Emily Brontë, schizoïde ?

Friedrich von Amerling, 1834

Dans l’excellent livre « Comment gérer les personnalités difficiles » de François Lelord et Christophe André, le profil schizoïde semble parfaitement correspondre à ce que nous connaissons de la personnalité d’Emily Brontë, souvent qualifiée de sauvage et de solitaire. J’en cite ici les grandes lignes : La personnalité schizoïde est extrêmement réservée et démontre un fort penchant pour la solitude. Elle préfère être en relation avec elle-même et son univers intérieur plutôt qu’avec le monde extérieur. Elle fuit habituellement les contacts et reste difficile à deviner. Il ne faut pas compter sur elle pour animer la conversation. Elle ne se lie pas facilement. La personnalité schizoïde est très autonome. Elle trouve ses satisfactions dans son monde intérieur, dans l’exercice solitaire de ses facultés. Elle aime rêver, travailler seule, fabriquer son propre environnement, plutôt que d’aller chercher l’approbation de ses semblables. Studieuse et concentrée, la personnalité schizoïde devient souvent un spécialiste dans son domaine où elle aime s’absorber complètement, mais elle a la plupart du temps du mal à s’imposer dans un groupe. Abandonnée à son penchant naturel, la personnalité schizoïde aurait tendance à terminer en ermite. 

À la page 171 du livre de Lelord et d’André, les affirmations du test de personnalité schizoïde pourraient avoir tout bonnement été tirées du journal intime d’Emily Brontë (s’il a jamais existé…) : Après une journée passée en compagnie de gens, j’éprouve le besoin impérieux d’être seule ; parfois, j’ai du mal à comprendre les réactions des autres ; faire connaissance avec des gens nouveaux ne m’attire pas spécialement ; même en compagnie d’autres personnes, il m’arrive d’être ailleurs en pensant à autre chose ;  mes loisirs sont surtout solitaires ; à part les gens de ma famille, je n’ai pas vraiment d’amis ; ce que les gens pensent de moi ne m’intéresse pas beaucoup ; je n’aime pas les activités de groupe.

La personnalité schizoïde d’Emily pourrait expliquer en partie son grave dépérissement lors de son séjour à la pension de Roe Head avec Charlotte en 1835 (elle a alors 17 ans). Non seulement privée de la liberté de ses promenades en solitaire sur la lande, elle se retrouvait constamment en contact avec des étrangers. Il semble qu’il soit particulièrement fatigant pour un schizoïde d’avoir des contacts humains au quotidien avec ses semblables ; aussi fatigant que ce le serait pour le commun des mortels qui, dans un pays étranger, devrait constamment fournir un effort supplémentaire pour communiquer dans une autre langue avec les autres.

Ce trait de caractère pourrait également expliquer cette célèbre anecdote concernant Emily, alors qu’elle travaillait comme institutrice dans la pension de Law Hill, près Halifax, en 1838 (elle a 20 ans). Elle aurait alors déclaré à ses élèves qu’elle préférait de loin être en compagnie du chien de la pension plutôt qu’avec aucune d’entre elles. Tout comme la tentative de scolarisation à Roe Head, sa brève expérience d’institutrice fut un échec.

D’autre part, contrairement à Charlotte et Anne qui se sont durablement liées d’amitié avec d’autres jeunes femmes pendant leur jeunesse (Ellen Nussey, Mary et Martha Taylor dans le cas de Charlotte ; les filles de la famille Robinson où elle fut gouvernante dans le cas d’Anne), on ne connaît aucune amie à Emily.

Lorsque des visiteurs venaient prendre le thé au presbytère, il était hors de question qu’Emily entretienne la conversation et elle s’éclipsait systématiquement de la pièce (ou de la maison) pour laisser à la pauvre Charlotte le soin de remplir ce rôle social. Selon certains auteurs, Emily évitait même de répondre à la porte d’entrée.

À la première occasion en 1831 (elle a 13 ans), Emily s’est dissociée du monde imaginaire d’Angria conçu par Charlotte et Branwell pour créer avec Anne son propre univers virtuel, Gondal. Comme si, même dans l’espace de l’imagination, elle cherchait à restreindre les contacts et garder le contrôle sur son monde intérieur.

Contrairement à Anne ou Charlotte, Emily n’a jamais quitté ce monde imaginaire dans lequel elle s’est complètement absorbée. Lors d’un petit voyage à York avec Anne en 1845 (elle a 27 ans), elle a préféré interpréter les personnages de Gondal pendant tout le voyage plutôt que de s’intéresser aux attraits de la région qu’Anne voulait lui faire découvrir. Ses poèmes et son unique roman, Les Hauts de Hurlevent, font partie intégrante de cet univers intérieur qui prenait pour elle autant de place et d’importance que la vie réelle.

Dessin d’Emily Brontë, St-Siméon le Stylite, 1833

Parmi les quelques dessins d’Emily qui sont parvenus jusqu’à nous, l’un d’eux étonne. Alors qu’elle avait 15 ans, en 1833, Emily réalisa une esquisse de St-Siméon le Stylite. Ce saint chrétien du IVe siècle vécut toute sa vie de façon austère, en Syrie, effectuant de longues et récurrentes périodes sans contact avec le monde. On retient de lui qu’il se retira en ermite au sommet d’une colonne, d’où son surnom. L’espace dont il disposait au sommet de sa colonne était tout juste suffisant pour se tenir debout ou assis, jamais allongé. Un tel sujet ne manque pas d’étonner sous le crayon d’une jeune adolescente. Il témoigne sans doute de ce tempérament schizoïde d’Emily fasciné par la solitude et le repli sur soi.

 

Enfin, si on faisait passer à Emily le test de personnalité d’Eysenck, sans doute qu’elle se classerait sans équivoque dans la catégorie « introverti-neurotique ». En effet, même si, à titre d’introvertie, Emily démontrait un grand contrôle sur elle-même et qu’elle poursuivait ses buts indépendamment des circonstances extérieures, son côté neurotique pouvait la faire carrément sortir de ses gonds avec colère et violence. À titre d’exemple, ce fut le cas lorsque Charlotte découvrit « par hasard » ses poèmes dans ses effets personnels, de même que lorsque son chien Keeper monta sur le lit sans y être autorisé. Elle fit une scène mémorable à Charlotte ; elle cribla la tête de Keeper (un énorme mastiff) de violents coups de poing. Une personnalité neurotique peut être agitée facilement et durablement par des émotions pénibles : anxiété, tristesse, remord. Combien de poèmes d’Emily en témoignent !

Emily n’était pourtant pas la seule « personnalité difficile » dans la famille Brontë. Le père, Patrick Brontë, fut souvent considéré par les biographes comme un véritable excentrique. Le frère, Branwell, sombra très tôt dans une profonde dépendance à l’alcool et à l’opium. Ces personnalités marquées ont teinté nombre de personnages dans les écrits des trois sœurs et ont sans doute contribué à forger leur grande originalité.

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