Noël avec les Brontë – La poupée de Jane Eyre

Inconnu, école américaine, XIXe siècle

Inconnu, école américaine, XIXe siècle

Dans les premiers chapitres du roman Jane Eyre, l’héroïne de Charlotte Brontë témoigne des mauvais traitements auxquels elle a été confrontée pendant son enfance. Au quatrième chapitre, l’épisode racontant les Fêtes de Noël est particulièrement triste, alors que la petite Jane, âgée de dix ans, se retrouve complètement exclue et isolée.

«Noël et le Nouvel an avait été célébrés à Gateshead avec l’éclat habituel de ces fêtes ; des cadeaux avaient été échangés, des dîners et des soirées avaient été données. De toutes les réjouissances j’avais été naturellement exclue : ma participation aux festivités avait consisté à contempler la toilette quotidienne d’Eliza et Georgiana, à les voir descendre au salon vêtues de robe de mousseline légère avec de larges ceintures rouges et les cheveux arrangés en savantes bouclettes ; et ensuite, à écouter monter le son du piano ou de la harpe, les allées et venues du maître d’hôtel et du valet, le tintement des verres et de la porcelaine quand on passait des rafraîchissements, le murmure haché des conversations quand on ouvrait ou refermait les portes du salon. Quand je me lassais de ces occupations, je quittais le palier pour me retirer dans la chambre d’enfants silencieuse et solitaire ; et là, un peu triste, certes, je n’étais pourtant pas malheureuse. À dire le vrai, je n’avais pas le moindre désir de paraître en société, car en société il était très rare qu’on s’intéressât à moi ; et si seulement Bessie avait été gentille et sociable, j’eusse tenu pour un grand privilège de passer mes soirées tranquillement avec elle, plutôt que sous le redoutable regard de Mme Reed, dans une pièce pleine de belles dames et de beaux messieurs. Mais Bessie, dès qu’elle avait fini d’habiller ses jeunes maîtresses, se déplaçait vers la région plus animée de la cuisine et de la chambre de l’intendante, emportant généralement la bougie avec elle. Je restais alors assise avec ma poupée sur les genoux, jusqu’au moment où le feu baissait, non sans jeter de temps à autre un regard à la ronde pour m’assurer qu’aucun être plus dangereux que moi ne hantait la pénombre de la pièce ; puis, quand il ne restait plus que des braises rouges sombres, je me dépêchais de me déshabiller en tirant tant que bien que mal sur les nœuds et les cordons, et je cherchais dans mon petit lit un refuge contre le froid et l’obscurité. Dans ce lit j’emportais toujours ma poupée ; les êtres humains ont besoin d’aimer et, faute d’objet plus digne de mon affection, je parvenais à me réjouir d’aimer et de chérir cette idole défraîchie, déguenillée comme un épouvantail en miniature. Je suis étonnée aujourd’hui quand j’évoque l’absurde sincérité de ma folle tendresse pour ce petit jouet, que j’arrivais presque à croire vivant et capable d’éprouver des sensations. Je ne pouvais pas m’endormir si la poupée n’était pas enveloppée dans ma chemine de nuit ; mais, quand elle y était, bien au chaud et en sécurité, j’étais relativement heureuse, car je la croyais heureuse, elle aussiJane Eyre, chapitre IV, traduction de Sylvère Monod, édition Garnier, 1966.

Charlotte Brontë utilise différents stratagèmes littéraires pour nous mettre d’emblée du côté de sa jeune héroïne. Écrit au «je», le roman nous expose dès les toutes premières pages les nombreux sévices que subit la petite Jane au sein de la famille de ses cousins, les Reed. Enfant solitaire et résiliente face à l’hostilité de sa famille adoptive, possédant une nature sensible mais aussi une grande force intérieure, Jane fera preuve de beaucoup de courage et d’un sens aigu de la justice, ce qui l’amènera finalement à se rebeller contre la tyrannie des Reed. Elle refusera toujours d’être une victime et, à l’âge adulte, cette rébellion se transformera en indépendance. Bien que consciente des circonstances difficiles et peu enviables de son destin, Jane ne baissera jamais les bras devant l’adversité.

