Comment les sœurs Brontë fêtaient-elles Noël ? La réponse est simple : nous ne le savons pas. Nous pouvons concevoir qu’aller à l’église le 25 décembre était bien sûr obligatoire pour les filles du révérend Patrick Brontë. Cependant, en dehors d’un poème d’Anne célébrant la musique du matin de Noël, de même qu’une mention d’Elisabeth Gaskell concernant un gâteau aux épices que Charlotte et son mari auraient reçu d’un vieux paroissien, les biographies des Brontë sont remarquablement silencieuses au sujet de cette célébration.

Haworth © Mark Davis

Haworth © Mark Davis

L’experte mondiale des Brontë, Dr Juliet Barker, mentionne également que la volumineuse correspondance des célèbres écrivaines ne comporte que de très rares mentions concernant la Fête de Noël. L’une d’elles, datée de 1854, évoque Charlotte et son mari distribuant de l’argent auprès de paroissiens démunis.

Comment cela s’explique-t-il ? Il est difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais au début du XIXe siècle, la fête de Noël était peu célébrée. Beaucoup de commerces ne considéraient même pas ce jour comme férié. Toutefois, à la fin du siècle (peu après la disparition des sœurs Brontë), Noël était devenu le plus grand événement annuel de l’empire britannique en prenant la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

Queen Victoria Christmas tree 1848 London NewsOn attribue ce changement à la reine Victoria et à son époux, le prince Albert, d’origine allemande. Celui-ci aurait introduit quelques-uns des aspects les plus importants des traditions de Noël que nous célébrons encore aujourd’hui, dont le fameux sapin décoré dans la maison. En 1848 (année de la mort d’Emily Brontë), le journal London News publiait d’ailleurs un dessin de la famille royale fêtant autour d’un sapin décoré. Bientôt, tous les foyers de la Grande-Bretagne arboraient un arbre orné de bougies, de bonbons, de fruits, de décorations artisanales et de petits cadeaux.

Avant Victoria et Albert, l’échange de cadeaux se faisait habituellement au Nouvel An, mais cette tradition fut déplacée à Noël pendant leur règne. Initialement, les cadeaux étaient plutôt modestes — des fruits, des noix, des bonbons et de petits objets faits à la main. Ceux-ci étaient généralement accrochés dans le sapin de Noël. Cependant, comme l’échange de cadeaux était au cœur du Noël victorien, les cadeaux devinrent plus importants et se déplacèrent sous l’arbre.

Si les chants de Noël n’étaient pas nouveaux à l’époque, ils furent activement renouvelés et popularisés par les Victoriens. La première grande collection de chants de Noël fut publiée en 1833. Il en va de même pour le festin de Noël, qui commence à vraiment prendre forme au XIXe siècle. La fameuse dinde rôtie a ainsi connu ses débuts en Grande-Bretagne à l’ère victorienne. Auparavant, d’autres formes de viande rôtie, comme le boeuf et l’oie, se retrouvaient sur la table de Noël. Sans oublier les tartes de viande hachée (Minced roast beef) ou aux fruits secs (Mince pies) et le fameux Plum Pudding ou Christmas Pudding, qui connurent leur apogée à cette époque.

Les romans des Brontë suggèrent que les écrivaines possédaient une bonne connaissance de ces festivités. Dans Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë fait mention d’une oie à la sauce aux pommes pour le dîner de Noël, de même que des chants et des danses à l’arrivée des invités. Dans Jane Eyre, Charlotte Brontë évoque les préparatifs en prévision du retour des cousins de Jane à Moor House pour le temps des Fêtes : nettoyage de la maison de fonds en combles, allumage des feux  dans la cheminée de chaque pièce, préparation rituelle des gâteaux et des tartelettes de Noël.

