Promenades intérieures

Salle à manger du musée Brontë, Haworth © John Ward 2010 – http://www.flickr.com/photos/oxfordshirechurches/4979222046/in/photostream/

Je me souviens d’un passage de la biographie de Charlotte Brontë par Elizabeth Gaskell où elle relate un rituel particulier des sœurs Brontë. Depuis leur jeunesse, Charlotte, Emily et Anne écrivaient ensemble dans la salle à manger du presbytère. Après le repas du soir, elles amorçaient une promenade à l’intérieur de la pièce. Elles circulaient autour de la table pendant un long moment, bras dessus bras dessous, en discutant probablement de projets d’avenir, ou encore des aventures des personnages de leurs mondes imaginaires en les interprétant avec des dialogues élaborés.

Se promener ainsi en rond le soir autour de la table de la salle à manger peut nous paraître assez étrange aujourd’hui. Cependant, il ne faut pas oublier qu’après avoir utilisé leurs journées à prier, à lire, écrire, repasser ou coudre, avec une brève promenade sur la lande l’après-midi (quand la température le permettait), il devient compréhensible que les jeunes femmes ressentaient le besoin de se dégourdir les jambes avant d’aller dormir.

Se promener dans Haworth le soir n’aurait pas été convenable pour les Brontë, à l’époque où les clients qui sortaient éméchés du Black Bull chahutaient dans la seule rue du village. Gambader sur la lande dans la nuit noire aurait été encore moins imaginable pour ces filles de pasteur…

Scène du docu-fiction « In Search of the Brontës » (2003).

Cette habitude particulière des sœurs Brontë a fait l’objet de quelques scènes dans la télé-série The Brontës of Haworth (1973), de même que dans le docu-fiction In Search of the Brontë (2003). Plus récemment, en avril 2011, l’artiste Catherine Bertola a réalisé au musée Brontë une installation sonore ponctuée de photographies intitulée To Be Forever Known où elle évoque ente autres ces promenades intérieures.

Photographie accompagnant l’installation sonore « To be forever known-Residual hauntings » de Catherine Bertola, 2011, musée Brontë, Haworth.

Il est intéressant de noter que la marche est pratiquée comme outil de développement de la pensée par bon nombre de penseurs et d’artistes, qui voient dans cet exercice une manière simple et efficace de faire littéralement « avancer » leurs idées. Je crois que Charlotte, Emily et Anne ont parfaitement bien exploité ces circonvolutions autour de la table à manger pour le développement de leurs créations littéraires, transcendant ainsi les limites strictes de leur train de vie conventionnel.

Un passage émouvant du livre d’Elizabeth Gaskell raconte que Charlotte, après la mort de ses deux sœurs, a continué seule ce rituel de marche autour de la table, chaque soir. La servante des Brontë lui avait raconté comment les trois sœurs avaient pris l’habitude de marcher autour de la table en parlant jusque tard dans la nuit. Emily marchait tant qu’elle pouvait et quand elle mourut, Anne et Charlotte ont continué le rituel. « …et maintenant mon cœur souffre d’entendre Miss Brontë marcher, marcher et marcher encore toute seule » confia la servante à Elizabeth Gaskell lors de l’une de ses visites au presbytère.

Dans sa chambre d’invité au 2e étage du presbytère, la première biographe de l’auteure de Jane Eyre entendit ainsi le claquement des souliers de Charlotte sur le parquet de la salle à manger, comme le tic-tac d’une lente horloge humaine mesurant à chaque coup le poids inexorable de sa solitude endeuillée.

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