Dans un judicieux effet de miroir temporel, Charlotte Brontë fera revivre à son héroïne devenue adulte une situation semblable à ce funeste Noël des premiers chapitres. Alors qu’elle est employée à Thornfield Hall comme gouvernante pour une véritable «poupée vivante», la petite Adèle Rochester, Jane se sent de nouveau à l’écart lorsque le maître des lieux revient d’un voyage avec un groupe d’invités. Monsieur Rochester insiste pour que Jane assiste à leurs fêtes ; bien qu’elle lui obéit par amour (elle préfèrerait se retirer, comme quand elle était enfant), elle restera en retrait, dans un coin, pour les observer de loin. Parmi ces invités, la belle et riche Blanche Ingram, de même que sa mère, traitent la jeune gouvernante avec mépris et n’hésite pas à la remettre à sa place, faisant écho à l’attitude des Reed. Heureusement cette fois, d’étranges circonstances inattendues rapprocheront Jane de son employeur, brisant l’isolement de Jane et lui permettant de connaître enfin l’amour. Mais si, dans le Noël de son enfance, Jane jetait un regard à la ronde pour s’assurer qu’aucun fantôme ne hantait la pénombre de la pièce, elle sera maintenant confrontée un être invisible et effrayant hantant les couloirs de Thornfield Hall…

Noël avec les Brontë – Gâteau aux épices du Yorkshire

© Lavender and Lovage

© Lavender and Lovage

Pendant la période des Fêtes, Charlotte Brontë utilisait une recette semblable à celle-ci pour fabriquer des gâteaux aux épices, qu’elle distribuait auprès des paroissiens d’Haworth.

Ce met traditionnel du Yorkshire, remontant au Moyen-Âge, était cuisiné dans tous les foyers pour être offert aux invités ou en cadeaux.

 

 

-2 livres (907 grammes) de farine

-1/2 livre (226 grammes) de beurre

-1 livres (453 grammes) de raisin de Corinthe

-1/2 livres (226 grammes) de raisins secs Sultana

-1/2 livre (226 grammes) de sucre brun ou cassonade

-4 œufs

-1/4 livres (113 grammes) de zest d’orange et de citron confits, en dés

-1 oz (28 g) de levure

-1 demi-noix de muscade

-1 cuillère à thé (5 grammes) de cannelle

-2 cuillère à thé (10 grammes)  de sel

Émietter la levure dans un peu de lait réchauffé. Couvrir et laisser lever jusqu’à consistance mousseuse. Pendant ce temps, mettre la farine et deux cuillères à thé de sel dans un bol chaud. Incorporer le beurre, puis ajouter la levure et le reste du lait tiède. Mélanger. Couvrir d’un linge propre et laisser lever à température ambiante pendant 20 minutes.

Une fois levée, pétrir la pâte comme vous le feriez pour de la pâte à pain. Plus vous pétrissez et plus le mélange sera léger. Laissez ensuite reposer pendant une heure de plus pour laisser le mélange lever encore un peu.

Mélanger les fruits secs et les œufs et ajouter au mélange. Mélangez bien avec vos mains. Couvrir et laisser lever pendant une autre heure.

Prenez deux moules à gâteau et en remplir les deux tiers de la hauteur avec le mélange. Cuire au four pendant 1 heure (ou jusqu’à ce qu’un couteau en ressorte propre) dans un four modéré (environ 320°F ou 160°C). Laissez le gâteau refroidir et retirer du moule. Servir avec du fromage.

Bon appétit !

