Paysages intérieurs d’Emily Brontë

Wuthering Heights © Robert McGinnis (1926-)

Dans Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, le romantisme mystique s’exprime avec une telle force qu’il ne peut laisser personne indifférent. L’omniprésence de la nature et du paysage, rudes et primitifs, tourmentés par les vents, y devient une puissante métaphore de l’événement intérieur et des tourments de l’âme des personnages.

J’ai lu plusieurs fois Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, dans l’espoir de l’aimer un jour. Peine perdue ! L’incroyable climat de violence qui traverse tout le roman (violence physique et verbale, harcèlement psychologique, manipulation, cruauté…) m’indispose royalement. Le personnage d’Heathcliff, archétype torturé de l’anti-héros byronien consumé par ses passions, m’est particulièrement antipathique.  Il n’y a aucun doute, le roman d’Emily Brontë s’enracine dans la tradition du roman gothique anglais, né au même moment que les protagonistes des Hauts de Hurlevent, au milieu du XVIIIe siècle : elle aborde frontalement les troubles et les perversités de l’âme humaine, jusqu’à la cruauté et la folie, chez des protagonistes qui ont franchi les bornes du permis et qui préfigurent le héros romantique dans sa quête prométhéenne de l’impossible.

Cependant, dans cette terrible saga familiale qui s’échelonne sur deux générations, Emily Brontë exalte en permanence la beauté du mystérieux, du fantastique, de l’étrange et du sublime, au sein de cette grande nature aride des landes du Yorkshire, correspondant parfaitement à la démesure des personnages. C’est là le propre du romantisme, avec sa recherche de paysages nouveaux, de dépaysement, d’immensité, d’infini, de désordre, de mouvement. Montagnes, orages, tempêtes… À travers eux, l’écriture romantique d’Emily Brontë exprime sa sensibilité. Elle en cherche les symboles, les découvre par la contemplation et le rêve ou en déchiffre les analogies métaphysiques.

Ainsi, l’héroïne du roman, la belle Catherine Earnshaw (Cathy), hante Heathcliff et la lande qui l’a vu naître, tant de son vivant qu’après sa mort à 18 ans (au milieu du roman). Elle avait rêvé dans son enfance que les anges du ciel la jetaient hors du Paradis tant elle regrettait de quitter ce territoire vaste et solitaire des Hauts de Hurlevent. Absorbée totalement par cette nature sauvage et décentrée, fusionnée à elle en une sorte de communion mystique païenne, elle en devient l’esprit libre et orageux, la force tellurique sous-jacente qui fait gronder Heathcliff comme un volcan, qui lui fait cracher la lave destructrice de sa vengeance sur tous ceux qui l’entourent.

Heathcliff, orphelin sans nom de famille, venu de nulle part, sans point d’origine connu, aime passionnément cette femme-pays, cette femme-terre où il enracine son âme et son amour. Lorsque Catherine épouse un autre homme, puis lorsqu’elle meurt en donnant naissance à sa fille, les sentiments caractéristiques du roman gothique liés au deuil, à la perte et à l’anéantissement, voire même à l’horreur de la putréfaction des corps, tourmentent inlassablement Heathcliff. Comme en exil de lui-même, il s’enferme à Hurlevent, ou arpente la lande dans un désir désespéré d’être de nouveau avec Cathy. Elle est là, tout autour, invisible et essentielle, son âme sans repos hurlant dans le vent à travers la lande désolée…

Top Withens © Pete Barnes – http://www.petebarnesphotography.co.uk

Nous savons qu’il y a beaucoup d’Emily Brontë dans cette mystique du paysage exprimée à travers les personnages d’Heathcliff et de Cathy. Très attachée à la lande, Emily s’y promenait si possible chaque jour, pendant des heures. Dans ces montagnes lunaires couvertes de roches et de bruyères, roulant jusqu’aux limites de l’horizon et du ciel, fouettées par les vents, elle trouvait un espace de liberté et d’intensité qui n’avait son pareil nul par ailleurs. Son âme meurtrie par les deuils successifs (sa mère, ses sœurs Maria et Elizabeth) et l’exil (les études et le travail loin de Haworth) s’abîmait dans cette vastitude solitaire et consolatrice. Son imaginaire débordant s’y déploya sans retenue, donnant vie à l’extraordinaire univers onirique du Gondal, dont Les Hauts de Hurlevent et les poèmes font partie intégrante.

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