Livre Brontë ChristmasLe livre «The Brontës Christmas » de Maria Hubert publié en 1997 aux éditions Sutton nous permet de connaître un peu mieux les traditions liées à la fête de Noël au temps des Brontë. Il contient des extraits des romans des trois sœurs, des illustrations et des témoignages d’écrivains contemporains des Brontë comme Wordsworth et Thackeray. On y trouve également des textes sur les traditions spécifiques du Yorkshire dans le temps des Fêtes (extraits).

Au Québec, notre héritage anglo-saxon depuis la Conquête de 1763 se retrouve encore dans nos célébrations du temps des Fêtes. Le sapin décoré, les cadeaux, les chants et les danses traditionnels font maintenant partie de notre identité. Le parfois mal-aimé gâteau aux fruits évoque le Christmas Pudding, nos savoureux pâtés à la viande, tourtières et cipailles dérivent des Minced roast beef dont raffolait Victoria, et notre fameuse dinde aux ataca (mot iroquois pour « canneberge ») évoque l’oie à la sauce aux pommes dont parle Emily dans Les Hauts de Hurlevent. Si la coutume victorienne d’envoyer des cartes de Noël s’est perdue aujourd’hui, elle était encore très présente chez nous avant la Révolution Tranquille. Bref, nous ne sommes pas si loin des Brontë en cette belle période de réjouissance.

Je souhaite à tous mes lecteurs

un excellent temps des Fêtes

et une merveilleuse année 2013

remplie de paix, de santé et de joie !

Couverture Jane le renard et moi« Impossible de se promener aujourd’hui ». C’est avec cette première phrase, empruntée au roman Jane Eyre de Charlotte Brontë, que s’ouvre l’émouvante bande dessinée Jane, le renard et moi d’Isabelle Arsenault (illustratrice) et Fanny Britt (auteure et traductrice), parue cet automne aux éditions La Pastèque.

L’histoire de Jane, le renard et moi se déploie comme un extrait du journal intime d’Hélène, une adolescente d’aujourd’hui victime d’intimidation à l’école. En référence au roman de Charlotte Brontë, Hélène emprunte son prénom à Helen Burns, la jeune amie de Jane Eyre qui décède tragiquement de la tuberculose dans les premiers chapitres du roman.

Tout en nuances de gris, les illustrations au crayon graphite de Jane, le renard et moi évoquent l’univers solitaire et déprimé d’Hélène. «Je trouvais que les esquisses au crayon à mine, avec leur côté sale et terne, allaient bien avec la fragilité de quelqu’un qui n’a pas encore déterminé sa place dans la vie » expliquait Isabelle Arsenault en entrevue pour le Journal La Presse.

© Isabelle Arsenault, éditions La Pastèque 2012

© Isabelle Arsenault, éditions La Pastèque 2012

Hélène, au-delà des insultes et de la méchanceté de ses camarades de classe, trouve du réconfort et un espace où elle peu respirer librement dans le roman de Charlotte Brontë, dont les extraits sont illustrés par des pages en couleurs dans l’œuvre d’Arsenault et Britt. Jane donne du courage à Hélène, car l’héroïne de la romancière victorienne a connu elle aussi les affres de l’intimidation et de la violence verbale dans son enfance. Elle aussi se trouvait laide et ordinaire,  mais elle a su se faire un chemin dans la vie et trouver l’affection et l’amour.

Hélène apporte son roman Jane Eyre lors d’une redoutable sortie d’immersion anglaise organisée par l’école dans un camp de vacances. Si les insultes et l’ostracisme de ses camarades se poursuivent de plus belle, une série d’événements inattendus, dont la rencontre d’un attendrissant renard, transforme positivement la vie d’Hélène et brise son isolement.