Portraits en sépia

© Louise Sanfaçon

Anne, Charlotte et Emily Brontë devant le presbytère d’Haworth (collage combinant le tableau de Branwell Brontë de 1834, une photographie du presbytère de 1856 et une photographie de Domowa Kostiumologia de 2014) © Louise Sanfaçon

Si l’invention de la photographie en 1839 fut contemporaine des sœurs Brontë, nous ne connaissons aucune photographie de ces auteures. Heureusement, grâce au talent artistique des Brontë et à la vigilance de leurs admirateurs, quelques rarissimes dessins et peintures nous présentant leurs portraits sont parvenus jusqu’à nous.

La postérité aura puisé à ces maigres sources pour tenter de recréer des représentations des sœurs Brontë, plus à même de témoigner de leur univers singulier. Voici mon humble contribution à ces créations, dans un style graphique rappelant la sérigraphie.

© Louise Sanfaçon

Charlotte Brontë (collage combinant une variante du portrait de George Richmond et une gravure de William Jackman) © Louise Sanfaçon

Charlotte Brontë (collage combinant le portrait de J. H. Thompson et un tableau de Barend Cornelis Koekkoek) © Louise Sanfaçon

Charlotte Brontë (collage combinant le portrait de J. H. Thompson et un tableau de Barend Cornelis Koekkoek) © Louise Sanfaçon

Emily Brontë (collage combinant le tableau de Branwell Brontë de 1834, et une photographie de Bakken) © Louise Sanfaçon

Emily Brontë (collage combinant le tableau de Branwell Brontë de 1834, et une photographie de Bakken) © Louise Sanfaçon

Emily Brontë (collage combinant l’un des deux seuls portraits de l’auteure par son frère Branwell datant de 1833, une photographie d’Abigail Atelier avec la pierre tombale d’Heathcliff et un tableau de John William Inchbold de 1854 représentant la lande) © Louise Sanfaçon

Emily Brontë (collage combinant l’un des deux seuls portraits de l’auteure par son frère Branwell datant de 1833, une photographie d’Abigail Atelier avec la pierre tombale d’Heathcliff et un tableau de John William Inchbold de 1854 représentant la lande) © Louise Sanfaçon

Anne Brontë (collage combinant un portrait de l’auteure datant de 1833 réalisé par Charlotte et une illustration de Russ Docken) © Louise Sanfaçon

Anne Brontë (collage combinant un portrait de l’auteure datant de 1833 réalisé par Charlotte et une illustration de Russ Docken) © Louise Sanfaçon

Anne Brontë (collage combinant un portrait de l’auteure datant de 1833 réalisé par Charlotte et une illustration d’un artiste inconnu) © Louise Sanfaçon

Anne Brontë (collage combinant un portrait de l’auteure datant de 1833 réalisé par Charlotte et une illustration d’un artiste inconnu) © Louise Sanfaçon

© Louise Sanfaçon

© Louise Sanfaçon

 

Le masque

Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d'après Sir Joshua Reynolds (1790)

Détail «Le Masque» par L. Schiavonetti d’après Sir Joshua Reynolds (1790)

Le révérend Patrick Brontë écrivit un jour à la biographe de Charlotte Brontë, Elizabeth Gaskell, afin de lui raconter un épisode énigmatique survenu pendant l’enfance de ses célèbres filles, vers 1824. Il y révèle ses surprenantes méthodes d’enseignement, de même que la grande liberté intellectuelle qu’il laissait à sa progéniture. «Quand mes enfants étaient très jeunes —aussi loin que je me souvienne, l’aînée devait avoir une dizaine d’années, et la plus jeune environ quatre ans, persuadé qu’ils en savaient plus que je ne l’avais déjà découvert, voulant les faire parler avec moins de timidité, je pensai que s’ils étaient derrière une sorte de protection, je pourrais atteindre mon but. Ayant justement un masque à la maison, je leur dis de tous se lever et de parler franchement sous le couvert du masque.

