prématurée.

L'ingratitude«Un Rat, las de la vie des villes, et des cours; (car il avait joué son rôle aux palais des rois et aux salons des grand seigneurs) un rat, que l’expérience avait rendu sage, enfin, un rat qui de courtisan était devenu philosophe, s’était retiré à sa maison de campagne (un trou dans le tronc d’un grand ormeau) où il vivait en ermite et dévouait tout son temps et tous ses soins à l’éducation de son fils unique.

Le jeune rat qui n’avait pas encore reçu de ces leçons sévères mais salutaires que donne l’expérience, était un peu étourdi; les sages conseils de son père lui semblaient ennuyeux; l’ombre et la tranquillité des bois, au lieu de calmer son esprit, le fatiguaient. Il s’impatientait de voyager et de voir le monde.

Un beau matin, il se levait de bonne heure, il fit un petit paquet de fromage et de grain, et sans mot dire à personne l’ingrat abandonna son père et le logis paternel et partit pour des pays inconnus.

D’abord tout lui parut charmant; les fleurs étaient d’une fraîcheur, les arbres d’une verdure qu’il n’avait jamais vues chez lui – et puis, il vit tant de merveilles; un animal avec une queue plus grande que son corps (c’était un écureuil) une petite bête qui portait sa maison sur son dos, (c’était un limaçon). Au bout de quelques heures il approcha une ferme, un odeur de cuisine l’attira, il entra dans la bassecour – là il vit une espèce d’oiseau gigantesque qui faisait un horrible bruit en marchant d’un air fier et orgueilleux. Or, cet oiseau était un dindon, mais notre rat le prit pour un monstre, et effrayé de son aspect, il s’enfuyait sur le champ.

Vers le soir il entra dans un bois, lassé et fatigué il s’assit au pied d’un arbre, il ouvrait son petit paquet, mangeait son souper, et se couchait.

S’éveillant avec l’alouette – il sentit ses membres engourdis de froid, son lit dur le faisait mal; alors il se souvenait de son père, l’ingrat rappellait les soins, et la tendresse du bon vieux rat, il formait des vaines résolutions pour l’avenir, mais c’était trop tard, le froid avait gelé son sang. L’Expérience fut pour lui une maîtresse austère, elle ne lui donna qu’une leçon et qu’une punition, c’étaient la mort.

Le lendemain un bucheron trouva le cadavre, il ne le regarda que comme un objet dégoutant et le poussa de son pied en passant, sans penser que là gisait le fils ingrat d’un tendre père.»

 

Le Chat, par Emily Brontë

15 mai 1842 

En 1842, Emily Brontë quitte l’Angleterre avec sa sœur Charlotte pour parfaire son éducation au pensionnat Héger à Bruxelles. Durant neuf mois, elle reçoit l’enseignement de Constantin Héger, qui lui apprend à écrire le français. Neuf des devoirs d’Emily rédigés pendant cette période ont été retrouvés. Truffés de fautes et de maladresses, ce sont les rédactions d’une étudiante qui résiste tant bien que mal à l’autorité et à la rigueur de la langue française. Dans son devoir intitulé «Le chat», une métaphore ironique sur la nature humaine, nous retrouvons l’apologie de la misanthropie dont faisait preuve l’auteure des Hauts de Hurlevent.

«Je puis dire avec sincérité, que j’aime les chats ; aussi je sais rendre des très bonnes raisons, pourquoi ceux qui les haïssent, ont tort.

Un chat est un animal qui a plus des sentiments humains que presque tout autre être. Nous ne pouvons soutenir une comparaison avec le chien, il est infiniment trop bon : (mais) mais le chat, encore qu’il diffère en quelques points physiques, est extrêmement semblable à nous en disposition.

Il peut être des gens, en vérité, qui diraient que cette ressemblance ne lui approche qu’aux hommes les plus méchants ; qu’elle est bornée à son excès d’hypocrisie, de cruauté, et d’ingratitude ; vices détestables dans notre race et également odieux en celle des chats. Sans disputer les limites que ces individus mettent à notre affinité, je réponds, que si l’hypocrisie, de cruauté et l’ingratitude sont exclusivement la propriété des méchants, cette classe renferme tout le monde ; notre éducation développe une de ces qualités en grande perfection, les autres fleurissent sans soins, et loin de les condamner, nous regardons tous les trois, avec beaucoup de complaisance. Un chat, pour son intérêt propre cache quelquefois sa misanthropie sous une apparence de douceur très aimable ; au lieu d’ar­racher ce qu’il désire de la main de son maître il s’approche d’un air caressant, frotte sa jolie petite tête contre lui, et avance une patte dont la touche est douce comme le (che) duvet. Lorsqu’il est venu à bout, il reprend son caractère de Timon, et cette finesse est nommée l’hypocrisie en lui, en nous-mêmes, nous lui donnons un autre nom, c’est la politesse et celui qui ne l’employait pas pour déguiser ses vrais sentiments serait bientôt chassé de société

Malgré les nombreuses imperfections des devoirs de Bruxelles de Charlotte et d’Emily Brontë, il est fascinant pour un francophone de lire dans le texte ces auteures dont les chefs d’œuvres sont parvenus jusqu’à nous à travers les filtres de la traduction.

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