© Isabelle Arsenault, éditions La Pastèque 2012

© Isabelle Arsenault, éditions La Pastèque 2012

Jane, le renard et moi  parle « de l’expérience humaine de l’enfance, du moment d’éclatement où la perte de l’innocence coïncide avec la quête identitaire, du désir d’invalider le regard que portent les autres sur nous. » L’illustratrice Isabelle Arsenault a d’ailleurs volontairement fait d’Hélène un personnage visuellement neutre. «Nous ne voulions pas tronquer la lecture. Parce que, dans le cas de l’intimidation, au-delà du jugement des autres, se trouve la perception que nous avons de nous-mêmes» expliquait Fanny Britt dans une entrevue pour le Journal de Montréal.

L’auteure n’a pas hésité à révéler également que Jane, le renard et moi était une œuvre autobiographique. Tout comme le roman  Jane Eyre, sous-titré par Charlotte Brontë « une autobiographie », la bande dessinée puise littéralement dans l’expérience de l’auteure. Et tout comme Jane Eyre, ce témoignage sincère, pudique et sans artifice, ancré dans des souvenirs douloureux, parvient à toucher profondément tous ceux et celles qui ont connu la violence et l’intimidation dans leur jeunesse.

« C’est une histoire que je porte depuis vingt-cinq ans. Jane Eyre était pour moi un modèle d’indépendance. J’y vois un discours féministe de la part de Charlotte Brontë, qui parle d’un accomplissement en dehors de l’apparence. Mon roman raconte l’histoire d’un dur apprentissage, de trouver sa voix, une force, un courage. L’héroïne, comme moi, le trouve dans la littérature, qui m’a aidée à me projeter dans le grand monde. » confiait l’auteure à la revue Le Libraire.

Isabelle Arsenault et Fanny Britt

Isabelle Arsenault et Fanny Britt

Fanny Britt est originaire d’Amos en Abitibi et a grandi à Montréal. Après sa sortie de l’École nationale de théâtre du Canada en écriture dramatique, en 2001, elle se met à la traduction et à l’écriture. Elle a également fait plusieurs incursions dans le théâtre jeune public.

Isabelle Arsenault est une illustratrice formée en Design graphique à l’Université du Québec à Montréal (2001). En 2004, elle illustre son premier livre pour enfants Le coeur de Monsieur Gauguin qui remporte le prestigieux Prix du Gouverneur général dans la catégorie « illustration jeunesse de langue française ». Elle a également été finaliste à deux reprises pour les Prix GG avec My Letter to the World et Migrant et finaliste en 2011 pour le prix Marilyn Baillie pour Spork. Son livre Migrant se retrouvait parmi la liste des 10 meilleurs livres illustrés de l’année 2011 du New York Times.  En 2012, elle remporte son deuxième Prix Littéraire du Gouverneur Général pour les illustrations du livre Virginia Wolf ainsi que le Prix jeunesse des libraires du Québec pour Fourchon.

La Pastèque est une maison d’édition québécoise, mise sur pied par Frédéric Gauthier et Martin Brault en 1998. Plus de 100 titres ont été publiés à ce jour. Jane, le renard et moi connaîtra une diffusion dans la sphère anglophone, grâce à une entente signée entre l’éditeur québécois La Pastèque et Groundwood Books

Friedrich von Amerling, 1834

Dans l’excellent livre « Comment gérer les personnalités difficiles » de François Lelord et Christophe André, le profil schizoïde semble parfaitement correspondre à ce que nous connaissons de la personnalité d’Emily Brontë, souvent qualifiée de sauvage et de solitaire. J’en cite ici les grandes lignes : La personnalité schizoïde est extrêmement réservée et démontre un fort penchant pour la solitude. Elle préfère être en relation avec elle-même et son univers intérieur plutôt qu’avec le monde extérieur. Elle fuit habituellement les contacts et reste difficile à deviner. Il ne faut pas compter sur elle pour animer la conversation. Elle ne se lie pas facilement. La personnalité schizoïde est très autonome. Elle trouve ses satisfactions dans son monde intérieur, dans l’exercice solitaire de ses facultés. Elle aime rêver, travailler seule, fabriquer son propre environnement, plutôt que d’aller chercher l’approbation de ses semblables. Studieuse et concentrée, la personnalité schizoïde devient souvent un spécialiste dans son domaine où elle aime s’absorber complètement, mais elle a la plupart du temps du mal à s’imposer dans un groupe. Abandonnée à son penchant naturel, la personnalité schizoïde aurait tendance à terminer en ermite. 