Je commençai avec la plus jeune (Anne), et lui demandai ce qu’une enfant comme elle désirait le plus ; elle répondit « L’âge et l’expérience ». Je demandai à la suivante (Emily), ce que j’avais de mieux à faire avec son frère Branwell, qui était parfois désobéissant ; elle répondit « Raisonnez-le, et quand il refuse d’entendre raison, fouettez-le. » Je demandai à Branwell la meilleure façon de connaître la différence entre l’esprit des hommes et celui des femmes ; il répondit « En considérant les différences de leurs corps. » Ensuite, je demandai à Charlotte quel était le meilleur livre au monde ; elle répondit « La Bible » et quel était le suivant ; elle répondit « La Livre de la Nature. » Je demandai ensuite à [Elizabeth] quelle était la meilleure éducation pour une femme ; elle répondit « Celle qui la fera tenir sa maison correctement. » Enfin, je demandai à la plus âgée [Maria] quelle était la meilleure façon d’occuper son temps ; elle répondit « En se préparant à l’Éternité Bienheureuse. » Je ne pensais pas les citer précisément, mais c’est à peu de choses près ce que j’ai fait, car leurs mots ont marqué profondément et durablement ma mémoire.»

Lorsque Patrick Brontë encouragea ses enfants à s’exprimer en utilisant un masque, Maria et Elizabeth avait fait un bref séjour à l’école Crofton Hall à Wakefield, de laquelle elles étaient revenues malades de la grippe. L’aînée de la famille, la précoce et brillante Maria, prenait soin de ses frères et sœurs et leur faisait régulièrement la lecture, incluant celle des journaux locaux et des livres de la bibliothèque du révérend, qu’il laissait librement à leur disposition.

Nous n’avons pas de détail sur la manière exacte dont l’interrogatoire s’est déroulé, ni sur le masque lui-même. Les érudits cherchent encore aujourd’hui à tirer de ce curieux témoignage une signification qui pourrait nous révéler quelques secrets au sujet de l’enfance des sœurs Brontë. Si les questions et les réponses nous semblent étranges aujourd’hui, elles ne l’étaient pas dans le contexte du XIXe siècle protestant en Angleterre. Anne fut interrogée à propos d’elle-même ; Branwell, le garçon de la famille, à propos de la différence entre les sexes ; Charlotte à propos des livres ; Elizabeth à propos de l’éducation des femmes et Maria sur la meilleure façon d’employer son temps. Bien que sans doute un peu trop sages et graves pour leurs âges respectifs, les enfants répondirent avec  la rectitude morale attendue, sans grande originalité.

Emily fut plutôt interrogée à propos de son frère et sur la manière de le discipliner. La future auteure des Hauts de Hurlevent subissait-elle la tyrannie de son grand frère turbulent pour justifier une telle question ? Nous pouvons nous aventurer à le présumer. Dans le célèbre roman, la manière dont le personnage Hindley  Earnshaw réduit Heathcliff au rang de serviteur pourrait faire écho à une réminiscence de la condescendance masculine de Branwell envers ses sœurs — et de l’ensemble de la gent masculine à l’époque victorienne. Si Heathcliff fomente une terrible vengeance envers celui qui l’a ainsi humilié, le génie littéraire des trois sœurs Brontë pourrait par ailleurs être la plus extraordinaire des revanches envers la misogynie de leur époque.

Les sœurs Brontë ont en effet lancé leurs ovnis littéraires dans l’horizon intellectuel guindé du siècle victorien en utilisant un autre masque, celui de pseudonymes masculins : Acton, Ellis et Currer Bell. Conscientes des préjugés défavorables de leur époque envers les femmes, le recours à cette précaution ne constituait pas une extravagance pour celles qui souhaitaient vivre de leur plume. Suite au succès, aux controverses et aux manœuvres malhonnêtes de certains éditeurs  concernant les publications de Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey, Charlotte et Anne décidèrent finalement de révéler leurs identités, alors qu’Emily refusa catégoriquement (et jusqu’à sa mort) d’abandonner le précieux masque du pseudonyme.

