Les Brontë par E. Landseer : l’enquête virtuelle

Portrait présumé d’Emily, Charlotte et Anne Brontë, attribué à Edwin Landseer, c.1838.

Ce texte fait suite à mon article précédent : «Les Brontë par Edwin Landseer : un portrait controversé». Si j’avais ce portrait en ma possession, j’aimerais bien mener ma petite enquête pour éclaircir son affiliation possible avec les Brontë. Je procèderais comme suit :

ÉTAPE # 1 : AUTHENTIFIER LES MATÉRIAUX

L’analyse en laboratoire des composantes du papier et des pigments d’aquarelle utilisés pour ce portrait permettrait d’établir s’il s’agit bel et bien d’une œuvre du XIXe siècle et non d’un faux fabriqué avec des matériaux contemporains. Il est important à cet égard d’analyser les pigments de couleurs qui composent le dessin car un faussaire pourrait très bien utiliser un papier vierge ancien pour réaliser son forfait.

Deux conclusions distinctes pourraient résulter de cette première étape d’investigation :

– Conclusion (A) de l’étape # 1 : les matériaux utilisés seraient récents.

Il ne s’agirait donc pas d’un portrait d’époque. La thèse de l’attribution à Sir Edwin Landseer serait alors réfutée sans équivoque. Il pourrait encore s’agir d’une représentation des Brontë, mais réalisée selon les perceptions toutes personnelles d’un artiste contemporain. Cette représentation contemporaine ne serait pas dénuée d’intérêt pour autant, car le dessin est de qualité et l’artiste aurait pris bien soin de compiler certaines données connues à propos des sœurs Brontë pour les inclure dans son portrait (préférence dans le choix des couleurs des robes de chacune, certaines caractéristiques physiques, etc.). En soi, il s’agirait alors d’une jolie illustration des sœurs Brontë, mais rien de plus.

Suite à donner à la conclusion (A) : aucune, en ce qui concerne l’intérêt des Brontë. Le propriétaire de l’œuvre pourrait par ailleurs vouloir retracer le parcours de celle-ci avant son acquisition, afin d’en identifier l’auteur(e).

– Conclusion (B) de l’étape # 1 : les matériaux utilisés seraient d’époque.

Dans ce cas, il s’agirait bien d’une œuvre ancienne datant du XIXe siècle, dont le sujet serait trois jeunes femmes de l’ère victorienne.

Suites à donner à la conclusion (B) : procéder aux étapes #2 et #3 de l’enquête.

ÉTAPE #2 : IDENTIFIER L’AUTEUR(E) DE L’ŒUVRE

(B-2) Pour permettre d’attribuer cette œuvre à Sir Edwin Landseer, en raison des initiales «EL» et de la date «1838» trouvées sur le dessin (attention : ces indications peuvent très bien avoir étés ajoutés à une date ultérieure), il faudrait dans un premier temps retracer avec exactitude la provenance du dessin et les étapes de ventes ou de legs de ce dernier, idéalement depuis sa fabrication et ce, jusqu’à l’acquisition en 2009 par James von Gorin Grozny. Pour se faire, il faudrait d’abord interroger les responsables de l’encan où cette œuvre a été vendue en 2009.

Dans un deuxième temps, des historiens de l’art spécialistes de Landseer et des conservateurs de musées pourraient être mis à contribution afin de comparer la touche de ce dessin avec les autres œuvres sur papier connues de l’artiste.

Conclusion (B-2-A) de l’étape #2 : il s’agirait d’une œuvre de Sir Edwin Landseer

Authentifié par les spécialistes, avec une bonne concordance dans l’historique des transactions, ce portrait serait attribué officiellement à Landseer et intégrée dans le catalogue raisonné de ses œuvres.

Suite à donner à la conclusion (B-2-A) : chercher des mentions possibles de cette œuvre dans les documents d’époque liés à Landseer afin de déterminer où et quand aurait été fait ce portrait et qui en aurait été le sujet. Cette piste pourrait mener aux Brontë, ou non.