À la page 171 du livre de Lelord et d’André, les affirmations du test de personnalité schizoïde pourraient avoir tout bonnement été tirées du journal intime d’Emily Brontë (s’il a jamais existé…) : Après une journée passée en compagnie de gens, j’éprouve le besoin impérieux d’être seule ; parfois, j’ai du mal à comprendre les réactions des autres ; faire connaissance avec des gens nouveaux ne m’attire pas spécialement ; même en compagnie d’autres personnes, il m’arrive d’être ailleurs en pensant à autre chose ;  mes loisirs sont surtout solitaires ; à part les gens de ma famille, je n’ai pas vraiment d’amis ; ce que les gens pensent de moi ne m’intéresse pas beaucoup ; je n’aime pas les activités de groupe.

La personnalité schizoïde d’Emily pourrait expliquer en partie son grave dépérissement lors de son séjour à la pension de Roe Head avec Charlotte en 1835 (elle a alors 17 ans). Non seulement privée de la liberté de ses promenades en solitaire sur la lande, elle se retrouvait constamment en contact avec des étrangers. Il semble qu’il soit particulièrement fatigant pour un schizoïde d’avoir des contacts humains au quotidien avec ses semblables ; aussi fatigant que ce le serait pour le commun des mortels qui, dans un pays étranger, devrait constamment fournir un effort supplémentaire pour communiquer dans une autre langue avec les autres.

Ce trait de caractère pourrait également expliquer cette célèbre anecdote concernant Emily, alors qu’elle travaillait comme institutrice dans la pension de Law Hill, près Halifax, en 1838 (elle a 20 ans). Elle aurait alors déclaré à ses élèves qu’elle préférait de loin être en compagnie du chien de la pension plutôt qu’avec aucune d’entre elles. Tout comme la tentative de scolarisation à Roe Head, sa brève expérience d’institutrice fut un échec.

D’autre part, contrairement à Charlotte et Anne qui se sont durablement liées d’amitié avec d’autres jeunes femmes pendant leur jeunesse (Ellen Nussey, Mary et Martha Taylor dans le cas de Charlotte ; les filles de la famille Robinson où elle fut gouvernante dans le cas d’Anne), on ne connaît aucune amie à Emily.

Lorsque des visiteurs venaient prendre le thé au presbytère, il était hors de question qu’Emily entretienne la conversation et elle s’éclipsait systématiquement de la pièce (ou de la maison) pour laisser à la pauvre Charlotte le soin de remplir ce rôle social. Selon certains auteurs, Emily évitait même de répondre à la porte d’entrée.

À la première occasion en 1831 (elle a 13 ans), Emily s’est dissociée du monde imaginaire d’Angria conçu par Charlotte et Branwell pour créer avec Anne son propre univers virtuel, Gondal. Comme si, même dans l’espace de l’imagination, elle cherchait à restreindre les contacts et garder le contrôle sur son monde intérieur.

Contrairement à Anne ou Charlotte, Emily n’a jamais quitté ce monde imaginaire dans lequel elle s’est complètement absorbée. Lors d’un petit voyage à York avec Anne en 1845 (elle a 27 ans), elle a préféré interpréter les personnages de Gondal pendant tout le voyage plutôt que de s’intéresser aux attraits de la région qu’Anne voulait lui faire découvrir. Ses poèmes et son unique roman, Les Hauts de Hurlevent, font partie intégrante de cet univers intérieur qui prenait pour elle autant de place et d’importance que la vie réelle.