Promenade sur la lande avec les Brontë

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

«Lorsque le temps était beau et favorable, nous faisions de merveilleuses promenades à travers la lande, dans les creux, les ravins, qui, ça et là, rompent sa monotonie…

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

…Emily, Anne et Branwell passaient les rivières à gué et nous aidaient parfois (Charlotte et moi) à les franchir en y plaçant des cailloux…

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

…Emily en particulier, ressentait une joie intense à se trouver dans ces recoins pleins de charme et, pour un temps, abandonnait sa réserve…

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

…En ces premiers jours, au cours d’une longue course dans la lande, nous allâmes jusqu’à un endroit bien connu d’Emily et d’Anne qu’elles avaient baptisé le rendez-vous des eaux

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

…C’était une petit oasis d’herbe verte comme l’émeraude où jaillissaient ici et là de petites sources claires ; quelques grosses pierres servaient à s’y reposer… 

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

…Assis là, nous étions cachés au reste du monde. Sous nos yeux, rien d’autre que des milles et des milles de bruyère, un ciel bleu resplendissant, un soleil radieux. Une fraîche brise nous apportait son souffle vivifiant…»

Impression d’Ellen Nussey, l’amie de Charlotte Brontë, lors de sa première visite à Haworth en 1833. Charlotte avait alors 17 ans ; Emily 15 ans et Anne 13 ans.

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

«Ma sœur Emily adorait la lande…

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

…Les fleurs croissant au plus obscur de ces étendues stériles avaient à ses yeux un éclat qui passait celui de la rose ; d’un creux morne au flanc d’une colline sans couleur, son imagination savait faire un Eden…

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

…La triste solitude était pour elle une source d’enchantements précieux dont la liberté, qu’elle aimait plus que tout, m’était pas le moindre. Emily respirait la liberté à pleines narines ; elle ne pouvait exister sans elle… »

Charlotte Brontë, à propos de son séjour avec Emily à l’école de Roe Head en 1835.

Les photographies de cet article ont été réalisées par trois jeunes polonaises, Marta, Karolina et Olga, qui ont voyagé jusqu’à Haworth et se sont présentées au Musée Brontë dans leurs costumes d’époque ! Les employés les ont accueillies avec enthousiasme. Vous pouvez lire le compte-rendu de cette expérience inusitée dans cet article du blogue Domowa Kostiumologia.

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

© Domowa Kostiumologia

Haworth au temps des Brontë

Collage de deux photos du XIXe siècle : le presbytère à gauche et l'église à droite.

Collage de deux photos du XIXe siècle : le presbytère à gauche et l’église à droite.

La compréhension de la vie et de l’œuvre des sœurs Brontë prend une signification particulière lorsqu’on les superpose à l’environnement du XIXe siècle où elles ont vécu. C’était Haworth, un village dans le West Riding dans le Yorkshire (Angleterre), accroché à un flanc de la chaîne des montagnes Pennine. Autour de la pente raide de la petite rue principale, les maisons isolées, toutes construites avec une pierre sombre typique des carrières locales, surgissaient ici et là parmi de vastes étendus de collines, recouvertes de bruyère et balayées par les vents.

Le sol y était pauvre et peu propice à la culture. La région fut plutôt le centre névralgique du textile pendant près de 500 ans. En 1820, lorsque la famille Brontë vint s’installer dans le presbytère du village, la mécanisation avait amorcé une profonde transformation de cette industrie locale. Plusieurs tisserands (qui utilisaient des métiers manuels dans leurs maisons)  organisèrent la résistance face à l’introduction de ces machines qui menaçaient leur gagne-pain et leur indépendance. Surnommés les Luddites, ils allèrent jusqu’à attaquer les nouvelles manufactures qui se multipliaient dans la vallée.

