Les filles de Jane (1) : Lily McEvoy

En faisant le tour de ma bibliothèque, je me rends compte que j’ai toujours cherché à en savoir plus sur l’étonnant personnage de Jane Eyre et, par le fait même, à en savoir plus sur moi-même. Lorsque j’ai lu ce roman de Charlotte Brontë à l’âge de 12 ans, l’étrange petite héroïne m’a littéralement sauvé la vie. Par la suite, j’ai toujours cherché dans les milliers de livres que j’ai lu d’autres incarnations littéraires de Jane, d’autres héroïnes de la trempe de Miss Eyre. Fort heureusement, pour mon plus grand plaisir, j’en ai trouvé quelques-unes au fil de mes lectures. Voici donc, dans cette série d’articles, les «filles de Jane» qui m’ont le plus marquée.

© Jean-Jacques Henner (1819-1916)

Lily McEvoy

Lorsque j’ai lu le roman L’évocation de l’auteure québécoise Martine Desjardins, publié en 2005 chez Leméac (récipiendaire du Prix Ringuet en 2006), je me suis retrouvée pour la première fois ⎯ depuis mes 12 ans ⎯ dans une écriture magistralement brontëenne. C’était comme si les spectres d’Emily, d’Anne et de Charlotte Brontë se réincarnaient dans chacun des mots de ce livre superbement écrit. J’emploie ici le mot «spectres» de façon délibérée, puisque Martine Desjardins s’inspire du roman gothique dans ses œuvres, tout comme les sœurs Brontë.

Se déroulant au début du XIXe siècle dans le comté de Bellechasse au Québec, le roman raconte comment Lily McEvoy exorcise son passé grâce au sel purificateur de la mine de son père, «emporté par une puissante alchimie littéraire où se confondent histoire et légendes» (note de l’éditeur). À l’instar des célèbres auteures anglaises, l’héroïne du roman est d’origine irlandaise. Jeune femme étrange, célibataire et solitaire, Lily présente un mélange fascinant des personnages brontëens Jane Eyre et Catherine Earnshaw des Hauts de Hurlevent. Les liens qu’entretient Lily avec son valet de ferme, Titus (un enfant trouvé), rappellent d’ailleurs par moments le couple Cathy-Heathcliff des Hauts de Hurlevent. Mais la ressemblance ne s’arrête pas là.

Une scène de L’évocation (page 34) s’inspire directement d’une scène marquante des premiers chapitres du roman Jane Eyre. On y découvre la petite Lily répondant avec aplomb aux questions existentielles de Monseigneur Briand, une reprise savoureuse de la scène du roman de Charlotte Brontë où la petite Jane répond sans broncher aux questions du terrible révérend Brocklehurst :

«-As-tu peur du démon ?

-Très peur, Monseigneur, et de l’enfer aussi.

-Que dois-tu faire pour ne pas tomber dans son étang de souffre et de feu ?

-Je dois veiller à toujours manger très salé.

À ces mots, l’évêque avait dressé sa main baguée et pris un air courroucé.»

Par ailleurs, si la lande aride et venteuse des romans des Brontë offrait ce pont symbolique entre les états d’âme des personnages et le paysage, propre au mouvement romantique de la littérature du XIXe siècle, nous retrouvons dans l’inquiétante et corrosive mine de sel de L’Évocation une brillante métaphore de la rancune de Lily McEvoy, qu’elle cultive soigneusement tout au long de sa vie.

On retrouve également dans L’Évocation des phénomènes étranges et des créatures des légendes irlandaises, comme si la fidèle Tabby des sœurs Brontë, avec ses contes et légendes du Yorkshire, se mêlait tout à coup de la narration du roman.

Enfin, une série de personnages marquants de l’époque : amiral, lieutenant, gouverneur, monseigneur, intendant… défile dans le roman de Desjardins comme si l’auteure dressait la chronique de son monde inventé à la manière des juvenilias des Brontë.

Après avoir lu L’évocation, je me suis précipitée avec délectation sur Le cercle de Clara de Martine Desjardins, publié pour la première fois en 1997. Ce magnifique roman de l’auteure n’est pas sans rappeler la célèbre nouvelle The Yellow Wallpaper de Charlotte Perkins Gilman publiée en 1892.

En 2009, Martine Desjardins publiait Maleficium aux éditions Alto (prix Jacques Brossard). À cette occasion, j’ai eu l’immense privilège de rencontrer Martine Desjardins au Salon du livre de Québec et de recevoir une dédicace pour mon exemplaire de Maleficium. Je ne peux m’empêcher d’imaginer combien les sœurs Brontë adoreraient cette auteure discrète et, surtout, ses livres remplis de mystères incandescents. Pour ma part, j’attends avec impatience son prochain livre !

Un commentaire sur « Les filles de Jane (1) : Lily McEvoy »

  1. Je ne connais pas du tout cette auteure et je la note pour mes lectures de vacances, c’est une période qui permet des découvertes sans se soucier ds horaires et de pouvoir plonger dans un univers comme celui-là. Votre blog est une très grande richesse, A bientôt.

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