Dessin d’Emily Brontë, St-Siméon le Stylite, 1833

Parmi les quelques dessins d’Emily qui sont parvenus jusqu’à nous, l’un d’eux étonne. Alors qu’elle avait 15 ans, en 1833, Emily réalisa une esquisse de St-Siméon le Stylite. Ce saint chrétien du IVe siècle vécut toute sa vie de façon austère, en Syrie, effectuant de longues et récurrentes périodes sans contact avec le monde. On retient de lui qu’il se retira en ermite au sommet d’une colonne, d’où son surnom. L’espace dont il disposait au sommet de sa colonne était tout juste suffisant pour se tenir debout ou assis, jamais allongé. Un tel sujet ne manque pas d’étonner sous le crayon d’une jeune adolescente. Il témoigne sans doute de ce tempérament schizoïde d’Emily fasciné par la solitude et le repli sur soi.

 

Enfin, si on faisait passer à Emily le test de personnalité d’Eysenck, sans doute qu’elle se classerait sans équivoque dans la catégorie « introverti-neurotique ». En effet, même si, à titre d’introvertie, Emily démontrait un grand contrôle sur elle-même et qu’elle poursuivait ses buts indépendamment des circonstances extérieures, son côté neurotique pouvait la faire carrément sortir de ses gonds avec colère et violence. À titre d’exemple, ce fut le cas lorsque Charlotte découvrit « par hasard » ses poèmes dans ses effets personnels, de même que lorsque son chien Keeper monta sur le lit sans y être autorisé. Elle fit une scène mémorable à Charlotte ; elle cribla la tête de Keeper (un énorme mastiff) de violents coups de poing. Une personnalité neurotique peut être agitée facilement et durablement par des émotions pénibles : anxiété, tristesse, remord. Combien de poèmes d’Emily en témoignent !

Emily n’était pourtant pas la seule « personnalité difficile » dans la famille Brontë. Le père, Patrick Brontë, fut souvent considéré par les biographes comme un véritable excentrique. Le frère, Branwell, sombra très tôt dans une profonde dépendance à l’alcool et à l’opium. Ces personnalités marquées ont teinté nombre de personnages dans les écrits des trois sœurs et ont sans doute contribué à forger leur grande originalité.

© Abigail Ateliers (DeviantArt)

 

Froid dans la terre – et un lourd amas de neige posé sur toi
Loin, loin emporté, froid dans la lugubre tombe !
Ai-je oublié, mon unique Amour, de t’aimer,
Toi de moi enfin désuni par la vague du Temps que tout désunit ?

Ah ! Dans ma solitude, mes pensées ne volent-elles plus, flottant
Au-dessus des montagnes sur ces rivages nordiques,
Reposant leurs ailes là où bruyères et fougères feuillues
À jamais recouvrent ton noble cœur, à tout jamais ?

Froid dans la terre — et quinze décembres farouches
De ces brunes collines descendus, se sont dissouts en printemps :
Fidèle en vérité est l’âme qui se souvient
Après de telles années d’étrangeté et de souffrance !

Doux Amour de jeunesse, pardonne si je t’oublie,
Tandis que m’emporte la marée de ce monde :
D’autres désirs m’assaillent, et bien d’autres espoirs
Espoirs qui t’assombrissent, mais si impuissants à te nuire !

Aucune lumière n’est plus venue illuminer mon firmament,
Pas de seconde aurore n’a plus brillé pour moi ;
Le bonheur de ma vie, tout entier de ta chère vie me fut offert
Ce bonheur de ma vie, tout entier c’est avec toi qu’il gît.

Mais quand eurent péri les jours du rêve doré,
Que même le Désespoir fut impuissant à détruire ;
Alors j’ai appris comment chérir l’existence,
Plus forte encore, et nourrie sans le secours de la joie.

Alors j’ai retenu les larmes de l’inutile passion -
J’ai sevré ma jeune âme du manque de ton âme ;
Sévère, j’ai refusé son ardent désir de vite s’engloutir
Dans cette tombe déjà plus que mienne.

