Devotion

Olivia de Havilland, Ida Lupino, Nancy Coleman – « Devotion » (1946)

Les sœurs Brontë se sont certainement retournées plusieurs fois dans leurs tombes lors du tournage du film Devotion en 1946. Le générique de ce drame hollywoodien, du réalisateur Curtis Bernhardt, prétend en effet raconter leur histoire. Même si la trame du scénario s’appuie sur certains faits véridiques, l’écriture de Devotion laisse la plus large part à l’invention.

La première séquence du film nous emmène dans un petit village anglais du XIXe siècle, dans un décor de carton-pâte pittoresque qui n’a rien à voir avec l’austérité du village d’Haworth. La séquence suivante nous transporte sur une lande artificielle, entièrement tournée en studio. On y découvre tout d’abord Branwell et Anne qui jouent ensemble et se taquinent bruyamment. En fait, Branwell se moque d’Anne et la tyrannise. Le jeu des acteurs est exagéré et caricatural ; il le sera tout au long du film. Puis, Charlotte se joint à eux en reprochant à Branwell son comportement abusif envers Anne. Emily arrive enfin avec un énorme chien (nommé Keeper, le vrai nom du dernier chien d’Emily). Ses premières paroles sont de la poésie.

"Devotion" (1946)
Arthur Kennedy, Ida Lupino, Olivia de Havilland, Nancy Coleman – »Devotion » (1946)

Contrairement à la réalité, les trois sœurs Brontë sont assez belles dans le film, particulièrement Charlotte (interprétée par Olivia de Havilland), qui semble tout aussi coquette qu’ambitieuse. Le mélange des deux la rend malheureusement trop superficielle pour que l’on puisse croire qu’il s’agit là de l’auteure d’un chef-d’œuvre comme Jane Eyre.

Emily, interprétée par Ida Lupino, est pour sa part tout en sagesse et en gravité. Elle s’avère le seul personnage qui possède un peu de substance dans le film et, heureusement, plusieurs scènes tournent autour de son imaginaire, de son amour de la lande et de ses émotions. L’un de ses rêves d’un sombre cavalier noir galopant sur la lande ajoute un peu de mordant à l’atmosphère débonnaire du récit.

Anne, interprétée par Nancy Coleman, est d’une soumission et d’une minceur de caractère invraisemblable. Branwell, interprété par Arthur Kennedy, est montré comme un artiste raté, irascible et alcoolique et ce, sans aucune nuance : un habitué en chute libre du pub le Bull (le vrai nom du pub que Branwell fréquentait à Haworth, toujours en affaires aujourd’hui, est le Black Bull).

Olivia de Havilland,  Nancy Coleman, Ida Lupino - "Devotion" (1946)
Olivia de Havilland, Nancy Coleman, Ida Lupino – « Devotion » (1946)

Parmi les innombrables invraisemblances de Devotion, les trois sœurs Brontë parlent ouvertement (et à tout le monde autour d’elles) de leurs projets de publications. Dans la réalité, elles ont gardé le secret à ce sujet le plus longtemps possible et ont d’abord publié sous des pseudonymes afin de garder l’anonymat.

Autre hypothèse ahurissante du réalisateur : Emily serait tombée amoureuse du nouveau vicaire d’Haworth, Arthur Bell Nicholls, dès son arrivée. Comme ce dernier tombe plutôt amoureux de Charlotte (dans la réalité, il deviendra son époux), Curtis Bernhardt prétend que les tourments amoureux des Hauts de Hurlevent exprimeraient cet amour frustré.

La séquence du bal est pour sa part complètement surréaliste. Les sœurs Brontë dans un bal ? ! On dirait que le scénariste confond tout à coup leur histoire avec un roman de Jane Austen ou de Louisa May Alcott. Et Charlotte qui fait la coquette avec ses prétendants, et Arthur Bell Nicholls qui lui vole un baiser sur le balcon…

La séquence du bal : Olivia de Havilland, Ida Lupino, Nancy Coleman – « Devotion » (1946)

Heureusement, Emily et Charlotte partent pour Bruxelles au pensionnat Héger afin de parfaire leur éducation. Si l’épisode est véridique, de nombreux détails prennent une liberté évidente face aux faits connus. Monsieur Héger est, entre autres, interprété comme une grotesque caricature de dandy français du XIXe siècle. À la foire où il emmène Charlotte, il n’a aucun scrupule à l’embrasser dans le sombre « tunnel des surprises ». Charlotte est amoureuse de lui bien sûr, elle déclare même son amour à l’épouse de monsieur Héger, ce qui, dans la réalité, n’aurait moralement jamais pu avoir lieu. Charlotte et Emily sont rappelées juste à temps à Haworth, car Branwell est très malade. Dans les faits, c’est la maladie de tante Branwell qui les a obligées à retourner subitement au bercail.

Olivia de Havilland, Victor Francen – "Devotion" (1946)
Olivia de Havilland, Victor Francen – « Devotion » (1946)

Une jolie scène montre ensuite Emily qui lit des passages de son manuscrit encore inachevé, Les Hauts de Hurlevent, à un Branwell alité — bien qu’il ait l’air en pleine forme. Il meurt dans les bras d’Emily dans la scène suivante, dans la rue sous la pluie, alors qu’il tentait de se rendre une dernière fois au Bull. Dans le deuil, Charlotte se console de son amour déçu de Bruxelles en apprivoisant monsieur Nicholls et, par le fait même, brise le cœur de sa sœur dont elle ignore les sentiments envers le vicaire.

Ida Lupino, Olivia de Havilland – « Devotion » (1946)

Le roman Jane Eyre est publié et connaît un succès immédiat, comme ce le fut à l’époque des Brontë. Les autres romans d’Emily et d’Anne sont également publiés. Charlotte se rend seule à Londres chez son éditeur, alors que dans la réalité, elle y est allée avec Anne. Elle se fait alors parrainer par un William Makepeace Thackeray tout paternel, qui lui fait visiter la ville. Dans les faits, la rencontre entre Charlotte et l’auteur de La foire aux vanités a été brève, inconfortable et froide. C’est plutôt George Murray Smith, l’éditeur de Charlotte, qui a joué ce rôle de protecteur et de parrain.

Ida Lupino, Olivia de Havilland – "Devotion" (1946)
Ida Lupino, Olivia de Havilland – « Devotion » (1946)

De retour à Haworth, Charlotte découvre qu’Emily est mourante et apprend la vérité sur les sentiments de sa sœur envers Nicholls. Emily s’éteint en respirant le vent de la lande qui entre par la fenêtre (une référence à l’agonie de Cathy dans Les Hauts de Hurlevent) et en entrant à jamais dans son obsédant rêve du cavalier noir.

La dernière scène du film montre Charlotte sur la lande faisant un dernier adieu à Emily avant de s’éloigner avec Nicholls.

En conclusion : malgré ses prétentions, il faut considérer Devotion comme un simple divertissement et non comme une biographie des Brontë. La mise en scène et les dialogues sont sans intérêt, les décors et les costumes composent un mélange grotesque de styles, mais l’univers d’inspiration gothique du personnage d’Emily y est tout de même intéressant esthétiquement, pour les amateurs du genre, et l’interprétation d’Ida Lupino n’est pas dénuée d’intérêts.

Un commentaire sur « Devotion »

  1. PS However the way Hollywood messed up the story is so crazy, I start laughing rather than get angry…..and of course the richness of dress is so off the mark as well…then having Charlotte and Emily fighting over Arthur Bell Nicholls LOL

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