Église d'Haworth c1860

Église d’Haworth c1860

À l’époque des Brontë, le village d’Haworth  ne présentait  pas l’allure pittoresque et coquette qu’il arbore aujourd’hui. Pratiquement sans arbres, insalubre et surpeuplé, il ne possédait pour tout système d’égout qu’un simple ruisseau coulant à ciel ouvert dans la rue principale. Le cimetière, devant le presbytère en surplomb du village, était mal irrigué et trop rempli, répandant ses émanations fétides et contaminant l’approvisionnement d’eau en aval. Le révérend Patrick Brontë avait fort à faire pour soutenir ses paroissiens, accablés par les maladies et la mort en raison de ces conditions de vie malsaines.

Haworth, Presbytère et maison des Brontë en1856

Haworth, Presbytère et maison des Brontë en1856

Les célèbres écrivaines n’étaient que des enfants à leur arrivée à Haworth : Charlotte, quatre ans ; Emily, deux ans ; Anne, née depuis quelques mois. Pour les enfants Brontë, le beau presbytère devait représenter un véritable refuge au cœur de ce triste environnement. À prime abord austère, la nouvelle maison des Brontë présentait un intérieur lumineux, avec des murs peints d’un bleu-gris pâle. C’était la dernière maison du village, la plus proche de la lande. «Mon humble demeure ne peut qu’être sans attrait pour des étrangers ; cependant, nulle part ailleurs au monde je ne pourrais trouver la profonde, l’intense affection qu’éprouvent les uns pour les autres un frère et des sœurs dont l’esprit a été formé dans le même moule, dont les pensées viennent de la même source, liés étroitement depuis l’enfance sans que la moindre querelle les ait jamais désunis.» Lettre de Charlotte Bronte à Ellen Nussey, 1841.

Rue d'Haworth vers 1870

Rue d’Haworth vers 1870

Les sœurs Brontë vécurent dans ce lieu toute leur vie, à l’exception de quelques séjours ailleurs en Angleterre et en Belgique, dans le cadre de leurs études ou de leurs professions d’institutrice et de gouvernante. La famille se fit quelques rares amis au village, dont John Greenwood, un cardeur de laine qui, en raison de sa santé fragile, abandonna ce métier pour devenir papetier. Les sœurs Brontë furent des clientes assidues, bien que l’écriture de leurs romans et de leurs poèmes demeura un secret bien gardé de tous, même au moment de leur publication sous les pseudonymes Currer, Ellis et Acton Bell. Elles n’avaient pas du tout prévu que le roman de Charlotte, Jane Eyre, connaîtrait une célébrité aussi fulgurante et soudaine. Peu à peu, la renommée de Jane Eyre et des autres romans de Charlotte éveilla l’intérêt du public et de nombreux curieux commencèrent à affluer à Haworth. La rumeur courait en effet que la fille du pasteur du village n’était nul autre que l’auteure de ces écrits controversés, au grand déplaisir de Charlotte. «Toutes sortes de gens ont commencé de se rendre ventre à terre à Haworth en prétextant une mission érudite qui consisterait à venir voir les paysages décrits dans Jane Eyre et Shirley… mais la rudesse de nos collines et notre voisinage sans raffinement constitueront, à n’en pas douter, une barrière suffisante à la récurrence de telles visites». Lettre de Charlotte Brontë à Ellen Nussey, 1850.

Ancienne carte postale d'Haworth

Ancienne carte postale d’Haworth

Quoi qu’il en soit, la publication de Jane Eye amorça «l’éclosion du tourisme culturel dans le village d’Haworth. La mort de Charlotte en 1855 précipita le phénomène. La famille Brontë était pour ainsi dire devenue propriété publique». (Haworth et les sœurs Brontë : attraits culturels et développements économiques par Laurence Matthewman).

Ancienne carte postale du Musée Brontë montrant le sofa sur lequel Emily aurait rendu son dernier souffle.

Ancienne carte postale du Musée Brontë montrant le sofa sur lequel Emily aurait rendu son dernier souffle.