Et à cet instant, encore, je n’ose l’abandonner à la langueur,
Je n’ose m’abandonner à l’exquise douleur du souvenir,
Moi qui autrefois m’abreuvais de cette angoisse divine,
Comment pourrais-je rechercher encore le néant de ce monde ?

Emily Brontë, 1846.

Top Withens © Craig (DeviantArt)

 

1. C’était l’un de ces sombres jours ennuagés

Qui traversent parfois la flambée de l’été,

Où du ciel rien ne tombe, où la terre est tranquille

Et d’un vert plus profond se revêt la colline.

 

2. Deux arbres dans un champ désert

Me chuchotent un sortilège :

Lugubre est le secret que leur sombre ramure

Agite avec solennité.

 

3. Qu’est-ce que la fumée sans relâche qui roule

Là-bas sur la pente fauve de la colline ?

 

4. Comme elle regardait, les nuages de fer

S’écartant, le soleil brilla dans l’intervalle,

Mais lugubrement étrange, et pâle et froid.

 

5. Il ne jettera plus d’éclat,

Sa triste course est achevée :

J’ai vu, du froid soleil brillant,

S’abîmer la lueur dernière.

 

6. Ancien manoir d’Elbë, maintenant en ruine, solitaire,

Maison où la voix de la vie jamais plus ne s’en reviendra,

Salles sans couvert, désolées, où croissent la ronce et le lierre,

Fenêtres aux cintres brisés où les vents de nuit mènent deuil,

Demeure des défunts, des défunts d’un temps révolu.

 ∞

Emily Brontë, juin 1838, traduction Pierre Leyris, éditions Gallimard, 1963

Cathy (Wuthering Heights) © Superszajs (DeviantArt)

 

Je fais peu de cas des richesses

Et je me moque de l’amour ;

L’appel de la gloire n’était qu’un rêve

Évanoui au lever du jour

 

 

Et si je prie, la seule prière

Qui remue mes lèvres pour moi,

C’est : « Laisse le cœur que je porte

Et donne-moi la liberté. »

 

 

Alors que mes jours en fuite se rapprochent de leur but

Oui, c’est là tout ce que j’implore :

À travers la vie et la mort, une âme sans chaînes

Et le courage d’endurer.

Emily Brontë, 1er mars 1841, traduction Louise Sanfaçon

La fascination que suscitent les poèmes et l’œuvre romanesque d’Emily Brontë depuis le milieu du XIXe siècle a inspiré plusieurs musiciens contemporains qui ont transposé en chansons l’univers de l’auteure des Hauts de Hurlevent. Voici les créations qui ont retenu mon attention dans le répertoire populaire :

 

2012 – The Goblin Market « Beneath Far Gondal’s Foreign Sky »

The Goblin Market est un projet connexe des membres du groupe américain Green Pajamas Laura Weller et Jeff Kelly. Leur musique puise son inspiration dans l’art et la littérature. Le troisième et dernier album du duo, Beneath Far Gondal’s Foreign Sky, fait une incursion dans l’Angleterre du XIXe  siècle en mettant l’accent sur ​​le travail des sœurs Brontë. Les chansons se concentrent principalement sur les poèmes d’Emily, dont un grand nombre se réfèrent au monde imaginaire de Gondal conçu par l’auteure dans sa jeunesse.

L’album s’inscrit dans un style musical aux accents des années 70 en mélangeant habilement les genres Art Rock et Folk. Si la plupart des chansons reprennent des poèmes d’Emily, d’autres sont des compositions des membres de groupe en hommage aux sœurs Brontë. Deux chansons s’inspirent des poèmes d’Anne.

Chansons :

1- The Night Is Darkening Around Me

2- Remembrance

3- The Lock

4- The Night Wind

5- Tell Me, Tell Me

6- Song (The Linnet In The Rocky Dells)

7- High Waving Heather

8- If This Be All

9- The Moorland Ghost

10- A Reminiscence

11- Love Song (Beneath Far Gondal’s Foreign Sky)

12- A Lonely Thing

 Vous pouvez acheter ce CD chez Green Monkey Records.