-Conclusion (B-2-B) de l’étape #2 : l’auteur(e) de l’œuvre serait inconnu(e)

Il s’agirait alors d’un dessin dont l’auteur(e) ne serait connu(e) que par les initiales «EL».

Suite à donner à la conclusion (B-2-B) : Ces initiales «EL» ayant pu être ajouté après la réalisation du dessin, l’attribution à un artiste de l’époque victorienne (ils sont légions) portant ces initiales reste assez laborieuse. Cependant, si les conclusions de l’étape #3 de l’enquête confirment l’affiliation avec les Brontë, la recherche de l’auteur(e) de ce dessin pourrait conduire à des révélations nouvelles intéressantes au sujet des relations artistiques des Brontë.

ÉTAPE #3 : IDENTIFIER LE SUJET DE L’ŒUVRE

(B-3) Pour permettre d’affirmer que ce portrait de trois jeunes filles représente les sœurs Brontë, des logiciels de reconnaissances des visages et des spécialistes en physionomie (ou portrait-robots) pourraient être mis à contribution afin de permettre d’établir certaines corrélations entre les traits de ces jeunes femmes et ceux des portraits des trois sœurs réalisés par Branwell et Charlotte Brontë.

-Conclusion (B-3-A) de l’étape #3 : les personnages du portrait ne peuvent êtres identifiés

L’analyse par les spécialistes de reconnaissance des visages établirait qu’il n’existe aucune ressemblance concluante entre les traits des personnages de ce dessin et ceux des portraits déjà authentifiés des Brontë réalisés par Branwell et Charlotte.

Suite à donner à la conclusion (B-3-A) : aucune, en ce qui a trait aux intérêts des Brontë.

-Conclusion (B-3-B) de l’étape #3 : il s’agirait d’un portrait des sœurs Brontë

L’analyse par les spécialistes de reconnaissance des visages établirait que les traits des personnes représentées sur ce portrait correspondent, selon un pourcentage élevé, aux traits des portraits connus des sœurs Brontë.

Suites à donner à la conclusion (B-3-B) :

-(B-3-B-1) Déterminer la date du portrait. Les coiffures, les bijoux et les robes portées par les personnages peuvent donner des indices importants pour la datation. Comme le «1838» inscrit sur le dessin peut avoir été ajouter ultérieurement, on ne peut uniquement se fier à cette inscription pour dater l’œuvre. Il faut prendre en considération qu’il existe d’importantes différences entre les touches des portraits (très précises, rappelant la technique des miniaturistes) et celles des robes (plus gestuelles et proches de l’esquisse). Les robes du portrait ont peut-être été finalisées quelque temps après les visages, et peut-être même par un autre artiste, assistant du portraitiste.

-(B-3-B-2) Déterminer l’auteur(e) du portrait. Charlotte et Branwell, lorsqu’ils ont envisagés une possible carrière de miniaturiste (pour Charlotte) et de portraitiste (pour Branwell), ont certainement eu des contacts avec des artistes accomplis. Peut-être que l’un d’entre eux a voulu faire le portrait des trois sœurs ? Une recherche approfondie dans les documents d’époque liés aux Brontë pourrait sans doute permettre de retracer l’auteur(e) de ce dessin.

-(B-3-B-3) Trouver des preuves connexes. Le fait qu’aucun écrit des Brontë ne mentionne ce portrait pose plusieurs questions et engendre différentes hypothèses à investiguer : Pourquoi les Brontë n’ont jamais mentionné l’existence de ce portrait (à fortiori s’il s’agissait d’un Landseer) ? La réalisation de ce portrait est-elle relié à un événement ou une situation qu’elle préférait oublier, ou cacher ? Pour un(e) auteur(e) de fiction, ces questions pourraient inspirer un nouveau et palpitant roman biographique au sujet des Brontë…

Mon prochain article à paraître sur le sujet : «Les Brontë par E. Landseer : les arguments de J. von Gorin Grozny»

2 commentaires sur « Les Brontë par E. Landseer : l’enquête virtuelle »

  1. J’ai eu le privilège de recevoir ce message de monsieur James Gorin von Grozny à la suite à cet article, un message qui apporte d’autres pistes d’analyse :

    I love the progressive logic of your attribution process- when you get to a rock you can throw a rope!