Nostalgie d’Haworth

Haworth

Haworth © Mark Davis

Les mois d’octobre et novembre me rendent toujours nostalgique du village d’Haworth (Yorkshire, Angleterre). J’y ai séjourné quelques jours en 2006 et en 2010 pour visiter le Musée Brontë et me promener sur la lande. Cette période de l’année me semble idéale pour traverser l’Atlantique et aller à la rencontre des sœurs Brontë, ne serait-ce que parce que le flot de touristes y est considérablement réduit.

Musée Brontë © Mark Davis

Musée Brontë © Mark Davis

Bien sûre, le pourpre flamboyant de la bruyère estivale n’est plus qu’un voile grisâtre tapissant les montagnes Pennines, et la nuit tombe rapidement. Le silence est plus dense dans les rues sinueuses de ce petit village accroché au XIXe siècle ; il enveloppe d’un voile solennel l’ancienne maison des sœurs Brontë.

Le Black Bull © Mark Davis

Le Black Bull © Mark Davis

Heureusement, on peut se réconforter en allant à la rencontre des habitants d’Haworth, particulièrement chaleureux et accueillants, en prenant un bon cidre avec eux à l’un des pubs de la rue principale. Il y a entre autres l’incontournable Black Bull où Branwell, le frère des sœurs Brontë, y a malheureusement englouti sa jeunesse et son génie. Le souvenir de cette triste destinée m’a toujours empêchée d’entrer au Black Bull, comme si un spectre sinistre traînait encore à la porte d’entrée et me barrait le chemin.

Le Fleece Inn © Trudy Pilmoor

Le Fleece Inn © Trudy Pilmoor

J’ai plutôt adopté le Fleece Inn, où je loue une petite chambre à l’étage. L’ambiance y est des plus réjouissante le soir venu ! Tout y est tellement typique et familier qu’on a l’impression d’être sur le plateau de tournage de la télésérie Coronation Street : les amoureux tassés l’un contre l’autre sur une banquette, le jeux de fléchettes au mur, le foyer où brûle un bon feu et les vieux sofas en cuir, les gens réservés (parfois d’un âge respectable) qu’on a croisés pendant la journée et qui dévoilent tout à coup leur côté exubérant dans de vives discussions au bar, la musique celtique, les rires. Au déjeuner, le boudin noir du Yorkshire y est particulièrement délicieux.

La Lande © Garry Atkinson

La Lande © Garry Atkinson

Les promenades sur la lande sont par ailleurs plus difficiles en cette période de l’année. Les pluies abondantes rendent certains sentiers difficiles à repérer, ou carrément impraticables. Le vent souffle avec force à chaque instant. Il fait froid, que ce soit sous un beau soleil ou sous les nuages. Les montagnes s’étalent à perte de vue et l’on croise de rares randonneurs, la plupart du temps des gens de la région qui se promènent avec leurs chiens. La lumière y est magnifique et cristalline.

© Steve Swiss

© Steve Swiss

Vers la fin novembre, Haworth se couvre de neige et se pare pour le temps des fêtes. Plusieurs activités sont organisées pour l’occasion. Il y a une procession aux flambeaux, un marché et des chorales de Noël ; les vitrines des nombreuses boutiques de la rue principale sont décorées et les commerçants eux-mêmes s’habillent comme à l’époque victorienne. Au Musée Brontë, une programmation spéciale invite les familles à participer à la fabrication de couronnes de Noël ou à une visite guidée du musée aux chandelles.

Enseigne du Musée Brontë © Mark Davis

Enseigne du Musée Brontë © Mark Davis

Oui, je suis très nostalgique d’Haworth quand arrivent les mois d’octobre et novembre. À chaque année, je voudrais faire ce retour dans le temps à la rencontre des auteures de Jane Eyre, Villette, Les Hauts de Hurlevent et La Châtelaine de Wildfell Hall. L’incroyable résilience de leurs héroïnes et le pouvoir de leur imagination m’ont aidée à survivre aux difficultés pendant mon enfance et mon adolescence. Leur rendre hommage lors d’un séjour à Haworth, qu’il soit réel ou imaginaire, n’est qu’un juste retour des choses.