 

2009 – Anois « Emily Brontë »

Le groupe de musique celtique néerlandais Anois a été fondé en 1996 et gravite autour de la voix angélique et des compositions de la chanteuse Veronica Metz. Leurs sources d’inspiration musicales sont Enya, Loreena McKennitt et Clannad. On reconnaît bien ces influences dans le son éthéré de leur album « Emily Brontë ».

Les membres d’Anois aiment tout particulièrement l’œuvre de Tolkien, où les poèmes sont mis en musique et chantés. Le groupe utilise cette idée dans ce CD, mais cette fois en utilisant le matériel poétique d’Emily Brontë. La combinaison offre une ambiance féerique qui nous rappelle agréablement l’origine celtique (irlandaise) des sœurs Brontë.

Chansons :

1- How Clear She Shines

2- Song (My Lady’s Dreams)

3- Remembrance

4- I Know Not How

5- Stars

6- Spellbound

7- Cathy’s Theme

8- The Wanderer

9- Alone I Sat

10- Tell Me

11- Lullaby

12- Silent Is The House

13- Last Words

14- No Coward Soul

Vous pouvez acheter le CD sur le site web d’Anois.

 

1978 – Kate Bush « Wuthering Heights »

« Wuthering Heights », sortie le 6 janvier 1978, est une chanson Art rock de la célèbre musicienne pop anglaise Kate Bush. Elle apparaît d’abord sur son premier album, « The Kick Inside », puis est réenregistrée 8 ans plus tard pour sa compilation « The Whole Story » (1986).

Kate Bush écrivit la chanson à l’âge de 16 ans (4 ans avant sa sortie), après avoir vu l’adaptation cinématographique de 1970 du roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë (The Wuthering Heights). Elle lit alors le roman et découvre qu’elle partage sa date anniversaire (le 30 juillet) avec Emily Brontë. Elle affirmera avoir écrit la chanson en seulement quelques heures, tard dans la nuit, en regardant la lune à travers une fenêtre de sa chambre pour trouver l’inspiration.

Les paroles sont ouvertement inspirées des pensées de Catherine Earnshaw, le personnage principal du roman, aussi bien dans les chœurs (Kate Bush reprend la célèbre phrase, « Let me in ! I’m so cold ! ») que dans les couplets qui reprennent la confession de Catherine avouant à sa fidèle servante Nelly Dean qu’elle a des cauchemars (« bad dreams in the night »).

Le disque devient rapidement n° 1 du UK Singles Chart et y reste quatre semaines, rendant Kate Bush immédiatement célèbre. Elle est ainsi la première femme à voir une chanson qu’elle a elle-même écrite et interprétée atteindre la première place au palmarès (source : Wikipedia).

Vous trouverez facilement le CD « The Kick Inside » chez votre disquaire ou en ligne.

 

1976 – Janet Jones « A Fresh Wind Waves »

Janet Jones est une chanteuse folk des années 70 qui vit dans l’Aire Valley du Yorkshire. Sa voix offre une belle incandescence du chant et cette capacité à transcender par la force et la grâce une musique des racines.

Janet a développé un intérêt pour la poésie grâce à son père qui avait l’habitude d’en réciter de mémoire. Elle est devenue particulièrement attirée par les poèmes d’Emily Brontë et a tenu à les partager avec un plus large auditoire en composant une musique pour les transformer en chansons. La version originale EP de 1976 ne comportait qu’un accompagnement au piano ; le violoncelle s’ajoute à la réédition CD en 2011.

Chansons :

1- Love and Friendship

2- It was Night

3- Mild the Mist

4- A Fresh Wind Waves

5- November 1837

Vous pouvez acheter ce CD sur le site d’Aire Valley Music.

 

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