    Establishing A positive lights the trail to fantastic, romantic and enormously consequential implications.
    In addition to the recent NPG attribution, the exquisite nude study on verso is ‘etched’ with recognisable and distinctive techniques unique to the virtuoso.
    Also on verso, a block of consistant ‘reflex’ pencil work, where underlying forms are methodically obscured, the shape of line, length, weight, density and regulation closely match block of solid shading on a drawing I very fortunately have (Landseer’s draft for ‘Dignity & Impudence’ 1839 Tate, worthy dog-subjects belonging to Jacob Bell).
    I have a hunch Charlotte used the pseudonym before the curate appeared- who, a year after publication of ‘Poems’ she described ‘highly uninteresting’, and elsewhere said curates were inferior under-achievers.
    Her eventual affinity to him may have been partly because his name was associated with her sacred pseudonym- not vice-versa.
    I would so love to find evidence of ‘Bell’ before Arthur.
    Some biographers have suggested the name celebrated the re-instatement of church bells at Haworth.
    A writer you will know how meaningful, inspiring or spiritually empowered a pseudonym must be- it’s conception ceremonial and significant, not ‘found’ in the middle name of dad’s latest underdog.
    Invites question what Arthur wanted to destroy of her papers and why- could there have been reference to ‘Bell’ before June 1845? He may have destroyed another explanation. The good husband, may also have confiscated mementos of past loves, especially scandalous, intense or demeaning to Arthur, or confusing the estate’s pious asset.
    The ‘crumbs of affection’ for m Heger did survive, all explained away by her youth and vulnerability in a foreign land. I do often imagine how she must, even younger and full of dreams, have tumbled, blushing and blubbering and showing her scars to the rustic genius she had adored since puberty and before, how pure, and right, and magically destined she must have allowed herself to imagine their passion was- and I love her for it.
    And I imagine, when dark messages, not Landseer with impending, perfect pledge of subversive ambition, arrived on the London coach, that he had gone mad and was locked up in an asylum.
    The stigma, shame, fear and finality then, unrelated to the sympathy we now cautiously afford those ‘wild of mind’. How was Charlotte’s heart broken. How would the word ‘Landseer’ bring hush to the houshold.

    Even so, the rebel maiden may have not given up on him, if the added verses in poem ‘The Letter’ relate to this ‘impending’ picture and to his ‘loved hand’ (she covers her tracks with a scatter of condescending nonsence to placate and feed the ego of male readers).
    Landseer recovered in 1840 and, guided by his mentor Jacob Bell, travelled to Brussels. Did she consciously follow him in 1841, on pretext of snobby school friends?
    I have a viable alternative hunch- Jacob Bell was Landseer’s canny business mentor and hero from 1838 onwards, the most important and influential non-family person in the artist’s life and career.
    Bell (tragically and irreversibly) advised Edwin to paint not what he saw, but what his patron’s wanted to see.
    I’m certain Edwin encouraged Charlotte to quit the male dominated, mercenary pit of visual arts, and expand and exploit her gifts of imagination through words, and in an ‘even playing-field’ if she adopts a male pseudonym!
    Apologies I’ve rambled to no special end more than A.

    Also wanted to briefly suggest, and establish reliable bench-mark reference to grid B. The photo on cover of Lyndall Gordon’s ‘Passionate Life’ is not Charlotte Bronte.
    Technically, the ratios between hairline, nose and chin, and nose, lips and chin, don’t match or fit Richmond’s measurements nor Branwell’s, nor the precision expected of Landseer.
    By countenance, the brawny woman in photo does not correlate with Richmond’s exhausted creature of 1850, or the frail person too weak to give berth. Rather like the street artist’s sketch of Mrs Gaskell, described and purchased in 2004 as ‘Charlotte Bronte’ by Bronte Museum, on the basis of provenance- itself bearing no resemblance except to Mrs Gaskell!

    Please let me know which images may be useful, any way I can make the picture ‘virtually’ in your hands and any info or references, I will send by return.

    Very best wishes, James Gorin

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